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Un article de Brice Pedroletti paru dans Le Monde du 14 octobre 2005

Les mouvements sociaux se multiplient en Chine

vendredi 14 octobre 2005 par Brice Pedroletti

Des ouvriers, le visage masqué, racontent comment, dans une chaleur intense, ils doivent enchaîner les heures de travail supplémentaire sans compensation. Certains ont les mains bandées : ils se sont blessés en maniant des presses d’imprimerie mal protégées, en fabricant des livres pour enfants de Walt Disney dans deux usines de la province du Guangdong, dans le sud de la Chine.

Tourné en secret par des activistes de Hongkong et confié à un mouvement altermondialiste américain, le National Labor Committee (NLC), le film a eu un retentissement certain lorsqu’il a été montré à la presse américaine, en août, juste avant l’ouverture du nouveau Disneyland de Hongkong.

En septembre, c’était au tour de Wal-Mart d’être épinglé pour les pratiques de ses sous-traitants en Chine : le géant mondial de la distribution est l’objet d’une action en justice, intentée à Los Angeles par l’International Labor Rights Fund (ILRF) au nom, notamment, d’ouvriers chinois.

Dans les deux cas, les usines concernées violent de manière patente les lois du travail chinoises, et se préoccupent peu des codes de conduite que les multinationales sont censées leur imposer.

Si "l’atelier du monde" apparaît toujours plus fréquemment sur le radar des altermondialistes, ce n’est pas seulement parce que la prochaine conférence ministérielle de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) aura lieu à Hongkong en décembre. En quelques années, les activistes des droits du travail sont devenus de plus en plus présents en Chine. Les investissements étrangers ont amené avec eux de nouvelles obligations : les audits sociaux imposés par les multinationales ont ainsi pu "éveiller" le personnel des usines au droit du travail.

Résultat, il ne se passe pas une semaine sans qu’un mouvement social ne se déclenche dans une usine : l’organisation non gouvernementale (ONG) China Labour Watch, basée à Hongkong, en a compté 57 000 en 2004, impliquant 3 millions de travailleurs.

Si, au milieu des années 1990, nombre de ces protestations concernaient les usines d’Etat, qui ont licencié des centaines de milliers de personnes, elles ont aujourd’hui gagné le secteur privé et les usines de la Chine côtière, tournées vers l’exportation. Des fabriques qui sous-traitent pour des socié- tésétrangères grâce à une main-d’oeuvre pléthorique et docile : les 120 millions de migrants venus des campagnes pour travailler à moins de 100 euros par mois.

GRÉVISTES EMPRISONNÉS

"Il y a en Chine un nombre croissant de mouvements liés au travail parce que les ouvriers, surtout les nouvelles générations, sont de plus en plus conscients de leurs droits. Ils ont aussi atteint un point où la situation n’est plus acceptable. En outre, dans le système actuel, les ouvriers et les autres citoyens disposent quand même d’une marge de manoeuvre pour défendre leurs droits, du moment que cela ne met pas en cause l’autorité du gouvernement" , dit Li Qiang, directeur de China Labor Watch, une ONG de défense des droits du travail. Ancien ouvrier, Li Qiang vit aujourd’hui aux Etats-Unis, d’où il coordonne son réseau d’activistes en Chine.

Les défenseurs des droits du travail n’ont pas la tâche facile : les autorités locales cherchent à protéger les investissements étrangers et la police agit de façon expéditive, en arrêtant en cas de débordements des boucs émissaires.

Le fait que l’usine concernée ne respecte pas les lois du travail chinoises est accessoire, les ouvriers n’ayant aucun recours. Mais quelques cas font jurisprudence, comme celui de Stella International, un gros fournisseur des équipementiers sportifs Nike et Reebok basé à Dongguan près de Canton, qui a connu de violentes grèves en 2004 : les ONG et leurs avocats sont finalement parvenus, après une longue bataille, à faire libérer, début 2005, dix ouvriers grévistes qui avaient été condamnés à plusieurs années de prison.

Alors que les mouvements sociaux et les grèves ne sont presque jamais évoqués dans les médias chinois, le procès a défrayé la chronique, tout comme les cas de suicides commis par des travailleurs migrants à bout de nerfs.

Craignant plus que tout un syndrome Solidarnösc pour la Chine - ­c’est-à-dire l’émergence d’un mouvement syndical indépendant, qui plus est relayé par les altermondialistes ­ - les autorités centrales sont de moins en moins indifférentes au sort des paysans-ouvriers.

Dans des articles récents, China Daily prévient que des "groupements informels de travailleurs issus de la même localité" se créent pour récupérer, auprès des employeurs, les salaires impayés, et n’hésitent pas à recourir parfois à la violence. Le quotidien suggère de promouvoir la création de syndicats dans les sociétés privées, comme la loi le permet depuis 2003. Il cite notamment les cas des syndicats pour migrants de la ville d’Yiwu, dans le Zhejiang, qui ont réussi des médiations ­ même si ce sont des syndicats d’Etat, affiliés à la Fédération chinoise des syndicats, et inféodés au Parti communiste.

"MARGES TRÈS RÉDUITES"

D’une manière ou d’une autre, les multinationales peuvent difficilement se tenir à l’écart du débat social naissant en Chine, au risque de devoir revoir leur stratégie de délocalisation. La province du Guangdong, la plus dépendante de la main-d’oeuvre migrante et la plus tournée vers l’exportation, souffre par exemple d’une pénurie de 1,8 million d’ouvriers à bas salaire, qui lui préfèrent des provinces plus accueillantes.

"Quels que soient les efforts des multinationales pour s’assurer que les audits sociaux parviennent à leurs fins, l’essentiel n’est pas là. Les sous-traitants chinois fonctionnent avec des marges très réduites, insuffisantes pour améliorer les conditions de travail ou les salaires, estime Li Qiang. La meilleure solution, pour les multinationales, serait d’accepter de payer davantage les produits qu’elles commandent, tout en s’assurant que cela se retrouve dans les salaires des ouvriers."

Lors du débat sur la réévaluation du yuan, l’activiste a défendu plutôt la hausse des salaires chinois afin de réduire le déficit commercial avec les pays occidentaux et pour doper, au passage, la consommation interne. Sans quoi le business model de "l’atelier du monde" pourrait connaître quelques incidents.

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