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Un article de Lamia Oualalou paru dans le Figaro du 13 juin 2005

Les opposants décrètent une trêve dans le blocus du gaz à La Paz

lundi 13 juin 2005 par Lamia Oualalou
BOLIVIE Les secteurs radicaux exigent toujours la nationalisation des hydrocarbures et appellent à reprendre la mobilisation

La queue s’étale sur une centaine de mètres. Les plus courageux sont là depuis 5 heures du matin, certains ont fait des kilomètres à pied, tous traînent péniblement une bonbonne de gaz jaune, vide depuis des semaines. Ils sont aux portes du dépôt de Senkata, où le gaz liquéfié est mis en bouteille dans la ville d’El Alto, la banlieue de La Paz. Vingt-deux jours après le début du blocus qui a paralysé les deux villes, la population est au bord de l’épuisement. Samedi matin, les dirigeants de la Fédération des voisins d’El Alto (Fejuve), la puissante organisation qui a orchestré le soulèvement populaire afin d’exiger la nationalisation des hydrocarbures, voulaient pourtant limiter l’approvisionnement en gaz aux hôpitaux, qui frôlaient la catastrophe sanitaire. Après avoir provoqué la démission du président Carlos Mesa en début de semaine, ils comptaient sur un regain de mobilisation pour contraindre le nouveau chef d’Etat, Eduardo Rodriguez, à décréter l’occupation des champs pétroliers dès ce week-end, et leur retour dans le giron de l’Etat. C’était sans compter le désespoir des mères de famille d’El Alto. « Nous lutterons jusqu’au bout pour obtenir le contrôle de nos ressources », risque l’une d’entre elles, enroulée dans une cape aux couleurs vives, typique des hauts plateaux boliviens, alors que ses voisines se murent dans le silence. « Mais là, c’est trop, depuis quelques jours, faute de gaz, je suis obligée de brûler du bois pour faire cuire la soupe de mes enfants », poursuit-elle, enfrissonnant. Le soleil qui inonde depuis l’aube la ville aux briques nues ne suffit pas à réchauffer l’atmosphère : perché à 4 200 mètres, El Alto se prépare à un rude hiver austral. Les leaders de la grève ont lâché. « La base a besoin d’une trêve pour se réapprovisionner en gaz et en aliments », reconnaît Abel Mamani, le président de la Fejuve. Pour éviter le chaos, le leader s’est entendu avec les autorités locales pour que la police encadre la distribution des bonbonnes de gaz.

A 500 mètres en contrebas, La Paz perd progressivement les allures de ville fantôme auxquelles l’avait soumise le blocus. Les petits commerçants remontent les rideaux de fer, les garçons s’affairent dans les restaurants, les hôteliers font savoir à leur client que, grâce au retour du gaz, ils auront de nouveau droit à l’eau chaude. Sur le Prado, l’élégante avenue du centre de La Paz, les Indiens Aymaras descendus d’El Alto - la circulation des bus vient d’être rétablie - installent leurs minuscules échoppes où l’on peut acheter un journal, des piles ou des cigarettes. Sur le trottoir, des adolescents alignent des dizaines de DVD pirates, la crise n’a pas empêché ces débrouillards de se procurer des copies des nouveautés de Hollywood. Dans les stations-service, curieux spectacle : d’un côté, une interminable file de voitures, venues faire le plein d’essence après des jours de pénurie. De l’autre, des dizaines de personnes munies de bidons de fortune, « je veux juste quelques litres pour faire redémarrer ma voiture bloquée au garage », explique José, qui attend depuis deux heures. Derrière lui, Luis, chauffeur de taxi, opine du chef : « Il était temps que cela s’arrête, cela fait une semaine que je ne peux plus travailler. Toutes mes économies y sont passées. »

La Bolivie, qui revenait hier progressivement à la normalité, n’a pas encore évalué l’ampleur des pertes économiques provoquées par le mouvement social. Plus de neuf départements paralysés, des cargaisons de produits périmés dans les camions bloqués aux portes des villes, sept champs pétroliers occupés... « C’est la première fois que la mobilisation prend un caractère national », analyse le sociologue Alvaro Garcia Linera. « La grande victoire, c’est que désormais la population a conscience de l’urgence de récupérer le contrôle des ressources naturelles », poursuit-il.

Selon les sondages, plus de 70% des Boliviens seraient favorables à la nationalisation du secteur des hydrocarbures. Une conquête que les mouvements sociaux, trop divisés, n’ont pas su exploiter, regrette le sociologue.

La nomination d’un nouveau président dans la nuit de jeudi a en effet provoqué une véritable débandade dans les rangs de la mobilisation. Les dirigeants d’El Alto, épicentre de la protestation, ont donné deux jours à Eduardo Rodriguez pour afficher sa volonté de nationaliser les hydrocarbures et menacent sinon d’empêcher le Congrès de se rassembler, demain. Sans appui parlementaire ni soutien populaire, le nouveau chef d’État peine toujours à trouver des candidats pour former un gouvernement que tous savent temporaire. L’avocat, qui coulait des jours tranquilles à la tête de la Cour suprême après avoir évité toute sa vie durant les arcanes de la politique, n’a qu’un objectif : survivre six mois au pouvoir, le temps d’organiser des élections générales.

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