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Lénaïg Bredoux | L’Humanité du 27 avril 2007

Les salariés refusent le chantage de Delphi

vendredi 27 avril 2007 par Lénaïg Bredoux
Automobile . Malgré les menaces de fermeture du site, les salariés de l’équipementier américain basé dans les Ardennes ont refusé, à 70 %, de renoncer aux 35 heures.

À quelques jours du second tour de la présidentielle, ce score-là est sans appel. Sur les 460 salariés de l’usine Delphi, installée à Donchery, près de Sedan (Ardennes), 442 ont voté. Ils avaient le choix entre quatre - options : les deux premières proposaient, sous des modalités différentes, de renoncer aux RTT et le gel des salaires pendant trois ans, la troisième préconisait la disparition de dix des quinze jours de repos contre une hausse de salaire de 1,6 %, la quatrième rejetait toute modification des 35 heures. C’est cette dernière qui a obtenu la majorité absolue lors du référendum organisé mercredi à l’usine, recueillant 304 voix, soit 69 % des suffrages.

Et ce, malgré les pressions de l’équipementier automobile qui avait adressé à leur domicile un courrier à chacun des salariés et organisé des réunions dans tous les ateliers. Selon elle, pour obtenir deux nouveaux marchés indispensables à la survie de l, où un plan social est en cours, et où plusieurs modèles arrivent en fin de vie, l’usine de Donchery doit réduire ses coûts de production. Au risque de voir les deux nouvelles activités partir sur un site polonais. C’est en tout cas l’argumentation de la direction qui concluait son courrier par ces mots : le refus de toute remise en cause des 35 heures « rend l’obtention des marchés plus qu’improbable avec une menace certaine pour l’avenir du site ».

13 heures, changement d’équipe. Les ouvriers entrent, sortent, pressés. « C’est un chantage, lâche un homme, qui file prendre son poste. Dans toutes les entreprises, c’est pareil. Faut pas céder, c’est tout. » Un autre, anonyme : « Moi, je ne laisse rien. Et puis la direction attend le 6 mai et l’élection de Sarkozy pour tout remettre en cause. » « De toute façon, on ne pourra jamais s’aligner sur les pays de l’Est, ajoute un délégué. Les Polonais sont venus il y a deux semaines pour prendre des bécanes, selon Claudine, salariée dans l’atelier évaporateur, en cours de délocalisation. Il n’y a pas d’avenir dans cette usine. » Franck, lui, est plus nuancé. Employé à la logistique, il a finalement voté pour la suppression des RTT : « J’ai réfléchi un bout de temps. Mais je ne vois pas d’autre solution, je veux que le site vive. » Une position partagée par plusieurs syndicalistes, notamment CFDT (majoritaire), qui, contrairement à la CGT, ont refusé de s’opposer frontalement au « deal » de la direction.

« La plupart des salariés sont désabusés, commentait mercredi, après le vote, James Sourioux (CFDT). Depuis des années, on leur a demandé de faire des efforts. Là, c’était le coup de grâce. » « Il y a un an et demi, on nous avait déjà dit qu’il fallait accepter la délocalisation de l’évaporateur et la suppression de 106 postes pour pérenniser le site », expliquait, lui, Jean-Yves Stévenin (CGT). Une cadre : « La direction veut enlever les RTT pour réaliser une plus-value. Si le site est amené à fermer, entre-temps on aura participé au financement de nos propres licenciements ! »

Depuis 2005, l’équipementier américain, autrefois propriété de - General Motors, s’est mis sous la protection de la loi sur les faillites aux États-Unis et a engagé une vaste - restructuration de ses unités dans le monde. En France, plusieurs divisions sont à vendre, certains sites ont fermé, les plans sociaux se multiplient. « Renault exige que la moitié des références qui servent à fabriquer une pièce viennent de pays à bas coûts, avance Sébastien Devenelle (CFDT). Mais Delphi délocalise au-delà même des ambitions des constructeurs - automobiles. » L’objectif, selon la direction, est de parvenir à des coûts de production égaux à 12 % des ventes.

Pourtant, nombreux sont les salariés à estimer qu’ils ont déjà fourni beaucoup d’efforts. « On est au bout du bout », murmure un ouvrier. Il y a une dizaine d’années, Delphi a instauré de nouvelles méthodes de travail, calquées sur les « kaizen » japonais popularisés par Toyota, pour optimiser la production. Une salariée raconte : « On a alors vu apparaître des maladies professionnelles. On a fait la chasse aux temps morts comme s’il s’agissait de temps de non-travail. Or, ils permettent à l’organisme de récupérer et aux gens d’anticiper, de prendre une décision. Même si les ouvriers n’en ont pas toujours conscience, le travail à la chaîne est aussi intellectuel. » Devant le tourniquet, un ouvrier montre son canal carpien en vrac, son poignet abîmé. Les troubles musculo-squelettiques sont - légion chez Delphi. La moitié des salariés aurait des problèmes de santé.

D’autant que l’application des 35 heures dans une usine à faible tradition syndicale a contribué à l’intensification du travail. « Depuis trois ans, la direction fait la guerre aux RTT prétextant les coûts salariaux, estime Jean-Yves Stévenin (CGT). Or les 35 heures ont fait gagner 30 % à 35 % de productivité » à des salariés payés en moyenne 1 600 euros net par mois (primes comprises). Un « debriefing informel » est prévu aujourd’hui entre la direction et les syndicats. Sébastien :« J’espère qu’ils ne vont pas vouloir se venger en nous rasant. »


Le précédent Visteon

C’est là encore à l’occasion de l’attribution de nouveaux marchés pour l’usine Visteon de Charleville-Mézières (Ardennes) que la direction a exigé une remise à plat des 35 heures. « L’enjeu est simple : être compétitif », expliquait Éric Codron, le directeur du site. Selon les partisans du « oui », soit les 1 200 salariés acceptaient le rachat en dessous de leur valeur réelle de 10,5 jours de RTT (sur 20,5), soit le marché partait en Slovaquie et le site de Charleville perdait, à terme, 300 emplois. Un « chantage », qui a d’abord été rejeté lors du référendum interne organisé le 12 mars dernier, par 498 voix contre 455. Mais la direction a décidé d’organiser une nouvelle consultation : sous la pression, les salariés ont finalement accepté, dix jours plus tard, le rachat de leurs RTT à une forte majorité.

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