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Article de Lucy Bateman et Paule Masson paru dans L’Humanité du 5 octobre 2006

Les sans-papiers occupent l’usine

jeudi 5 octobre 2006 par Paule Masson, Lucy Bateman
Essonne . Les salariés d’une blanchisserie de Chilly-Mazarin sont en grève depuis lundi pour obtenir la régularisation de leurs collègues sans papiers.

À Chilly-Mazarin (Essonne), dans la zone industrielle de la Vigne-aux-Loups, des drapeaux rouges de la CGT encadrent le portail d’une usine où quatre hommes entretiennent un petit feu. Derrière, la cour est encombrée d’une forêt de chariots qui débordent de draps et serviettes sales, estampillées Saint James, Monceau Étoile ou Mercure Haussmann. Une allée qui serpente entre les paquets conduit à un petit immeuble de bureaux. Au rez-de-chaussée, les quelque 150 ouvriers de Modeluxe, l’ancienne Blanchisserie-Teinturerie de la Bièvre, sont en grève depuis lundi. Ils occupent les locaux sociaux pour obtenir la régularisation de 22 collègues sans titre de séjour et empêcher leur licenciement pour faute grave - la présentation de faux papiers -, engagé fin septembre. Au premier étage, des émissaires britanniques du groupe Davis, propriétaire de l’usine, sont venus épauler la direction locale dans la gestion de ce conflit inédit.

Cette grève « est un acte politique énorme », insiste Raymond Chauveau, secrétaire général de l’union locale CGT de Massy-Palaiseau, qui assiste les grévistes. « Jusqu’ici, les collectifs occupaient les parvis et les églises, c’est la première fois que des sans-papiers et leurs collègues se mettent en grève pour exiger des régularisations. » Le syndicaliste, qui trouve ironique que, dans les hôtels chics de Paris, « les bourges dorment dans des draps lavés par des sans-papiers », dénonce l’attitude de la préfecture de l’Essonne. Saisie depuis deux ans de la situation des salariés sans papiers de Modeluxe, elle leur a laissé espérer à plusieurs reprises leur régularisation, affirment les grévistes et leur syndicat. Ce qui fait dire à Raymond Chauveau, qui a longtemps été très discret sur cette affaire, de peur de mettre le préfet en porte-à-faux et perturber le règlement des dossiers : « Les sans-papiers font partie d’une politique agencée par les patrons avec la complicité de l’État. » Il ajoute : « Tout le monde sait que la présence de sans-papiers dans une entreprise est un moyen de chantage permanent sur les salaires et les conditions de travail. »

Contrôle de police

Les salariés de Modeluxe jouent depuis fin 2004 le rôle de la balle dans une partie de ping-pong entre la préfecture et leur direction. Le 13 décembre 2004, l’union locale de Massy, très engagée dans les luttes des sans-papiers, fait échouer un contrôle de police dans l’entreprise, diligenté sur la foi d’une dénonciation anonyme. Quelques jours plus tard, une délégation de la CGT va plaider à la préfecture la cause des salariés de la blanchisserie en situation irrégulière, quarante à l’époque, soit un quart de l’effectif. Beaucoup y travaillent depuis de nombreuses années, ils paient leurs impôts, et leur employeur, affirme la CGT, a sollicité avec succès le préfet « afin d’avoir la possibilité de poursuivre les contrats de travail malgré leur statut ».

Dans les mois qui suivent, la préfecture multiplie les signes qui laissent espérer aux ouvriers une issue positive : en avril 2005, le cabinet du préfet faxe à la CGT une liste des salariés de Modeluxe en situation irrégulière. En juillet 2005, ils constituent leurs dossiers en vue d’une régularisation et les déposent en main propre à la préfecture. Laquelle invite, en février 2006, l’union locale à une « rencontre » visant à « faire le point sur la situation des ressortissants étrangers sans papiers employés par la société Modeluxe ». En langage préfectoral, c’est un « signe politique très fort », estime Raymond Chauveau. « Le préfet a laissé les salariés travailler alors qu’ils étaient en situation irrégulière, leur a laissé espérer une régularisation, et maintenant les laisse se faire licencier ? On n’est pas d’accord ! » Modeluxe, après s’être accommodé pendant plusieurs mois de la présence des sans-papiers dans son personnel, a entrepris en décembre de les licencier, à la faveur d’un projet de cession de son capital à la société Finance conseil et stratégie. Le 14 septembre, elle a mis à l’ordre du jour d’un comité d’entreprises le projet de cession et aussi, plus insolite, « la situation des salariés de la société qui seraient en situation irrégulière ». Les élus ont refusé de donner leur avis tant que la préfecture de l’Essonne ne s’était pas décidée sur les dossiers.

La préfecture refuse de négocier

Contactées hier, ni la direction de Modeluxe ni la préfecture n’ont souhaité répondre aux questions de l’Humanité. « À aucun moment, le préfet n’a promis de régulariser ces travailleurs étrangers », a affirmé Michel Auboin, le secrétaire général de la préfecture de l’Essonne, mardi dans le Parisien. « Il a juste accordé un délai pour examiner tous les dossiers. » Pour expliquer les atermoiements de l’administration, Michel Auboin indique que le préfet « a hésité à prendre une position ferme car il se demandait quelles étaient les responsabilités dans cette affaire. Aujourd’hui, on ne sait toujours pas si la fraude vient d’une filière malienne (sic) d’immigration clandestine, ou si l’entreprise a profité de cette main-d’oeuvre clandestine. » La religion de la préfecture est faite quant aux régularisations : hors les quatre salariés qui ont obtenu fin septembre leur titre de séjour, « les dossiers ne seront pas réexaminés, il n’y a plus de négociation ». À plus forte raison, insiste-t-il, pour ceux « qui ont été embauchés avec de faux documents ».

« Cet argument ne tient pas, soupire Raymond Chauveau. Quand nous avons obtenu 80 régularisations en 2002 après l’occupation du parvis de Saint-Paul à Massy, la préfecture a récupéré les faux papiers d’identité en échange des titres de séjour. » Le militant délivrait hier aux grévistes une leçon de syndicalisme : « N’oubliez pas, c’est vous qui avez le rapport de forces, nous devez rester unis, et ne pas les laisser mettre des coins dans le mouvement », expliquait-il aux salariés, avant de monter avec une délégation négocier au premier étage à la demande de la direction. Qui veut bien entendre les revendications des salariés, pourvu qu’ils reprennent le travail. « On continue, on ira jusqu’au bout », ont commenté les grévistes.


« Ici, ils n’ont pas aboli l’esclavage »

Les salariés dénoncent la dureté de leurs conditions de travail : pas de pause, pas de prime, pas d’ancienneté, pas de respect et le SMIC à vie.

La machine est éteinte, par manque de bras pour y insérer les draps. L’étiquette collée sur son fronton a été arrachée depuis l’arrêt des machines. Avant la grève, l’ouvrier qui y travaillait avait en permanence ce message sous les yeux : « 265 draps à l’heure ». Prendre le linge mouillé sur le chariot derrière, le tirer et l’insérer 265 fois, sept heures d’affilée pour un SMIC à vie. « Ça fait sept ans que je bosse ici. Je ne gagne même pas 1 000 euros par mois. C’est rien, 1 000 euros ! Y a pas de respect. La semaine dernière j’ai été sanctionné parce que je parle trop. Les chefs, ils me disent que je fous le bordel. » Pascal* s’emporte. Parle avec les mains. Fait les cent pas dans le petit local qui sert de cantine aux 150 ouvriers de la blanchisserie. Ici, le midi comme le soir, chacun n’a qu’une demi-heure pour manger. Il faut amener sa gamelle car le délai de la pause repas ne laisse pas le temps de descendre la rue pour acheter son déjeuner. Ou son dîner. L’usine tourne jour et nuit, six jours sur sept. Le licenciement des 22 ouvriers sans papiers a fait exploser la colère, longtemps enfouie, sur les conditions de travail. « C’est comme si c’était encore le temps de l’esclavage. Ici, il n’est pas aboli », rage Émilienne*, qui, elle, possède un titre de séjour, est mariée avec un Français, salariée depuis six ans dans la blanchisserie et en grève, comme tous les autres.

« Ça va pas ici. » Toutes et tous entament la conversation avec ces quelques mots. Ils parlent de la « pression » permanente, de la peur aussi, celle qui oblige à se taire parce que l’on est clandestin soi-même ou que son frère, sa soeur, son cousin, son ami l’est. L’entreprise emploie des salariés sans papiers en connaissance de cause, affirment les grévistes. La police est venue il y a deux ans et les contrats de travail ont été maintenus. Mais l’épée de Damoclès d’une « possible descente » a réduit les salariés au silence sur la dureté de leur vie au travail. Ils ont tout enduré, y compris les insultes. « Les chefs d’équipe, ils nous appellent " les moutons " », s’indigne Joseph*, qui aligne les brimades les unes derrière les autres : pas de pause, pas le temps d’aller aux toilettes, pas le droit de boire un café, pas d’ancienneté, pas de treizième mois, l’eau qui dégringole dans l’usine quand il pleut, la chaleur torride quand il fait soleil, et « les chefs qui sont toujours sur notre dos ».

Les femmes, particulièrement, ne supportent plus ce manque de respect. « On nous traite comme des chiens. Jamais une demande n’est accompagnée d’un " s’il te plaît ". On travaille comme des cons. On est dégoûté. Les chefs ne nous respectent pas », témoigne Aïcha*. Mère de cinq enfants, tous français, cette femme malienne possède un titre de séjour et demande la nationalité française. Elle travaille dans des blanchisseries depuis 1974, à Modeluxe depuis trois ans et demi. Tous les matins, elle se lève à 5 heures à Arcueil, son lieu de résidence, dans le Val-de-Marne, pour pointer à 7 à l’usine, à Chilly-Mazarin. Un de ses fils vient d’obtenir un contrat de deux mois à la blanchisserie, mais elle ne lui conseille pas de rester : « C’est trop dur. »

Marwan*, lui, n’est pas licencié. Il n’a pas de problème de papiers puisqu’il est français. Depuis trente ans dans l’usine, il n’a pas hésité une seconde à se mettre en grève, pour soutenir ses collègues. « On est comme la famille ici », assure l’ancien. Pas besoin de s’étendre sur cette si évidente solidarité. Par contre, il répète et insiste : « Il faut parler de nos salaires. » Lui travaille de 7 heures à 14 h 30, pour moins de 1 000 euros par mois. Rien de son expérience n’est reconnu puisque les augmentations dues à l’ancienneté n’existent pas. Émilienne touche la même somme et sait que, si rien n’évolue, elle restera avec « ce presque rien ».

À ses côtés, une jeune femme, qui vient de signer son troisième CDD, a aussi cessé le travail. Elle hésite à parler du fait de son statut précaire, mais finit par lâcher : « La grève que l’on fait, c’est pour le bien de tous, pour pouvoir travailler dignement. »

*Les prénoms ont été changés.

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