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Mehdi Fikri | L’Humanité le 29.04.2008

« Les sans-papiers sont une main-d’oeuvre exploitable et corvéable à merci »

samedi 3 mai 2008 par Mehdi Fikri, Thomas Coutrot
droit du travail .Entretien avec Thomas Coutrot, économiste et membre du conseil scientifique d’ATTAC.

Quels effets ont les travailleurs en situation irrégulière sur l’économie française ?

Thomas Coutrot. Il faut avant tout éviter l’amalgame entre travailleurs illégaux, travailleurs immigrés et sans-papiers. D’après l’inspection du travail et la police, moins de 15 % des infractions pour travail irrégulier concernent des sans-papiers. Ce phénomène reste donc mineur. Quant à l’effet des travailleurs immigrés sur l’économie, on a pu remarquer une concurrence accrue à l’embauche, sur des postes peu qualifiés. Mais cela reste insignifiant. Et, au niveau macroéconomique, les incidences négatives sont inexistantes. Au contraire, on sait aujourd’hui qu’aux Etats-Unis, les flux migratoires, bien supérieurs à la France, ont fortement stimulé la croissance. Enfin, la polémique sur le fait que ces sans-papiers paient ou non des impôts est vaine. Car, même quand ils n’en paient pas, ils restent des consommateurs qui règlent la TVA et participent ainsi aux dépenses de la nation.

Il n’existe donc pas d’arguments économiques contre la régularisation ?

Thomas Coutrot. Non. Ceux qui s’y opposent le font au nom du sempiternel argument de l’« appel d’air », ce vieux fantasme qui suppose que, si on régularise des sans-papiers, cela va renforcer l’immigration. Cette notion, qui n’a jamais été démontrée scientifiquement, sert à justifier toutes les dérives. Dans les faits, les sans-papiers représentent surtout une main-d’oeuvre exploitable et corvéable à merci. Et peuvent être payés, sans broncher, en dessous des minima sociaux. En cela, ils représentent un outil pour tirer vers le bas la condition salariale dans son ensemble. C’est le rêve des libéraux : une manière discrète de contourner le système de protection sociale.

Que pensez-vous des patrons qui se déclarent solidaires de leurs travailleurs sans papiers ?

Thomas Coutrot. Certains doivent être sincères. Mais, dans la mesure où l’emploi d’un sans-papiers a pour unique but d’améliorer la rentabilité d’une entreprise, j’y vois surtout une manoeuvre pour préserver leur image de marque. Personne n’est « obligé » d’employer un sans-papiers pour assurer la survie de son entreprise. Cette idée de la nécessité d’un travail clandestin est fausse.

Quelles conclusions tirez-vous de cette lutte ?

Thomas Coutrot. Selon moi, l’une des questions les plus importantes soulevées par cette affaire est la pression généralisée sur les coûts, subie par les fournisseurs et sous-traitants. Les baisses de prix peuvent atteindre 4 % par an ! Nous plaidons donc depuis des années pour instaurer une responsabilité des donneurs d’ordres, qui sont indirectement responsables des dérives des entreprises qu’ils pressurent. Au-delà, il y a aussi la question du déséquilibre Nord-Sud. Les politiques néolibérales, comme la dérégulation des marchés agricoles, sont systématiquement appliquées dans les pays dont sont issus ces travailleurs. Il ne faut pas se leurrer : malgré la répression, la pression démographique s’accroîtra mécaniquement dans les années qui viennent.

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