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Une étude publiée par la lettre de l’IRES N° 64 - Juillet 2005

Les travailleurs pauvres : La résurgence de la pauvreté laborieuse(1) ?

dimanche 9 octobre 2005

Dans l’imaginaire social, les « travailleurs pauvres » sont en passe de supplanter le chômeur. Le travailleur pauvre a ravi la vedette à ce dernier parmi les victimes de la « crise ». Mais, si leur situation suscite émoi et indignation, les analyses du phénomène sont plus rares. C’est que, d’apparition relativement récente, la notion ne reçoit pas d’acception univoque. C’est le cas parmi les économistes et les statisticiens chez lesquels la définition de la catégorie continue à susciter des débats dont les enjeux dépassent la stricte question scientifique. Le dénombrement des travailleurs pauvres en dépend directement.

Dans ses analyses, l’INSEE distingue deux facteurs susceptibles de rendre compte des phénomènes de pauvreté au travail. Le premier tient à la faiblesse des ressources salariales qui pèse sur le niveau global des ressources des ménages concernés. Le second tient à la composition des familles, soit en raison de la faiblesse ou de l’inexistence d’autres ressources salariales (conjoint inactif ou chômeur, famille monoparentale ou personne isolée), soit en raison de leur taille et de leur composition, le risque de pauvreté étant évidemment plus grand lorsque les besoins sont plus importants.

Cependant, cette analyse des situations de pauvreté reste limitée pour deux raisons.

D’abord l’INSEE raisonne sur un salaire annuel, sans tenir compte de la durée du travail. Aussi, n’est-il guère surprenant de constater que le risque de pauvreté est sensiblement plus élevé que la moyenne pour les salariés dont le salaire annuel est inférieur à 0,7 SMIC(2). Ensuite, cette approche donne une « explication » essentiellement descriptive des causes de la pauvreté laborieuse et démontre que les travailleurs sont davantage pauvres lorsque leur salaire est faible et que les bouches à nourrir sont nombreuses...

Le travail ne « paie plus » ?

Une autre façon d’analyser les causes de la pauvreté laborieuse consiste à considérer simultanément les changements ayant affecté les conditions de rémunération des salariés considérés dans leur ensemble, d’une part, et les transformations ayant affecté le marché du travail, d’autre part. Un indicateur simple permet de prendre en compte la première dimension. Aujourd’hui, dans la masse totale des revenus perçus par les ménages, les revenus salariaux monétaires - directs et indirects - perçus par les ménages de salariés ou de chômeurs représentent une part inférieure à celle de 1970 alors que, dans le même temps, le poids de ces ménages dans la population totale a augmenté. En termes de niveau de vie relatif, la condition salariale est ainsi, en moyenne, inférieure à celle qui prévalait dans les années 1960(3).

Le tableau suivant, qui présente l’évolution de quelques niveaux de salaires en pourcentage du niveau de vie moyen en France délivre une information analogue et montre que cette détérioration a été amorcée à partir du milieu des années 1980.

Salaires à temps complet en % du niveau de vie moyen en France (en indices, base 100 en 1985)1980 1985 1990 1995 2000 2002
SMIC 87,9 100,0 90,9 89,289,4 89,1
Salaire moyen 94,9 100,0 95,8 93,7 91,2 90,0
Famille avec 2 enfants (1 salaire moyen)85,7 100,0 90,8 88,8 88,2 87,6

Face à cette dégradation de la condition salariale, tous les salariés n’ont pas été logés à la même enseigne. Si ceux qui disposent de ressources patrimoniales ont pu compenser cette dégradation, les autres ont eu moins de possibilités de faire face à cette « modération salariale ». Comme, par ailleurs, de nouvelles formes d’inégalité salariale sont apparues avec le développement du temps partiel, un nombre croissant de salariés s’est retrouvé dans des situations de pauvreté ou en était très proche. Ainsi, l’effet combiné des politiques de modération salariale et la multiplication des bas salaires a, très probablement, contribué à la recrudescence de la pauvreté laborieuse dans les années 1990.

Pour les acteurs sociaux ou les médias, l’expression « travailleurs pauvres » semble avoir surtout la vertu d’énoncer un paradoxe : ces personnes travaillent et pourtant, elles sont pauvres. Elle a des allures d’accusation jetée à la société.

Elle offre donc une désignation commode pour dire les effets sur une fraction significative de la population de différents phénomènes comme la segmentation du marché du travail, la précarisation de l’emploi et plus largement une dégradation de la condition salariale.

La population ainsi définie forme un ensemble hétérogène sur le plan culturel, des revenus, de l’intégration sociale. Cependant, cette collection d’individus partage un certain nombre de difficultés sociales : conditions d’habitat précaires, travail souvent peu qualifié, temps partiel imposé et une forte exposition aux risques de l’existence.

Si certains bénéficient d’un emploi stable (CDI), la plupart ne bénéficient que de statuts peu assurés n’offrant que de faibles garanties. De fait, ces différences de statuts dérivés de l’emploi et le capital culturel et relationnel des uns et des autres les vouent à des destins sociaux complètement différents. Ils s’affrontent malgré tout à diverses difficultés sociales qui se cumulent et interagissent : des difficultés en matière de logement, de discriminations ethniques et de crédibilité.

Les travailleurs pauvres apparaissent aux bailleurs comme des « personnes à risque » contraintes de ce fait à se loger dans le parc privé dégradé, les hôtels meublés ou les Centres d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) et les Centres d’hébergement d’urgence (CHU). De telles situations ne sont pas sans retentissement sur la psychologie des hébergés. Elles finissent par altérer leur sentiment de confiance en soi et à les rendre timorés dans la recherche de logement et d’emploi.

Enfin, les travailleurs pauvres souffrent à l’évidence d’un déficit de confiance qui les contraint à multiplier les garanties. Leurs interlocuteurs (employeurs potentiels, bailleurs...) ont été gagnés par une exigence d’assurances (CDI, niveau de revenus...) que ces personnes sont rarement en mesure d’offrir et sont souvent réduites à rechercher auprès des associations caritatives.

La pauvreté laborieuse apparaît bien comme la résultante de déterminations croisées. L’absence de logement stable interdit l’accès à l’emploi. Les emplois précaires ne permettent pas d’accéder au logement. La figure du « cercle vicieux » décrit bien le sort qui leur est fait.

La question finalement posée par le problème des travailleurs pauvres est bien celle du décalage de normes. Entre celles qui prévalent pour les employeurs en termes de rémunérations et de stabilité de l’emploi et les exigences des bailleurs, l’écart est considérable. Pour les premiers, c’est le temps court, la fluidité qui fait référence. Pour les seconds, seule l’inscription longue dans l’emploi, le CDI, a valeur de garantie.

Comment et pour combien de temps une société peut-elle s’accommoder d’un tel décalage ?

P. Concialdi, Y. Lochard, C. Meilland, M. Viprey

1) Cette recherche intitulée « les travailleurs pauvres : enquête en Ile-de-France » a été réalisée par P. Concialdi, Y. Lochard, C. Meilland, M. Viprey pour le compte de la Mission d’Information sur la Pauvreté et l’Exclusion Sociale de la Région Ile-de-France (MIPES) et financée par la DRASS Ile-de-France.

2) Ce seuil de salaire a été retenu par l’INSEE dans son étude (Revenus & Patrimoine des ménages, édition 2000-2001, Collection Synthèse INSEE N° 47) car il était équivalent au seuil de pauvreté retenu généralement par l’INSEE (soit 3 500 FF en 1995).

3) Cf. Pierre Concialdi, « Bas salaires et travailleurs pauvres : quelques éclairages croisés », Les Travaux de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale, La Documentation française, janvier 2002.

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