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article de Damien DUBUC paru dans Libération le 2 septembre 2006

Lucenay s’échauffe au charbon

samedi 2 septembre 2006 par Damien Dubuc
Malgré les emplois promis, les habitants craignent expropriations et pollution.

Lucenay-lès-Aix est une « ville fleurie », qu’une affichette transforme en « ville minée ». La Nièvre, c’est tout vert avec des vaches dedans, mais le sous-sol, particulièrement entre Lucenay et Cossaye, est noir de charbon. 250 millions de tonnes, découvertes en 1981, que la Seren (Société d’exploitation des ressources énergétiques du Nivernais) [1] se verrait bien extraire dès 2011 afin d’alimenter une centrale thermique de 1 000 mégawatts, construite pour l’occasion. Hier, la direction régionale de l’industrie, de la recherche et de l’environnement (Drire) a estimé recevable la demande de concession ­ de 24,3 km2 au lieu de 66 km2 prévus initialement. Au moment où les prix du pétrole flambent, cette manne est présentée comme une chance pour un département prisé des retraités (25 % de la population contre 18 % en moyenne en France), déserté par les plus jeunes, faute d’emploi. Des élus soutiennent le projet, dont le coût est estimé à 1,4 milliard d’euros ­ « investissement industriel le plus important proposé pour cette décennie en Bourgogne », selon Christian Paul, vice-président (PS) du conseil régional. La CGT aussi est pour, car « on peut difficilement être contre ». Contre, les habitants le sont. Beaucoup ont accroché des panneaux « maison à vendre ». L’argument des promoteurs du projet se veut imparable : 1 400 emplois à la clé, 1 000 pour la construction des installations, puis 400 pour l’exploitation de la mine et de la centrale. Mais, l’ADSN [2], l’association de riverains qui vient de se créer, a fait ses comptes : 200 personnes, au bas mot, vivent actuellement sur le futur emplacement de la mine. « Les investisseurs ne parlent pas des emplois qui vont être détruits parmi les exploitants agricoles, dans le secteur du bois ou du tourisme, nuance Cécile Cazin, membre de l’association. Je ne crois pas que les gens viendront en vacances dans un gîte rural s’il est à côté d’une centrale. » De plus, dans une mine à ciel ouvert, les mineurs ne remontent plus noirs de charbon. Ce sont des ingénieurs et des conducteurs d’engins : des métiers spécialisés que n’occuperont pas les chômeurs de la région.

Les expropriés ne seraient peut-être pas les plus mal lotis. « Le pire, ce sont ceux qui ne seront pas expropriables. Ils auront la pollution et le bruit, mais sans aucun dédommagement », explique Philippe Voisin, éleveur né dans la région, dont les 180 bêtes broutent à l’emplacement de la future mine. Il a repris la ferme de son grand-père et n’entend pas se laisser faire. Mais, en cas d’expropriation, il n’envisage pas de se lancer dans une autre exploitation. « Dans quatre ans, j’aurai 55 ans, je ne vais pas m’embêter à retrouver une ferme. Je prendrai le pognon et j’irai voir ailleurs. » D’autres exploitants n’imaginent pas quitter leur terrain. « Ma vie est foutue si je dois partir, assure Christian Pelletier, 44 ans. Je ne retrouverais nulle part ce cadre dans lequel je vis. » « Beaucoup de gens ont choisi de venir s’installer ici pour la qualité de vie », renchérit Jean Montégut, de l’association ADSN. Soucieux de son environnement, il s’efforce de démontrer les insuffisances du projet de la Seren. Alors qu’il prévoit le détournement de deux rivières, la disparition des bois alentours et la modification du tracé de la départementale, rien ne dit qui financera les infrastructures. « Sans doute pas la Seren. Les baisses d’impôt qu’on nous promet, grâce à la taxe professionnelle, nous n’en verrons jamais la couleur. »

Gary Wesolek, président de l’association machinoise (de la ville La Machine) pour la conservation du souvenir minier, estime que ce projet est une bonne chose pour l’emploi et concède qu’avec « 50 personnes une carrière tourne sans problème ». Mais, comme à la CGT, il croit dur comme fer à la création d’emplois indirects. L’ancien mineur reconnaît que l’exploitation d’une mine peut provoquer des problèmes respiratoires, mais qui ne justifient pas, selon lui, de refuser des créations d’emplois au moment où plusieurs entreprises de la région (Facom, Faurecia) réduisent leurs effectifs. Des emplois à n’importe quel prix, c’est précisément ce dont ne veulent pas les habitants de Lucenay et de Cossaye.


La houille fait son come-back

Disponible en quantité plus importante que le pétrole, le charbon connaît un regain d’intérêt.

Pas assez rentable, trop polluant. Le charbon ne devait pas avoir d’avenir en France. Dès 1994, il était décidé la fin progressive, mais définitive, de son extraction. La dernière mine, celle de la Houve (Moselle), a fermé il y a deux ans, et Charbonnages de France disparaîtra en 2007, au moment où des investisseurs privés misent à nouveau sur cette énergie fossile. « Le charbon sorti de la mine aurait un prix de revient sensiblement inférieur à celui d’Afrique du Sud arrivé dans les ports français [30 % des importations françaises, ndlr], et il aurait une qualité comparable », assure François Jaclot, président de la Seren, qui a déposé une demande de concession dans la Nièvre (lire ci-dessus). En plus de la flambée des prix du pétrole, qui renchérit le coût de transport (multiplié par 2,5 entre 2002 et 2005), le prix de la tonne de charbon a grimpé ces dernières années. Or, l’an passé, la France en a consommé 21,6 millions de tonnes, dont elle a importé l’essentiel : 21,44 millions (+3,3 % par rapport à 2004). Disponible en quantité bien plus importante que le pétrole, donc moins cher, le charbon connaît un regain d’intérêt : un projet de centrale fonctionnant avec du charbon importé a été annoncé au Havre en juillet. La hausse des cours incite, plus encore,à l’extraire en France : outre le projet de la Seren, la société écossaise Aardvark a obtenu en 2003 la concession de Bertholène (Aveyron). Paradoxalement, la pénurie annoncée d’or noir, qui laissait espérer le développement d’énergies propres, ouvre la voie à un combustible encore plus polluant.

[1] Jean-François Hénin, fondateur et ancien patron de la banque de placement Altus, possède 40,9 % du capital.

[2] L’Association de défense du Sud nivernais.

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