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Pierre Ivorra, Alexandra Chaignon, Thomas Lemahieu | L’Humanité du 13.09.2010

Mais où sont donc passés les profits du CAC 40  ?

mercredi 15 septembre 2010 par Thomas Le mahieu, Alexandra Chaignon, Pierre Ivorra
Dopés par les mesures gouvernementales, les facilités accordées par la BCE et les réductions massives d’emplois, les grands groupes utilisent leurs 41,5 milliards de bénéfices pour spéculer sur la dette publique et distribuer des dividendes.

« Les entreprises du CAC 40 ont doublé leurs profits semestriels  »  : ce titre du journal patronal les Echos, début septembre, au moment même où le gouvernement expliquait qu’il n’y avait pas d’argent pour maintenir la retraite à soixante ans à taux plein, a certainement contribué à renforcer la colère sociale. Les 40 plus importantes entreprises financières, industrielles et de services cotées à la Bourse de Paris ont dégagé, au cours des six premiers mois de l’année, 41,5 milliards d’euros de bénéfices. Alors que leur chiffre d’affaires s’est amélioré de 7 %, leurs profits affichés ont bondi de 85 %. Comment ont-elles fait pour redresser à ce point leur rentabilité et à quoi ont-elles utilisé ce pactole  ?

Depuis le krach de septembre 2008, tous les efforts du gouvernement de Nicolas Sarkozy et de la droite ont été tendus vers cet objectif  : permettre aux mastodontes du capital de se refaire une santé. Les mesures de relance, les aides à la trésorerie et à l’investissement, les prêts, les primes à la casse … ont servi à cela. La Banque centrale européenne (BCE) a de son côté inondé les banques de liquidités à très bon marché. Les banques ont pu emprunter au taux de 1 % et prêter à 4, 8 % ou 10 %. Aussi n’est-il pas étonnant que ce soient les sociétés financières (BNP Paribas, Société générale, Unibail-Rodamco…) qui ont dégagé en ce début d’année les bénéfices les plus importants au sein du CAC 40.

Les entreprises du CAC 40 ne se sont pas contentées de cela, elles ont pris des mesures en interne en conduisant des politiques salariales très restrictives et, surtout, en réduisant leurs effectifs. Si 256 000 emplois salariés ont été supprimés en 2009 en France  ; les champions du CAC n’y sont pas pour rien, directement ou indirectement. Les économistes de l’OFCE [1] remarquent ainsi que parmi les grands pays développés, « au total, c’est la France qui subira les plus lourdes pertes sur le marché du travail, avec 1% de baisse de l’emploi total sur deux ans ».

La restauration des profits dans toute l’OCDE

Cette tendance à la restauration des profits capitalistes n’est cependant pas une particularité française. Dans son rapport publié la semaine dernière, l’OCDE, organisme qui regroupe les principaux pays industriels, note que les bénéfices des entreprises dans leur zone d’influence «  ont fortement augmenté  ». Aux États-Unis et au Japon, rapportés au chiffre d’affaires, ils sont en passe de retrouver leur niveau très élevé de 2006. Dans la zone euro, la part du profit brut (l’excédent brut d’exploitation, notion plus large que le seul bénéfice affiché au final par l’entreprise) dans la valeur ajoutée des entreprises, s’il n’a pas retrouvé son pic d’avant la crise, se redresse fort et vite.

Quelle utilisation les grands groupes du CAC font-ils de leurs bénéfices  ? L’investissement  ? Celui des entreprises françaises se redresse, certes, mais il reste à un faible niveau. Après avoir chuté de 21 % en 2009 dans l’industrie manufacturière, il devrait progresser de 5 % en 2010. La croissance  ? Pour ce qui concerne les pays avancés, l’OCDE évoque «  l’essoufflement de la croissance  ». Même en France, celle-ci n’est pas assurée. Qu’ont donc fait les grands groupes nationaux de leurs ressources  ? En juin dernier, les analystes financiers tablaient sur une hausse des dividendes de 2010, versés aux actionnaires en 2011, de 15,3 %, puis une augmentation de 12 % pour ceux de 2011, versés en 2012. Pour gonfler cette manne, nombre de grands groupes utilisent également leurs profits pour racheter une partie de leurs actions propres avant de les détruire  : un dividende en hausse avec un nombre d’actionnaires en baisse, cela fait les choux gras des nantis.

Banques et assurances à la pointe de la spéculation

La folie financière à l’origine de la crise fait donc encore des ravages. Les OPA et autres opérations qui contribuent à d’énormes gâchis de capitaux, ont repris. Banques et compagnies d’assurance sont à la pointe de la spéculation financière. Alors qu’en Europe et aux États-Unis, elles ont toujours la possibilité de se refinancer à très bas taux, elles placent massivement leurs disponibilités sur les titres d’une dette publique qu’elles ont contribué à faire grossir. Cette ruée sur les titres d’État explique l’atonie du marché des actions.

Le soufflet financier reprend rapidement du volume. Il faut pourtant pouvoir le dégonfler autrement que par l’intermédiaire d’un krach. Cela appelle des réformes radicales depuis l’entreprise jusqu’au niveau international.

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Sanofi, la pilule amère des profits

Derrière les énormes bénéfices du laboratoire pharmaceutique, il y a la grippe A, mais pas seulement. La recette tient en deux mots  : restructuration et plan d’économie.

Des sociétés cotées sur le CAC 40, Sanofi-Aventis peut se vanter d’être l’une de celles à avoir enregistré de confortables bénéfices au premier semestre 2010 (+ 8 %). Autant dire que le laboratoire pharmaceutique continue sur sa lancée, après avoir engrangé 7,8 milliards de profits en 2009. Preuve de bonne santé  : les actions Sanofi Aventis sont passées de 43,24 euros le 1er décembre 2008 à 49,10 euros hier, soit une hausse de 13,6 % en un peu plus d’un an et demi.

La grippe A, qui a dopé le chiffre d’affaires du groupe avec des ventes record de vaccins antigrippaux, n’explique pas à elle seule ces bons résultats. Certains médicaments connaissent un succès flamboyant. Ainsi, en santé animale, Merial, filiale de Sanofi depuis septembre 2009, affiche un chiffre d’affaires de 593 millions d’euros. Autre exemple  : les ventes de Lovenox, son anticoagulant vedette, ont atteint 3 milliards d’euros dans le monde en 2009. Sauf que, fin juillet, les États-Unis ont approuvé le premier générique de ce médicament. En effet, la source des médicaments blockbusters (qui génèrent 1 milliard de dollars) va se tarir. D’ici 2012-2013, un certain nombre de brevets de produits phares de l’entreprise tomberont dans le domaine public, et, de fait, seront menacés par la concurrence des génériques. En tout, Sanofi-Aventis risque de se voir amputer de 6 milliards d’euros de chiffre d’affaires d’ici à 2013.

Pour répondre à ces défis, ce leader mondial de l’industrie pharmaceutique a engagé un sévère plan d’économie. D’ici à 2013, le laboratoire prévoit d’économiser 2 milliards d’euros. À la tête de Sanofi-Aventis depuis décembre 2008, Chris Viehbacher avait prévenu d’emblée que son projet de diversification du groupe «  pourrait avoir un impact sur l’emploi  ». De fait, les suppressions d’emplois chez Sanofi ne sont plus taboues et se multiplient par vagues. Depuis l’arrivée de ce manager à l’anglo-saxonne il y a un an et demi, près du tiers des projets (18 sur 65) qui constituaient le pipeline de recherche de l’entreprise ont été stoppés et quatre centres de recherche sont en cours de fermeture dans l’Hexagone. Au total, près de 4 000 emplois doivent être supprimés d’ici 2013. Selon les syndicats, 3 000 emplois ont d’ores et déjà été supprimés, dont 1 300 en recherche, soit plus de 10 % du potentiel national de recherche de toute l’industrie pharmaceutique.

Parallèlement, le groupe mise sur une nouvelle stratégie fondée sur la recherche externe et les marchés émergents. Il a ainsi concrétisé une cinquantaine d’acquisitions, d’alliances et d’accords ou de partenariats dans plusieurs domaines, comme les génériques, les médicaments sans ordonnance, les produits vétérinaires ou encore les biotechnologies. Autant de domaines dans lesquels Sanofi-Aventis s’est engagé à doubler son chiffre d’affaires d’ici à 2013.

Dans ce contexte, le rachat d’une biotech telle que Genzyme, entreprise américaine spécialisée dans les maladies rares, pour laquelle Sanofi a offert 18,5 milliards d’euros en cash, prend tout son sens. Elle apporterait à Sanofi de nouveaux produits dont elle a besoin. Une opération qui viendrait couronner la mue engagée au détriment de salariés dont «  l’état de grande tension  », dixit les syndicats, enfle proportionnellement aux milliards de bénéfices engrangés par les actionnaires.


Gabegie financière chez L’Oréal

Entre dividendes et rachat d’actions, le groupe offre une bonne partie de ses profits aux actionnaires.

Tout dans la gestion du géant des cosmétiques L’Oréal tourne d’un seul et unique objectif  : choyer ses actionnaires de premier plan, et donc Liliane Bettencourt, par l’intermédiaire des dividendes et des rachats d’actions... Qu’on en juge  ! Alors que le groupe limite les augmentations pour ses salariés (autour de 1,2 % ces dernières années), les dirigeants de la multinationale, eux-mêmes bien classés au palmarès des patrons les mieux rémunérés du CAC 40, ont multiplié par quatre en dix ans le montant des dividendes  : sur un résultat net de 1,8 milliard d’euros en 2009, L’Oréal a ainsi prélevé près de 900 millions d’euros pour le bénéfice exclusif de ses actionnaires. Dans une série de tracts intitulés «  Des chiffres à faire pleurer  », la CGT de L’Oréal s’indigne de voir Liliane Bettencourt toucher pour la seule année 2009 près de 280 millions d’euros, soit, calcule le syndicat, «  plus de onze ans de masse salariale d’un site industriel comme BRI (l’usine de Lassigny dans l’Oise – NDLR) qui compte 800 salariés  ».

Ces trois dernières années, L’Oréal a par ailleurs consacré 1,3 milliard d’euros au rachat sur les marchés de ses propres actions dans l’objectif de les détruire. Certes, en pleine crise économique et boursière, l’entreprise a levé le pied l’année dernière en ne dépensant «  que  » 300 millions d’euros pour annuler ses propres actions, mais lors de la dernière assemblée générale des actionnaires, la direction de la multinationale a reçu une nouvelle autorisation de «  brûler  » ces prochains mois jusqu’à 7,8 milliards d’euros dans de telles opérations. Avec les rachats d’actions en vue de leur annulation, c’est la part du capital dit public qui diminue chaque année. De quoi permettre aux Bettencourt d’espérer passer, sans rien investir eux-mêmes, la barre des 33,3 % du capital de L’Oréal, celle de la minorité de blocage qui renforcerait encore leur contrôle sur le groupe...

[1] L’Économie française 
en 2011, éditions La Découverte, septembre 2010.

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