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Un article de Fanny Doumayrou paru dans L’Humanité du 15 mars 2006

Malades du travail, elles veulent être réintégrées

mercredi 15 mars 2006 par Fanny Doumayrou
Santé . Handicapées après des années de travail chez Thales, Françoise et Marie-Thérèse ont été licenciées dans le cadre d’un plan social.

« Thales essaie de se débarrasser de nous à cause de nos problèmes de santé. Avec nos handicaps, aucun autre patron ne voudra nous embaucher. On demande la réintégration dans l’entreprise. » Pour Françoise et Marie-Thérèse, la pilule ne passe pas. Entrées toutes jeunes comme ouvrières à l’usine de munitions TDA (groupe Thalès) de La Ferté-Saint-Aubin, à une vingtaine de kilomètres au sud d’Orléans, elles y ont fait toute leur carrière sur des postes à forte cadence, au contact de produits toxiques. Aujourd’hui, Marie-Thérèse, cinquante-trois ans, souffre d’arthrose aux genoux, Françoise, quarante-cinq ans, de tumeurs à la vessie. Sans scrupules, la direction a profité d’un plan de licenciements pour les mettre dehors.

résultats de l’usine multipliés par deux

En 2004, l’usine compte 400 salariés lorsque Thales annonce un plan de suppression d’une centaine de postes. « La direction prétendait anticiper une baisse de commandes de l’État, qui représente 50 % des débouchés du site, mais nous savions que c’était faux, racontent Armelle Duphil et Sébastien Coeffic, délégués CGT. L’objectif, c’était d’améliorer la productivité du site. Nous avions raison puisque la production est restée la même avec moins de salariés. Les résultats de l’usine ont été multipliés par deux entre 2002 et 2006. » Alors que la CGT, suivie par la CFDT et la CGC, mène la bagarre contre le plan, la direction précise en décembre 2004 quels sont les 81 postes supprimés. Le choix est clair : sur les 80 salariés visés, plus de la moitié ont plus de cinquante ans, et une quarantaine sont malades.

« Les problèmes de santé sont énormes dans cette usine, dénonce Armelle Duphil. Il y a des troubles musculo-squelettiques à cause des gestes répétitifs, des tumeurs et des cancers à cause des produits chimiques, des problèmes cardiaques à cause des produits nitrés entrant dans la fabrication d’explosifs. » Malgré ça, au moment du plan, le site compte une seule maladie professionnelle reconnue. « Les salariés avaient peur de se mettre sur la sellette en faisant cette démarche, déplore Armelle Duphil. Cela ne les a pas empêchés de se retrouver dans le plan, car la direction savait très bien qui était malade. » Sur les 80 salariés visés, une dizaine bénéficient de mesures d’âge, une vingtaine de mutations dans le groupe, d’autres, écoeurés, préfèrent chercher du travail ailleurs. Au final, une vingtaine souhaitent vraiment rester chez Thales.

Pendant plusieurs mois, ces salariés maintiennent la pression sur Thalès, en martelant à la fois l’absence de justification économique du plan et le fait qu’ils sont malades. Interpellant les élus tous azimuts, ils obtiennent la tenue d’une table ronde de suivi du plan, tous les deux mois à la préfecture. En parallèle, certains font reconnaître leur handicap par la Cotorep.

« Le patron est responsable »

« Grâce à la lutte, 17 salariés dont 9 handicapés ont été réintégrés en mars 2005, se félicite Armelle Duphil. Mais pour Françoise et Marie-Thérèse, la reconnaissance Cotorep est arrivée en mai. La direction a dit que c’était trop tard et reste sur sa position. » Au chômage depuis un an, les deux ouvrières estiment qu’elles n’ont aucune chance d’être embauchées ailleurs : « La seule façon de continuer à travailler, c’est de retrouver nos postes aménagés chez Thales. » « Le patron est responsable de leur handicap, il doit assumer », insiste Armelle Duphil, qui reste optimiste. Lors de la dernière table ronde le 2 mars, le directeur départemental du travail a fermement demandé à la direction de l’usine de réintégrer les deux femmes.


50 morts par cancer en quinze ans

La CGT pointe les produits toxiques manipulés par les salariés et une nappe phréatique polluée par l’usine.

Armelle Duphil et la CGT de TDA (Thales) se sont lancées dans un combat de longue haleine : démontrer que les nombreux cancers touchant leurs collègues sont liés aux conditions de travail. « Les cancers se multiplient depuis dix ans, déplore la cégétiste, technicienne chimiste. Régulièrement, on apprend la mort de salariés proches de la retraite ou à peine partis. La direction met tout sur le compte de la cigarette et de l’alcool, alors que nous travaillons au contact de produits toxiques et cancérogènes. »

Il y a dix ans, la CGT découvre d’abord que l’eau coulant dans les robinets de l’usine contient du trichloréthylène, un solvant toxique et cancérogène. « L’usine en emploie 30 tonnes par an, explique la cégétiste. Il y a vingt ou trente ans, il était déversé à même le sol et a pollué la nappe phréatique. » La CGT ayant porté l’affaire sur la place publique, la direction finit par céder, met de l’eau minérale à la disposition des salariés et engage des travaux de canalisation et d’épuration. « Mais la nappe phréatique est toujours polluée », souligne Armelle Duphil. En parallèle, la CGT soulève la question des cancers. « Le médecin du travail soutenait qu’il n’y avait rien d’anormal. Nous avons demandé aux salariés de recenser leurs collègues décédés. Nous sommes arrivés à une cinquantaine de cas sur les quinze dernières années, pour une petite usine. »

En 2002, la CGT arrache à la direction une enquête sur les polluants dans l’entreprise, qui relève des risques non cancérigènes supérieurs de 40 % au seuil maximum admissible et des risques cancérigènes deux fois supérieurs à ce seuil. « Et encore, cette enquête ne porte que sur la pollution, pas sur les produits manipulés ! Les risques réels sont encore supérieurs », souligne Armelle Duphil.

Forte de ces résultats, la CGT a obtenu du ministère du Travail une enquête épidémiologique qui va étudier les causes de décès dans la population de l’usine depuis trente ans. « Elle a commencé en janvier, les résultats seront rendus fin 2006. Avec ces faisceaux de preuves, notre objectif est d’attaquer Thalès en justice pour faute inexcusable. »

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