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MAURIN PICARD. TANGI SALAÜN , GEORGES MALBRUNOT | Le Figaro le 31.10.2007

Malgré le pétrole, tout le Moyen-Orient se convertit à l’atome

mercredi 31 octobre 2007 par MAURIN PICARD, TANGI SALAÜN, GEORGES MALBRUNOT
La crainte d’une « bombe chiite » iranienne incite les pays arabes d’obédience sunnite à maîtriser le cycle nucléaire.

LE NUCLÉAIRE a le vent en poupe au Moyen-Orient. Longtemps restés passifs face au programme nucléaire israélien, qui date des années 50, les pays arabes ont été réveillés par les ambitions de l’Iran, soupçonné, depuis 2002, d’avoir un programme militaire secret. En l’espace de quelques mois, à l’instar de l’Égypte, de nombreux pays du monde arabo-musulman ont manifesté leur ferme intention de développer un programme nucléaire civil.

Pour tous ces pays, les besoins réels en énergie semblent à première vue justifier une telle évolution. La Jordanie du roi Abdallah II veut accélérer la mise en place d’un programme de production d’électricité, pour économiser des importations massives d’énergie. Le royaume hachémite, un des dix pays les plus pauvres en eau de la planète, importe 95 % de ses besoins énergétiques. Il entend inaugurer sa première centrale nucléaire d’ici à 2015, en espérant que cette nouvelle source d’énergie puisse satisfaire 30 % de sa consommation en 2030.

Les monarchies arabes du Golfe, le Yémen, la Libye du colonel Kadhafi, l’Algérie et le Maroc au Maghreb, mais aussi la Turquie, affichent la même résolution et négocient fiévreusement leur conversion au nucléaire avec des entreprises occidentales, sous le regard bienveillant de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA).

Ces grandes manoeuvres dans le domaine nucléaire ont pourtant contribué à réveiller le spectre d’une prolifération rampante au Moyen-Orient. De nature intrinsèquement duale, la maîtrise du cycle de l’atome à des fins civiles permet aux États concernés d’acquérir un savoir-faire qui leur permettrait, s’ils le voulaient, de passer à des applications militaires, comme le montrent les précédents indien, pakistanais et nord-coréen.

Pires cauchemars

« Sur le fond, c’est (une décision) de nature politique et stratégique », confirme Jon Wolfsthal, expert en non-prolifération au Centre d’études stratégiques et internationales (CSIS) à Washington. La crise autour du programme nucléaire iranien a convaincu les États arabo-musulmans d’obédience sunnite de prendre leurs précautions, face à l’avènement redouté d’une « bombe chiite ».

Ce regain d’intérêt pour le nucléaire a ainsi fait naître une sourde inquiétude chez les responsables occidentaux chargés de la lutte contre la prolifération. L’émergence d’un pouvoir islamiste dans un pays converti au nucléaire de fraîche date constitue l’un des pires cauchemars de Washington et de ses alliés depuis les attentats de septembre 2001.

Cette inquiétude va croissant depuis le raid mené le 6 septembre par Israël contre de mystérieuses installations syriennes. Le silence gêné observé par Tel-Aviv et les pays occidentaux répond à l’étrange embarras du régime syrien, qui n’a pas cru bon de hurler au scandale. Que cachait donc le désert syrien ? Un réacteur nucléaire d’inspiration nord-coréenne, sous maîtrise d’oeuvre des ingénieurs de Pyongyang ? Ou bien un lieu de stockage pour du matériel sensible en partance pour l’Iran ?

Dans les deux cas, l’étrange incident conforte les craintes des États arabes, et la prise de conscience de leur vulnérabilité, au coeur du dangereux bras de fer irano-américain.


L’Égypte se lance dans la course au nucléaire

Le Caire souhaite se doter de l’arme nucléaire. Sur fond de concurrence régionale exacerbée avec l’Iran.

Un an après avoir lancé un ballon d’essai par l’intermédiaire de Gamal Moubarak, le fils du raïs, l’Égypte a confirmé avant-hier son intention de rejoindre le club des pays dotés de l’énergie nucléaire.

« L’Égypte sera un pays nucléaire pacifique. » Telle est la promesse du président Hosni Moubarak, saluée hier par la presse cairote comme une « décision historique ». Pour le président, ce « choix stratégique » est uniquement dicté par des impératifs de sécurité énergétique. Malgré de récentes découvertes de gaz naturel et de pétrole, l’Égypte est en effet en déficit. Un phénomène appelé à s’aggraver, puisque sous l’effet d’une forte croissance démographique, la consommation d’électricité de ce pays de 76 millions d’habitants devrait passer de 21 000 à plus de 60 000 mégawatts. L’Égypte ne dispose en outre de réserves de gaz et de pétrole que pour une trentaine d’années.

Pour les autorités égyptiennes, tout milite donc en faveur du passage au nucléaire. De source gouvernementale, on indique que quatre centrales pourraient être construites d’ici à 2020, ce qui permettrait de produire quelque 4 000 mégawatts. Si la plupart des commentateurs égyptiens ont applaudi une décision « prise au bon moment », certains s’interrogent tout de même sur les motivations du régime. Outre le fait que l’énergie renouvelable, notamment solaire, pourrait être plus rentable, cette relance du programme égyptien intervient en effet en pleine crise du nucléaire iranien.

Or, l’an dernier, l’Égypte et les monarchies du Golfe, Arabie saoudite en tête, ont insisté sur la nécessité pour les pays arabes sunnites de se doter de l’énergie nucléaire pour contrer les ambitions de Téhéran. L’Égypte a donc franchi le pas, au risque de relancer la course au nucléaire dans la région. Une position d’autant plus délicate que Le Caire vient de tancer les pays européens qui ont refusé de voter une déclaration non contraignante en faveur d’un Proche-Orient dénucléarisé, adoptée, à son initiative, par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA).

Les bonnes grâces des grandes puissances

Pour désamorcer d’éventuelles critiques, Hosni Moubarak a promis de mener son programme dans « la plus grande transparence », contrairement à l’ancien président Gamal Abdel Nasser, qui avait initié en 1955 un projet secret, abandonné après la catastrophe de Tchernobyl en Ukraine en 1986. Tous les experts s’accordent d’ailleurs à dire que Le Caire n’est pas en mesure de se doter de la bombe atomique à court terme, malgré les deux réacteurs expérimentaux dont elle dispose déjà à Inchass, dans le delta du Nil. L’Égypte s’est en outre engagée à respecter le traité de non-prolifération nucléaire (TNP), qu’elle a signé, même si elle n’a pas ratifié le traité d’interdiction complète des essais nucléaires (CTBT) - conditionnant cette signature à l’adhésion d’Israël au TNP. Hosni Moubarak a également promis que les centrales seraient construites en coopération avec l’AIEA, dont le directeur général n’est autre que l’Égyptien Mohammed ElBaradei...

L’Égypte a surtout pris soin de s’assurer des bonnes grâces des grandes puissances. Avec succès, puisque Washington a aussitôt soutenu cette décision, estimant n’avoir « aucune objection » à lui formuler, tandis que Paris, Moscou ou Pékin ont déjà proposé leurs services pour construire les centrales, d’un coût estimé à 1,20 milliard d’euros chacune.

Selon les experts, Russes et Chinois seraient les mieux placés, à la fois pour des raisons de prix et parce qu’ils garantiraient davantage d’indépendance au programme égyptien. Sa mise en oeuvre devrait cependant prendre du temps. L’Égypte doit au préalable réorganiser son Autorité de l’énergie atomique, en sommeil depuis vingt ans, et choisir l’emplacement des centrales. Un temps évoqué, le site de Dabaa, sur la côte méditerranéenne, semble aujourd’hui en balance avec un projet touristique.


Les ambitions saoudiennes s’appuient sur le savoir-faire pakistanais

Face à la menace nucléaire iranienne, l’Arabie saoudite ne reste pas inerte. Riyad et les cinq autres monarchies du Golfe (Koweït, Qatar, Bahrein, Oman, Émirats arabes unis) ont annoncé fin 2006 le lancement d’un programme d’énergie nucléaire à des fins pacifiques. Depuis, Riyad a sélectionné plusieurs universités, où des ingénieurs pakistanais et égyptiens effectuent des travaux de recherche. Ces derniers mois, l’Arabie saoudite a accueilli plusieurs délégations de l’Agence internationale à l’énergie atomique (AIEA).

« Pourquoi Israël aurait-il la bombe, sans doute bientôt l’Iran et pas nous ? », insistent les responsables saoudiens. C’est le Pakistan, son partenaire stratégique en Asie, qui est le principal allié de l’Arabie en matière nucléaire. En charge de ce dossier sensible à Riyad, le prince Khaled Ben Sultan, vice-ministre de la Défense, était présent en octobre 2005 sur le pas de tir du dernier essai nucléaire pakistanais. Les Saoudiens sont soupçonnés d’avoir financé la capacité nucléaire et balistique d’Islamabad, et certaines sources affirment même que « la bombe saoudienne est déjà prête au Pakistan ». Riyad manquerait toutefois de missiles balistiques d’une portée suffisamment longue (au-delà de 1 500 km) pour utiliser d’éventuels engins nucléaires.

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