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Nathalie VERSIEUX | Libération le 9 mai 2007

Merkel s’emploie contre un salaire minimum allemand

mercredi 9 mai 2007 par Nathalie VERSIEUX
Emploi. 70 % de la population y est favorable. La chancelière refuse de le généraliser.

Deux euros la chambre pour les femmes de ménage dans l’hôtellerie, 5,80 euros de l’heure pour le personnel de sécurité des aéroports, 2 à 3 euros de l’heure pour les coiffeuses d’ex-RDA... En Allemagne, 21 % des salariés allemands ne gagnent aujourd’hui pas assez pour vivre de leur travail, selon l’institut de recherche sur le travail et la technique (IAT) de Geselskirchen. Il n’existe en effet pas de Smic dans le pays, sauf pour les salariés du bâtiment et du nettoyage industriel qui bénéficient, depuis 2002, d’un salaire minimum, instauré par le gouvernement Schröder pour protéger ces branches de la concurrence des bas salaires polonais, tchèques ou roumains.

Spécifique. Hier, à l’issue d’une réunion avec la Confédération des syndicats allemands (CDB), la chancelière Angela Merkel a redit son opposition à un salaire minimum légal et généralisé, préférant un système de salaires minimum spécifiques selon les branches professionnelles. L’écart se creuse pourtant entre les salariés à bas salaires et les autres, mieux protégés et bien organisés, comme ceux de la métallurgie, dont les partenaires sociaux se sont mis d’accord, début mai, sur une hausse des salaires de 4,1 % pour les 3,4 millions de salariés du secteur ­ la plus importante hausse de salaires négociée en Allemagne depuis 1992. En clair, il existe différentes catégories de salariés non-cadres en Allemagne.

Les « privilégiés », dont l’employeur a signé une convention collective, sont assurés de toucher un bon salaire (32 euros de l’heure, charges comprises, dans la métallurgie par exemple), et bénéficient des hausses de revenus régulièrement négociées par les partenaires sociaux. Ceux dont l’employeur n’a pas signé de convention collective touchent jusqu’à 30 % de moins. « Dans les secteurs de la sécurité, les centres d’appels téléphoniques, le nettoyage, la distribution de prospectus, l’industrie alimentaire et la santé, au contraire, on verse des salaires avec lesquels il est impossible de nourrir une famille et de payer un loyer », s’insurge Cornelia Hass, du syndicat des services Verdi. Certains salons de coiffure exigent même l’équivalent de 1 000 euros de salaire « offert » au patron (pour rembourser l’achat du matériel) avant de verser leur première paie aux débutantes. Les salariés les plus mal lotis, les travailleurs saisonniers étrangers par exemple, sont ceux dont l’employeur possède une filiale en Europe de l’Est. Ils sont parfois payés selon les salaires en vigueur dans leur pays d’origine. C’est pour lutter contre cette « technique », à la limite de la légalité, qu’avait été adoptée la loi de 2002 pour le bâtiment.

Débat. Les différences de salaires, de plus en plus criantes, sont depuis des mois au centre du débat politique outre-Rhin, qui empoisonne la grande coalition gouvernementale de la chancelière Angela Merkel. Les conservateurs estiment qu’un salaire minimum généralisé découragerait la création d’emplois, alors que les sociaux-démocrates y sont favorables. « Toute personne qui travaille doit toucher plus que celui qui bénéficie de l’aide sociale », exige le ministre du Travail, le social-démocrate Franz Müntefering. En prenant en compte les 345 euros de l’aide sociale et l’aide au logement, on arrive à 6,50 euros de l’heure pour un adulte vivant seul outre-Rhin. A titre de comparaison, le Smic français est à 8,27 euros et les syndicats allemands réclament un minimum horaire minimum de 7,50 euros.

Décidé à forcer la résistance de la CDU (le parti de Merkel) au Bundestag, le SPD a déjà menacé son partenaire de faire du salaire minimum le thème principal de la prochaine campagne électorale. Les deux partis doivent se retrouver le 14 mai pour aborder de nouveau le sujet. 70 % des Allemands se disent favorables à l’instauration d’un salaire minimum.


« Les diplômés acceptent n’importe quoi »

Gerhard Bosch, chercheur allemand, analyse les évolutions des bas salaires outre-Rhin :

Gerhard Bosch est chercheur à l’IAT, l’institut de recherche sur le travail et la technique de Gelsenkirchen.Six millions de personnes vivent en Allemagne d’un bas salaire. Qu’est-ce que cela signifie concrètement ?

En Allemagne se sont creusés de très importants écarts de revenus au sein même de la catégorie des bas salaires. Selon la définition de l’OCDE [1], tout salaire inférieur à 9,80 euros à l’ouest et à 7,15 euros à l’est de l’Allemagne est un bas salaire. Aujourd’hui, un million et demi de personnes touchent moins de 5 euros de l’heure. Et 4,6 millions de personnes gagnent moins de 7,50 euros de l’heure.

Quelles catégories sont concernées ?

Le profil est ici très différent de celui des bas salaires en France. 78 % des personnes qui touchent un bas salaire en Allemagne ont un diplôme, une formation professionnelle ou universitaire. Le secteur des bas salaires n’est pas réservé aux non qualifiées. Deux tiers des personnes concernées sont des femmes, et la part des étrangers est de 50 % plus élevée que celle des Allemands. Certaines branches sont particulièrement concernées : la distribution, la restauration, l’industrie alimentaire. Plus l’entreprise est petite, plus la chance de toucher un bas salaire est élevée : 36 % des salariés d’une PME de moins de vingt personnes (contre 3 % des salariés d’une entreprise de plus de cinq cents personnes) touchent une faible rémunération. Le rôle des délégués du personnel et des comités d’entreprise est à cet égard important.

Quelle tendance avez-vous noté ?

Depuis 1997, le nombre de salariés faiblement rémunérés a rapidement progressé, alors que de 1980 à la moitié des années 90, l’Allemagne suivait en la matière une évolution contraire à celle des pays de l’OCDE, qui connaissaient, eux, ce développement des bas salaires. Ce mouvement est bien sûr lié à la réunification, à l’augmentation du chômage, mais aussi au fait que de plus en plus d’entreprises prennent la décision de sortir des conventions collectives. Enfin, la suppression des allocations chômage au bout d’un an de recherche d’emploi, décidée par le gouvernement de Gerhard Schröder, est peut-être aussi responsable de l’augmentation des bas salaires chez les diplômés de l’enseignement supérieur : ils sont maintenant incités à accepter n’importe quel emploi, même mal payé, pour échapper à l’aide sociale.

Selon le patronat, l’introduction d’un salaire minimum à 7,50 euros entraînerait la suppression de 1,7 million d’emplois...

Aucune étude ne permet d’affirmer cela. Le patronat britannique assurait la même chose avant l’introduction d’un salaire minimum à la fin des années 90, où le salaire minimum est aujourd’hui de 7,90 euros. Il semble assuré que l’introduction d’un salaire minimum ne détruit pas d’emploi s’il ne dépasse pas un certain niveau. Mais aucune équation ne permet de définir où se situe ce niveau à ne pas dépasser...

[1] Est considéré comme bas salaire tout revenu inférieur aux deux tiers du revenu médian dans le pays concerné.

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