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Un article de Marie Jégo paru dans Le Monde du 22 décembre 2005

Moscou menace de cesser les livraisons de gaz à l’Ukraine

jeudi 22 décembre 2005 par Marie Jégo
Moins d’un an après l’arrivée au pouvoir à Kiev du président ukrainien, Viktor Iouchtchenko, porteur d’un projet démocratique pour son pays tourné vers l’Union européenne, rien ne va plus entre l’Ukraine et la Russie, qui s’opposent depuis des semaines sur le prix du gaz.

Jusque-là, Gazprom, géant russe de l’énergie fournissait à Kiev son énergie à un prix largement inférieur à celui du marché (50 dollars les 1 000 m3 selon un accord signé en 2001 et qui expire à la fin de l’année) en échange de l’accès au réseau de gazoducs ukrainiens par lesquels transite 80 % du gaz russe destiné à l’Europe. Si Moscou et Kiev sont d’accord pour renoncer au système du barter (troc), les deux parties ne parviennent pas à trouver un terrain d’entente.

Tout a commencé lorsque Gazprom a brusquement décidé de quadrupler le prix du gaz livré à l’Ukraine (220-230 dollars pour 1 000 m3). "L’Ukraine a les moyens de payer", a estimé le président russe, Vladimir Poutine. Irrité par "l’indécision" de Kiev qui tardait à répondre, le directeur exécutif de Gazprom, Alexeï Miller, a annoncé, il y a quelques jours, que les livraisons cesseraient au 1er janvier si aucune solution n’était trouvée.

La nouvelle équipe au pouvoir à Kiev n’est pas contre le principe de relations énergétiques régulées par les lois du marché mais insiste pour une augmentation graduelle tout en refusant "le chantage" imposé par Moscou dont les exigences ont été qualifiées d’"irresponsables" par le président Iouchtchenko.

Lors d’une conférence de presse, mardi 20 décembre à Kiev, le président ukrainien a cherché à minimiser la crise. "Non, ils ne couperont pas (...) Je ne pense pas que les deux parties en viennent à employer ces méthodes", a-t-il ajouté, disant n’être "pas habitué à régler les problèmes par la confrontation".

Son premier ministre, Iouri Ekhanourov, a toutefois menacé de se tourner vers le tribunal d’arbitrage de Stockholm dans le cas où Gazprom en viendrait à changer le cours des relations qu’il contide qualifier de "civilisées". "Nous avons le contrat et toutes les décisions. S’il y a des problèmes, le tribunal de Stockholm se prononcera", a-t-il précisé lors d’une conférence de presse tenue au lendemain de sa visite à Moscou au cours de laquelle il a échoué à trouver un compromis dans le différend gazier.

"Il ne s’agit pas du conflit habituel qui survient chaque hiver, mais d’un tournant radical vers des relations plus pragmatiques (de Moscou) avec les ex-républiques soviétiques", a expliqué à la presse l’analyste russe Nikolaï Petrov de la fondation américaine Carnegie. Si les frictions dans le domaine énergétique ne sont pas nouvelles entre les deux Etats, la bataille en cours met Kiev en sérieuse difficulté.

FRONDE ANTIRUSSE

L’augmentation des prix du gaz imposée par Moscou risque de porter un coup à l’industrie ukrainienne (métallurgique et chimique, lesquelles consomment une ghrande quantité d’énergie) dans un contexte de croissance réduite depuis la "révolution orange" de décembre 2004 (2,8 % de croissance du PIB en 2005 contre 12 % en 2004).

D’autre part, les nouvelles conditions posées par Gazprom (détenu à 51 % par l’Etat) à l’achat de son gaz sont perçues comme un moyen d’étrangler la nouvelle équipe au pouvoir à Kiev à trois mois d’une échéance politique cruciale - les élections législatives de mars 2006 pour laquelle le parti de Viktor Iouchtchenko est loin d’être favori.

L’Ukraine n’est pas la seule concernée par les projets de Gazprom. Cela touche également les Républiques baltes, la Géorgie et la Moldavie. Alors que les négociations russo-ukrainiennes achoppaient, Gazprom a annoncé, lundi 19 décembre, que son allié biélorussie conserverait quant à lui un traitement préférentiel.

Cette annonce confirme l’intention du Kremlin d’utiliser l’arme du gaz à des fins politiques. "Pendant pas mal de temps la Russie a fait la charité à ces Etats, les nourrissant de ses propres mains et leur fournissant de l’énergie bon marché, sans obtenir en retour loyauté politique ni avantages économiques", avait expliqué le sénateur russe Mikhaïl Marguelov avant la crise.

A défaut de loyauté politique, Moscou pourrait se contenter, au terme du marchandage actuel, d’obtenir un contrôle plus grand sur le réseau des gazoducs ukrainiens, font valoir quelques analystes politiques russes.


Des prix d’amis pour les fidèles alliés du Kremlin

Depuis l’époque soviétique, la Russie fournit en gaz les républiques ex-soviétiques à des prix inférieurs à celui du marché, soit entre 50 dollars et 60 dollars pour 1 000 m3. Récemment le géant du gaz russe Gazprom a décidé d’augmenter ses prix. Les pays qui comme la Géorgie et l’Ukraine n’ont eu de cesse, ces derniers temps, de professer publiquement leur volonté d’adhérer à l’OTAN se voient proposer des prix nettement supérieurs à ceux offerts aux "fidèles alliés" du Kremlin.

UKRAINE  : l’Ukraine, le plus gros consommateur de gaz de tout l’espace post-soviétique, paye actuellement ce gaz 50 dollars les 1 000 m3. Désormais Kiev se voit proposer un tarif comparable à celui payé par l’Union européenne, soit 230 dollars les 1 000 m3, fluctuant selon les cours.

GÉORGIE ET MOLDAVIE  : la Géorgie et la Moldavie payaient jusqu’alors 60 dollars les 1 000 m3. Moscou leur propose aujourd’hui un tarif de 110 dollars.

ESTONIE, LETTONIE, LITUANIE  : les Républiques baltes, considérées par le Kremlin comme à la tête de la fronde antirusse au sein des institutions européennes, devront, elles, acquitter 120 dollars (au lieu de 80) pour leur 1 000 m3 de gaz.

BIÉLORUSSIE  : en revanche, le tarif proposé à la Biélorussie, fidèle alliée de Moscou, reste inchangé, soit 47 dollars pour 1 000 m3.

TURKMÉNISTAN  : Gazprom refuse depuis des mois l’augmentation (de 44 à 60 dollars pour 1 000 m3) du prix du gaz turkmène. Gazprom achète du gaz au Turkménistan - dépourvu de voie de sortie - et le revend ensuite trois fois plus cher à la Turquie via le gazoduc Bluestream sous la mer Noire.

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