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CHRISTOPHE ALIX , GRÉGOIRE BISEAU , NICOLAS CORI , CHRISTIAN LOSSON PIERRE PRAKASH | Libération le 22.01.2008

Nouveau krach d’un système détraqué

mardi 22 janvier 2008 par Nicolas Cori, Grégoire BISEAU, Christian LOSSON, Christophe ALIX, Pierre PRAKASH
Récit  : la plus forte chute des Bourses mondiales depuis le 11 septembre 2001.

Lundi noir. Dans la foulée des places asiatiques, le CAC 40 a plongé, cédant, 6,83%. Récit d’une journée de folie boursière un peu particulière car Wall street était fermée pour cause de Martin Luther King’s Day.

7heures. Les places asiatiques plongent. Analyste financier dans une grande banque parisienne, Jérôme D. [1] s’assoit à son bureau, et allume son ordinateur. Sur son écran, il découvre des bourses asiatiques en train de plonger comme un seul homme. Le plan Bush, présenté vendredi, pour relancer l’économie américaine n’a pas convaincu grand monde. La planète finance guette, dans les bilans des banques, la moindre trace de ces satanées subprimes, ces crédits hypothécaires à hauts risques dont a usé et abusé l’Amérique. Depuis vendredi soir, une information inquiète notre analyste : l’agence de notation Fitch a dégradé la note d’Ambac, le deuxième rehausseur de crédit américain, dont le boulot est de garantir la qualité du crédit et des obligations détenues par les banques. Et si les banques françaises cachaient dans leur bilan des crédits de type subprimes ?

8 heures. Fébrilité au « morning meeting » d’une banque parisienne. Jérôme D., qui suit les banques françaises, vient de terminer la rédaction de son papier pour le « morning meeting ». Son titre : « De nouvelles dépréciations d’actifs à craindre, dans le secteur de la banque. » « J’ai été surpris que la presse ne fasse pas les gros titres ce matin sur la crise. Je me suis dit que j’avais peut-être passé mon week-end à somatiser et que j’étais peut-être trop pessimiste dans mes recommandations », raconte-t-il.

8 h 15. Il faut sauver Northern Rock. Le gouvernement anglais annonce son plan de sauvetage pour la banque de Newcastle qui a frôlé la faillite il y a quatre mois et a été renfloué de 35 milliards d’euros par la Banque d’Angleterre. Afin d’éviter une nationalisation potentiellement catastrophique pour les actionnaires, le royaume proposera des emprunts obligataires adossés sur certains de ses actifs lesquels seront garantis par le Trésor.

9 h 01. Le CAC 40 plonge à l’ouverture. Les craintes de Jérôme D. se vérifient : la bourse de Paris ouvre en baisse de 1,69 %. Un quart d’heure plus tard le mouvement s’amplifie : -2,5 %. Très vite, les cours des banques françaises s’effondrent.

11 heures. « Richelieu Finance bonjour ». Le standard de la société de gestion est assailli. Suite à la publication de l’article du Figaro (lire page 2), les clients demandent si l’entreprise qui n’arrive plus à garantir la liquidité de ses fonds ne va pas faire faillite. « On les rassure », déclare un porte-parole.

11 h 15. Les analystes s’inquiètent de l’état de la Société générale. Jérôme D. passe un coup de téléphone au responsable des relations avec les investisseurs : « Je lui dis que la Société générale a tout intérêt à convoquer une conférence de presse de toute urgence pour faire la transparence sur son exposition aux risques subprimes », raconte-t-il. En vain. Toute la journée, la rumeur d’une conférence de presse courra dans les salles de marché.

11 h 38. Record absolu à Bombay. La place indienne cède 7,41 %, plus forte baisse jamais enregistrée en une séance (lire page 5). En six jours, elle a perdu 16,9 %. « C’est à peu près uniforme, ça déballe de partout, juge le responsable en investissements multigestion de la Banque Rothschild. Le risque de récession américaine s’est propagé à l’ensemble du reste du monde, quelles que soient les situations économiques. Les opérateurs vendent parce qu’ils ont besoin de cash. » A Tokyo, l’indice Nikkei chute de 3,86 %, terminant à son plus bas niveau depuis vingt-sept mois. Hongkong, Jakarta, Singapour, Séoul… Toute l’Asie prend le bouillon.

13 h 41. Dexia avertit. La banque franco-belge révèle une exposition sur le rehausseur de crédit américain Ambac de 10 milliards d’euros. « Les craintes sur la solidité du système bancaire s’étendent à l’Europe, juge Marc Terras de la Banque Rothschild les rumeurs de dépréciations d’actifs dans la zone euro se multiplient. » Selon l’agence de notation Standard & Poor’s, la crise du crédit continuera à avoir des retombées en 2009.

14 h 57. Scottish Widows gèle. Plus possible pour les actionnaires de se retirer de deux de ses fonds immobiliers d’un montant de 2,1 milliards de livres (2,8 milliards d’euros) face à la crise immobilière qui sévit au Royaume-Uni. Ils devront attendre six mois.

17 h 35. Massacre dans le CAC 40. Clôture à moins 6,83 %, nouveau record depuis le 11 septembre 2001. 39 valeurs sur 40 terminent dans le rouge. Et bien sûr les banques et les assureurs : Société générale (-7,9 %), BNP Paribas (-9,6 %), Axa (-10 %)… mais aussi ArcelorMittal (-11,3 %), ou Alcatel Lucent (-9,55 %). Philippe Waechter de la banque Natixis relativise. « Au-delà de 5 %, les chiffres ne veulent plus dire grand-chose . Il n’y pas de bulle sur les marchés d’action comme en 2000 avec les valeurs Internet ».

17 h 45. Grosse poilade sur le forum de Boursorama. Les internautes sont déchaînés. « Ça vous a plu, vous en redemandez encore ? », demande arno2244. « Je reviens de chez mon banquier et selon lui, cela va être une vraie boucherie », écrit M68684. « Les travailleurs vont payer pour les cochonneries des banquiers, ca me déglingue ça », peste regiani.

18 h 40. DSK met en garde. A la sortie de l’Elysée où il s’est entretenu avec Nicolas Sarkozy, le directeur général du Fonds monétaire international (FMI) déclare qu’« il n’est pas impossible que, même sur les pays émergents, ça ait un certain effet, que la croissance soit moins forte que celle qui était prévue ». Notre analyste parisien a fini sa journée. Et demain ? « Ça sent le "black tuesday" », prédit-il.


Ceux par qui la crise est arrivée

Des organismes locaux aux institutions internationales, beaucoup ont fermé les yeux sur les risques de krach.

Les crises financières se suivent mais ne se ressemblent pas. Celle de 2001-2002 tournait autour de la folie Internet et de la croyance en un nouveau modèle économique. Cette fois-ci, c’est le désir de propriété des ménages américains pauvres qui a été le facteur de départ de la dégringolade. Mais, comme dans tout krach, rien n’aurait pu se faire sans la complicité d’une multiplicité d’acteurs financiers. Qui, par avidité, lâcheté ou incompétence, ont laissé se former une bulle qui dégonfle actuellement brutalement.

Des courtiers peu scrupuleux

La crise mondiale est née dans les quartiers pauvres des grandes villes américaines. Et du marketing agressif de la part des mortgage lenders, ces courtiers en crédits hypothécaires, envers les populations les plus fragiles, bien souvent des Noirs et des Hispaniques. Les courtiers faisaient miroiter à ces populations qui n’en avaient pas les moyens la possibilité de devenir propriétaire d’un logement en contractant un crédit à risque, un subprime loan. Ou alors d’hypothéquer leur habitation pour acheter une nouvelle voiture. Beaucoup se laissaient convaincre grâce aux talents de bonimenteurs de ces VRP peu scrupuleux. Selon le Département américain du Logement et du Développement urbain, des milliers de cas d’abus ont eu lieu. Dans un rapport, l’organisme s’attarde sur le cas exemplaire d’une femme de 71 ans, à Chicago, qui a reçu la visite chez elle d’un courtier « qui a gagné sa confiance en faisant croire qu’il voulait aider les personnes âgées parce que son propre père était mort d’un cancer ». La femme, qui n’avait pas une bonne vue, se voyait promettre un « refinancement de prêts déjà contractés et un apport de 5000 dollars en cash ». En fait, elle s’est engagée sur un nouveau prêt à un taux variable de 14 %, n’a pas reçu de cash et a dû, au contraire, payer 9100 dollars de frais. Ses remboursements mensuels devaient ensuite atteindre 80 % de ses revenus. Autant dire le prêt n’a pas été facilement remboursé. Quant au courtier, il n’a pas eu de soucis, le prêt est entré dans le circuit financier, et ce n’est pas lui qui a été affecté par la perte.

Des banquiers cupides

La suite de l’histoire se joue dans les salles de marché des grandes banques américaines. Où des génies en mathématiques inventent chaque jour de nouveaux produits financiers complexes, à partir notamment des subprimes. Les principales banques d’affaires ont émis des titres gagés sur ces crédits à haut risque, appelés « Mortgage back securities » (MBS). Ces MBS ont ensuite été mélangés avec d’autres titres gagés sur d’autres crédits pour faire des produits financiers encore plus complexes, appelés « Collateralized debt obligations » (CDO). Le tout a ensuite été vendu aux investisseurs intéressés par un produit financier offrant une rentabilité assez forte (de l’ordre de 9% par an) avec un risque a priori moindre que celui d’une action. Mais les banquiers sont bien punis. Certes, ils étaient intéressés puisqu’ils touchaient une commission en revendant les CDO. Mais ils croyaient dans leurs modèles. La plupart se sont gavés de leurs propres produits, ce qui leur vaut aujourd’hui de devoir passer des énormes provisions (20 milliards de dollars pour Citigroup).

Des agences indulgentes

Les banquiers ont eu une excuse. Ils ont fait confiance aux notes attribuées aux subprimes par les agences de notation. Standard & Poor’s, Moody’s ou Fitch faisaient ainsi preuve d’un optimisme démesuré avant la crise et ont été lents à réagir. C’est ce que dit l’Autorité des marchés financiers (AMF) dans une étude publiée la semaine dernière. L’AMF relève que les « dégradations de notes de mortgage backed securities » ont eu lieu seulement en juillet 2007, soit « un décalage de plusieurs mois » par rapport à « la baisse des prix dans le marché » constatée dès février, et alors que « des signes de tensions sur le marché immobilier étaient déjà perceptibles ». Il y a quelques semaines, Richard Hunter, directeur général de Fitch, avait répondu à ces critiques. « On savait dès 2005-2006 que certains emprunteurs de moindre qualité commençaient à avoir accès au marché du crédit immobilier, expliquait-il. Mais nous avions des historiques de données de seulement quelques mois. Ce n’est qu’une fois confrontés à des pertes plus importantes qu’attendu que nous avons dû revoir nos hypothèses ».

Une banque centrale américaine pyromane

La Fed, la banque centrale américaine, a-t-elle joué aux pompiers pyromanes ? Non seulement elle n’a pas encadré le boom des subprimes, mais elle l’a facilité, voire encouragé, histoire de relancer la machine économique après l’explosion de la bulle Internet. « L’ex-patron de la Fed, Alan Greenspan donne des leçons à la terre entière pour mieux s’exonérer de ses responsabilités », confiait Dean Baker, un économiste américain (Libération du 17 janvier). Celui qui murmurait à l’oreille des marchés les cravache désormais, assurant que l’économie américaine va vers la récession. Son successeur, Ben Bernanke, donne l’impression de jouer au tiercé. Après avoir regardé les subprimes avec des lunettes roses (« les fondamentaux économiques sont bons », etc.), le voilà qui évalue les pertes à « 100 milliards de dollars »… avant d’avouer qu’elles pourraient atteindre la moitié « des encours sur les prêts subprimes à taux variable », lesquels s’élèvent à 1 000 milliards de dollars. « La Fed ne dispose en fait que d’un seul levier pour recapitaliser, sans le dire, les banques commerciales : la baisse des taux, note un économiste. Le problème, c’est qu’ils sont aujourd’hui déjà très bas… » Et ce n’est plus en injectant du cash, que cela changera.

Un FMI invisible

Communiqué du FMI, le 17 janvier 2008 : « A la suite de la crise récente des emprunts hypothécaires à risque aux Etats-Unis et des turbulences qu’elle a provoquées sur les marchés financiers, le FMI a recalibré son programme de travail. » Il en aura fallu du temps pour que le Fonds monétaire international réponde aux critiques sur son incapacité à, sinon anticiper, du moins enrayer la crise. Et publie des articles sur ses origines. Se gardant bien de recommandations musclées sur les « best practices » que les banques se sont engagées à améliorer. Se bornant à parler d’un groupe de travail sur le « conflit d’intérêt » des agences de notation, sans y adjoindre de calendrier.

« Le FMI a besoin de parfaire sa connaissance des marchés financiers », avait raillé, dès octobre, Guido Mantega, le ministre brésilien des Finances. « Il a perdu la main, complètement discrédité, selon Dominique Plihon, du conseil scientifique d’Attac. L’œil rivé sur les pays émergents quand le feu couve dans les pays riches. Aveuglé par sa croyance néolibérale que les marchés vont s’autoréguler… » En attendant un réveil que promet Dominique Strauss-Kahn, nouveau patron de l’institution, le FMI fait encore ce qu’il sait mieux faire : revoir à la baisse ses prévisions de croissance.


La Société générale touchée

La banque aurait perdu plusieurs milliards, Richelieu Finance contraint de se vendre.

Une première victime déclarée et un établissement financier qui fait l’objet de toutes les spéculations. La France n’est pas épargnée par la crise financière. Richelieu Finance, une petite société de gestion connue pour son médiatique président, Gérard Augustin-Normand, va se faire racheter pour éviter la faillite. Quant à la Société générale, elle s’effondre en bourse (-7,99 % hier, soit -20 % depuis une semaine) alors que les analystes évaluent à plusieurs milliards d’euros ses pertes dues aux subprimes.

Pour Richelieu Finance, il s’agit d’un effet collatéral de la crise. La société de gestion n’arrive pas à faire face aux demandes de remboursement de ses clients, qui, par peur de la crise, veulent massivement retirer leur argent investi en actions. Notamment concerné, le fonds Richelieu Spécial, qui comporte des actions peu liquides, comme des titres participatifs Renault. Pour pouvoir supporter ces ordres de vente, Richelieu n’a d’autre choix que de se vendre à un gros du secteur. « Nous sommes en négociation », reconnaissait hier un porte-parole, confirmant des informations du Figaro.

Pour la Société générale, les sommes en jeu sont plus importantes, mais le risque n’est pas la faillite. Selon plusieurs analystes, la banque française va annoncer de nouvelles dépréciations d’actifs liés à son portefeuille de crédits subprimes. 230 millions d’euros ont déjà été provisionnés, mais la somme est jugée très faible par rapport aux 5,4 milliards d’euros que la banque a placés dans les obligations liées aux crédits immobiliers subprimes. La dégradation pourrait affecter la moitié du portefeuille. Hier, du côté de la banque, on affichait un « no comment » de mauvais augure. « Nous ne commentons pas les rumeurs de marché », déclarait une porte-parole. Pourtant, au même moment, l’assureur Axa ou la banque franco-belge Dexia, eux aussi affectés par le mouvement de défiance, multipliaient les déclarations rassurantes.


Panique à la Bourse de Bombay

Après un plongeon de presque 11 %, les cotations ont été interrompues.

L’indice de la bourse de Bombay a enregistré la deuxième plus grande chute de son histoire, hier, s’écroulant de presque 11 % avant de se rétablir, à la clôture, à - 7,41 %. En début d’après-midi, la dégringolade était telle que les échanges ont été brièvement interrompus, histoire de calmer les esprits dans un marché totalement pris de panique. A la réouverture, les fonds d’investissements locaux semblaient cependant avoir retrouvé leur sang-froid, permettant au Sensex de remonter légèrement la pente. A l’origine de ce « lundi noir » : la contamination en provenance des autres places mondiales bien sûr, mais aussi une pénurie de liquidité après la plus grande entrée en Bourse de l’histoire du pays, la semaine dernière.

Spéculation effrénée. La compagnie d’énergie Reliance Power a en effet vendu 10,1 % de son capital pour près de trois milliards de dollars. Alors que le groupe avait prévu une fenêtre de quatre jours pour cette opération, les 250 millions d’actions disponibles sont parties en… une minute. Au finale, l’offre a été sur-souscrite plus de 70 fois, attirant environ 180 milliards de dollars. Or de nombreux investisseurs ont emprunté pour acheter, sans pour autant parvenir à lever des capitaux sur le marché.

Si la Bourse indienne bat sans cesse de nouveaux records, c’est qu’elle est en proie à une spéculation effrénée. Alors qu’il avait mis dix ans pour franchir la barre des 10 000 points, le Sensex a en effet atteint les 20 000 en seulement dix-huit mois, l’an dernier. Rien qu’en 2007, l’indice avait ainsi bondi de 47 %. Une correction était donc inévitable. Et elle risque fort de se poursuivre…

Transferts. Inquiets face à la perspective d’une récession américaine, les fonds institutionnels étrangers, qui ont injecté plus de dix-sept milliards de dollars dans la place l’an dernier, sont déjà en train de transférer leurs placements sur les marchés émergents vers des marchés plus stables.

[1] Le nom a été changé.

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