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Muriel Gremillet , FRANçOIS WENZ-DUMAS | Libération le 01.11.2007

Novembre sur la voie de la grève

jeudi 1er novembre 2007 par Muriel Gremillet, François WENZ-DUMAS
Craintes sur le pouvoir d’achat, grève dure dans les transports à partir du 13 novembre  : le climat social, déjà dégradé, risque de tourner à l’orage.

Le bras de fer est engagé à la SNCF. En appelant hier à une grève reconductible à partir du 13 novembre, six des huit fédérations syndicales de cheminots ont décidé d’en découdre avec le gouvernement. Seules la Fgaac (conducteurs autonomes) et la CFDT ont pour l’instant choisi de ne pas s’associer au préavis. Encore la CFDT n’exclut-elle pas « le principe de rejoindre l’appel commun » la semaine prochaine, « après avoir délibéré avec ses instances ». « Elle a voulu marquer sa différence mais devrait se rallier au mouvement, estime un responsable de l’Unsa (autonomes). Comme nous, ils savent qu’à la SNCF cela ne sert à rien d’aller contre la CGT. » Le scénario qui s’enclenche est donc le plus noir pour les usagers. Il va obliger Nicolas Sarkozy, dont la prestation la semaine dernière aux ateliers du Landy à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) a été très moyennement appréciée par les cheminots, à trancher dans le vif. Soit il cède aux principales revendications syndicales, soit il joue l’opinion publique contre les grévistes, au risque de devoir assumer un conflit qui paralyserait la France pendant au moins huit jours.

Consigne. En retenant la date du 13 novembre comme point de départ du mouvement, la CGT a pris une option à haut risque. La grève étant « reconductible par période de vingt-quatre heures », stopper le mouvement sera difficile. Dès le 14 novembre, les cheminots seront rejoints par les électriciens et gaziers. Hier, deux syndicats majoritaires à EDF et GDF, la CGT et FO, ont lancé un appel à la grève pour ce jour-là. Les trois autres syndicats, CFDT, CFTC et CFE-CGC se prononceront la semaine prochaine. La tentation sera forte pour les cheminots de reconduire le mouvement jusqu’au 20 novembre, jour où sept fédérations de fonctionnaires appellent à leur tour à la grève.

Même si la CGT décidait d’appeler à la reprise avant le 20 novembre, elle pourrait avoir du mal à se faire entendre de la base. Déjà le 18 octobre, alors qu’elle avait fixé un arrêt de travail limité à vingt-quatre heures, la CGT a eu le plus grand mal à obtenir une reprise en bon ordre. Les perturbations ont duré jusqu’au lundi 22, en dépit des consignes très claires données aussi bien par Bernard Thibault que par le secrétaire général de la fédération des cheminots, Didier Le Reste. Dans les dépôts, les militants Sud rail et Force ouvrière, qui organisaient des assemblées générales pour voter la poursuite du mouvement, ont souvent été suivis par des adhérents CGT.

Le Reste et Thibault ont donc préféré ne pas renouveler l’expérience. Comme Sud rail et FO, où les militants trotskistes sont très actifs, devraient pousser à tenir au moins jusqu’au 20 novembre, on voit mal comment la CGT pourrait cette fois se désolidariser. Son aile dure, composée de militants du Parti communiste ou d’anciens de la CFDT, qui l’ont quittée en 2003 en désaccord avec leur confédération sur la réforme des retraites, ne le lui pardonnerait pas. Tous rêvent d’un automne chaud rassemblant tous les mécontents : salariés de la Comédie française ou de l’Opéra de Paris (lire ci-contre), greffiers des tribunaux de province menacés, sans oublier les clercs de notaires et les marins-pêcheurs.

La direction de la SNCF a bien tenté hier de calmer le jeu en annonçant que, « dans les prochains jours », elle ferait aux syndicats une « proposition de cadrage concret d es négocia tions ». « Il y aura du grain à moudre », précisait hier le directeur général de la SNCF, Guillaume Pepy : « On peut débloquer la grille de nos rémunérations pour les cheminots qui vont continuer à travailler au-delà de 55 ans. On peut aussi créer une retraite complémentaire qui existe dans le privé mais qui n’existe pas à la SNCF. »

Lest. Mais avec le mot d’ordre de grève lancé hier, on voit mal quel avantage auraient les syndicats (à l’exception de la Fgaac qui a déjà commencé à discuter afin d’obtenir un traitement de faveur pour les conducteurs de train) à engager des négociations dans l’entreprise avant d’avoir fait reculer le gouvernement. L’intérêt bien compris de la SNCF n’est d’ailleurs pas forcément de lâcher du lest avant que le gouvernement n’ait fait des concessions, observent d’ailleurs certains syndicalistes. Car ce qui est accordé par l’entreprise sera financé par elle, alors qu’elle est en droit d’exiger de l’Etat des compensations s’il impose de nouvelles contraintes.

A la RATP, les syndicats ont également décidé d’attendre « des réponses précises » du gouvernement, avant d’engager des négociations dans le cadre de l’entreprise. Les sept syndicats (CGT, Unsa, CFDT, FO, Indépendants, SUD, CFTC) ont aussi préféré « conserver l’unité » en n’appelant pas tout de suite à une grève. Mais ils se disent prêts à déposer à leur tour un préavis « au cas où le gouvernement ne reverrait pas sa copie ». Si les conducteurs de bus et de métro devaient rejoindre dans la grève les cheminots, la seconde quinzaine de novembre pourrait bien virer au cauchemar. Pour les usagers, mais aussi pour le gouvernement.


Le doute des députés

Une possible paralysie du pays avant les municipales inquiète.

Nouveau coup de déprime à prévoir pour la majorité ? La série de grèves qui s’annonce pour la mi-novembre, notamment dans les transports, commence à donner des sueurs froides à l’UMP. Officiellement, tout est sous contrôle.

A l’Assemblée nationale, Xavier Bertrand, ministre du Travail, continue, inlassablement, à délivrer le discours officiel : « Nous nous sommes engagés à réussir la réforme des régimes spéciaux, explique-t-il en réponse à la question d’une députée UMP qui s’inquiète de l’impact des grèves à venir. La détermination du gouvernement est totale. » Argument massue : la réforme est menée au nom de l’équité. « Ce que nous avons demandé à 25 millions de personnes quand nous avons fait la réforme des retraites, nous allons le demander à 250 000 Français », assène Xavier Bertrand. Le gouvernement entend aligner ces régimes sur celui des fonctionnaires à partir de 2008, en rallongeant la durée de cotisation à quarante ans pour toucher une retraite complète, au lieu de trente-sept ans et demi actuellement.

« Juste et légitime ».A droite, la machine à communiquer, opposant des privilégiés à la masse des salariés, est en marche. « Chacun devra prendre ses responsabilités, assure Nadine Morano, porte-parole de l’UMP. Nous avons clairement dit que les Français seront mis sur un pied d’égalité devant la retraite. La réforme est juste et légitime. » D’autant que la majorité l’affirme : il reste à négocier sur la pénibilité, ou la possibilité de travailler plus longtemps en supprimant les mises à la retraite d’office.

Voilà le discours officiel. Evidemment, officieusement, ça grince. Chez les élus d’Ile-de-France notamment. « On ne va pas se reprendre le bordel dans les trains, peste un député UMP. La dernière fois, personne n’avait compris que le service minimum ne s’appliquait pas, cette fois-ci personne ne comprendrait qu’on laisse pourrir la situation. » D’autres voient les municipales se rapprocher à grands pas : « Le bénéfice des heures sup défiscalisées va commencer à se faire sentir, espère une députée. Mais pour l’instant ça grince dans les circonscriptions. Si en plus on se prend une énorme grève sans fin… »

Il faut dire qu’en quelques semaines le climat social est devenu plus rigoureux pour la majorité : grève à la SNCF, à la RATP mais aussi à Air France, (pour le coup, le gouvernement n’y est pour rien), difficultés sur le pouvoir d’achat avec le moral des ménages qui fléchit encore en octobre, instauration des franchises médicales, grèves des internes. Tout en votant le principe d’une hausse du traitement du président de la République. Une mauvaise conjonction astrale relevée par la gauche : « C’est pas la folle ambiance, s’amuse un député PS. On se dirait revenu à la fin de la législature précédente. Sauf qu’on est au début. » Symptôme, un certain absentéisme dans l’hémicycle, des députés de droite qui refusent d’intervenir dans les débats quand les sujets fâchent trop. Comme quand il s’agit de défendre l’instauration de franchises médicales. « Franchement, on se replie sur nos bases, explique un député. On travaille les municipales et on essaie de faire digérer sur le terrain les fermetures de tribunaux. La carte judiciaire nous fait presque plus de mal que la grève qui s’annonce. »

Proclamations. A gauche, on regarde avec circonspection ce qui va se produire mi-novembre : « Personne ne nie qu’il faut réformer les régimes spéciaux sur la base de l’équité, en prenant en compte la pénibilité des métiers, affirme Jean-Marc Ayrault, le président du groupe socialiste. Mais aujourd’hui, il ne se passe rien, parce que le gouvernement refuse toute négociation. Il faudrait sortir des proclamations péremptoires. » Mais même la gauche est un peu gênée aux entournures sur le sujet des régimes spéciaux. Promettant ses contre-propositions d’ici « le printemps ». En attendant les députés ont voulu faire un geste. Hier, c’est une toute petite réforme de leur propre régime spécial de retraite qui a été adoptée. Mais qui n’entrera en vigueur qu’en 2012. Lors de la prochaine législature…


L’essentiel

L’essentiel : La France s’apprête à vivre une série de grèves à partir du 13 novembre, surtout dans les transports, contre la réforme des régimes spéciaux de retraite et les suppressions de postes de fonctionnaires.

Le contexte : Après la grève du 18 octobre qui avait débordé sur plusieurs jours, il semble que ce soit la fin de l’état de grâce social de Nicolas Sarkozy, accélérée par des inquiétudes sur le pouvoir d’achat.

L’enjeu : Le gouvernement souhaite tenir les promesses présidentielles en menant de front plusieurs réformes avant les municipales du printemps.

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