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Un article de Jean-Michel Bezat et Antoine Jacob paru dans le Monde du 15 avril 2006

Nucléaire civil : la relance générale

samedi 15 avril 2006 par Jean-Michel Bezat, Antoine Jacob

Rêve de nucléocrates, cauchemar des écologistes, l’atome est de retour. Vingt ans après la catastrophe de Tchernobyl, dont l’anniversaire sera marqué par un grand rassemblement antinucléaire samedi 15 et dimanche 16 avril à Cherbourg, les pays développés et émergents s’interrogent sans états d’âme sur la relance de programmes civils.

Sans l’hostilité persistante de l’opinion dans de nombreux pays, il y a sans doute longtemps que la construction de centrales aurait repris en Europe et aux Etats-Unis . Mais Washington juge qu’il convient d’abord de lever une hypothèque : le risque de la prolifération, illustré aujourd’hui par l’Iran .

L’administration Bush a lancé, mi-mars, son projet de Global Nuclear Energy Partnership. Sous le contrôle de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), les pays en développement pourraient se procurer des matières fissiles auprès de nations ayant une technologie avancée, à condition de leur renvoyer le combustible usagé pour retraitement afin d’éviter leur transformation en plutonium.

Un tel "accès sécurisé" au combustible fait aussi partie des projets russes, qui proposent la création de centres d’enrichissement et de retraitement où les pays en développement pourraient s’approvisionner.

Washington voit aussi dans le développement du nucléaire civil un contre-feu à la politique "très agressive de la Chine dans ses achats énergétiques". Pékin cherche du pétrole et du gaz du Moyen-Orient à l’Asie centrale et de l’Afrique à l’Amérique du Sud. Plus de nucléaire, c’est moins de pression sur les approvisionnements en hydrocarbures, jugent les Américains.

La voracité de la Chine et de l’Inde a incité le Japon à relancer le nucléaire. "Ils deviennent de véritables pompes à ressources dans le monde", s’inquiétait récemment le directeur de la politique nucléaire du ministère japonais de l’économie.

La filière électronucléaire revient de loin. A l’exception de la France, le repli a commencé à la suite de l’accident dans la centrale américaine de Three Mile Island (1979) et s’est amplifié après Tchernobyl (1986). L’Allemagne , l’Espagne , la Grande-Bretagne , la Belgique et l’Italie ont arrêté ou programmé l’extinction progressive de la filière à l’horizon 2020. La perception a commencé à changer au début des années 2000.

"Le nucléaire retrouve du crédit", notamment parce qu’il ne génère pas d’émissions de CO2 et que la sûreté des centrales s’est accrue depuis vingt ans, affirme Mohamed ElBaradei, le directeur général de l’AIEA. Malgré l’incertitude pesant sur le stockage et le traitement des déchets , il reste plus propre que les énergies fossiles. Depuis 2004, la menace d’un épuisement plus rapide que prévu de ces dernières et la flambée des cours des hydrocarbures ont renforcé l’intérêt pour l’atome.

Ce mouvement s’inscrit dans un contexte de forte hausse de la demande d’électricité. Celle-ci progresse à un rythme voisin de la croissance mondiale et doublera d’ici à 2030, augmentant la dépendance énergétique. L’Union européenne importe aujourd’hui 50 % de son énergie. Ce taux passera à 70 % en 2030 (100 % pour le charbon , et 90 % pour le pétrole ).

Au grand dam des industriels du secteur, la reprise reste timide. Quelque 445 réacteurs en service dans 31 pays produisent actuellement 16 % de l’électricité mondiale. Seulement 24 sont en construction et environ 60 en projet, dont 45 en Asie. C’est peu comparé au nombre de réacteurs en fin de vie... Suivant les sources, les prévisions de puissance installée ou renouvelée dans les vingt-cinq prochaines années oscillent entre 90 et 300 réacteurs de 1 600 MW, dit-on chez Areva.

La plupart des gouvernements y réfléchissent, tout en s’efforçant de rassurer les populations. En Grande-Bretagne, Tony Blair a lancé une consultation sur l’énergie avant de décider une éventuelle relance de l’atome civil. L’Italie, via Enel , veut retrouver une compétence perdue depuis sa sortie du nucléaire en 1987 : c’est le sens de son intérêt pour les sept réacteurs d’Electrabel (Suez ) en Belgique et sa participation de 12,5 % dans l’EPR d’EDF . Le débat n’est pas clos en Allemagne ou aux Etats-Unis, où la loi sur l’énergie de 2005 prévoit de fortes incitations pour les opérateurs souhaitant construire des centrales.

Les Russes ont, eux, un vaste programme de construction, même si la part du nucléaire restera modeste en 2030 (6 % de la consommation, contre 4 % en 2006). La Chine a trente réacteurs en projet pour les quinze années à venir. Quant à l’Inde, qui refuse le traité de non-prolifération, elle vient de signer avec Washington un accord lui donnant accès aux équipements et aux combustibles pour son programme civil.

Aux Etats-Unis, malgré les exhortations régulières de George Bush, aucun projet ne s’est concrétisé. En Europe, seules la Finlande et la France doivent mettre un EPR en service, le premier en 2009 et le second en 2012. Sans aucun débat public, tempêtent les Verts français et les associations écologistes, qui assurent que l’opinion est très hostile à une telle relance.

Il n’y a cependant aucun miracle à attendre de l’atome qui ne pourra pas se substituer aux énergies fossiles. "Pour remplacer un quart de la production mondiale de pétrole par des réacteurs de la puissance moyenne actuelle, il faudrait en construire plus de 2 000" pour un coût de 3 000 milliards d’euros, a calculé le député Yves Cochet (Verts). En 2020, selon le CEA, 87 % de la production mondiale d’énergie primaire restera d’origine fossile. Le nucléaire ne représentera que 4 % du total. Un peu moins qu’aujourd’hui, mais la demande d’énergie aura progressé de 60 %.


En Allemagne, le débat refait surface

La bataille de l’atome est loin d’être terminée en Allemagne. Certes, depuis 2001, il existe une loi prévoyant, d’ici à 2020, le démantèlement des centrales nucléaires, négocié entre le précédent gouvernement - une coalition entre sociaux-démocrates et Verts - et les exploitants des installations.

En entrant, en novembre 2005, dans le nouveau cabinet dirigé par la chrétienne-démocrate Angela Merkel, les sociaux-démocrates ont obtenu que le respect de cette loi soit inscrit dans le "traité de coalition". Mais depuis, les industriels de l’atome, appuyés par le ministre de l’économie, Michael Glos, et d’autres dirigeants de droite, ont repris espoir. Une remise en cause de la sortie de l’atome est, selon eux, nécessaire.

Mme Merkel, qui s’était alignée sur cette position avant les législatives de 2005, a laissé entendre qu’elle ne ferait rien pour faire taire ceux qui, dans son camp, souhaitent prolonger la durée d’exploitation des centrales, voire en bâtir de nouvelles. "Je m’attends à une controverse", a-t-elle glissé, le 3 avril, en clôturant, à Berlin, une réunion destinée à définir la stratégie énergétique du pays pour les quinze prochaines années.

DÉPENDANCE ÉNERGÉTIQUE

Invités en nombre à cette réunion, les représentants des groupes exploitant les centrales (dont E.ON , RWE et EnBW) ont profité de l’occasion pour pousser leur avantage. Pour eux, le pays ne peut pas se priver de centrales qui produisent encore près de 30 % de son électricité.

En 2020, d’après les estimations du ministère de l’économie, si les dix-sept sites sont fermés comme prévu, les énergies renouvelables ne représenteront que 8 % de l’énergie consommée dans le pays. Le pétrole arrivera en tête (40 %), devant le gaz naturel (29 %), le lignite (12 %) et la houille (11 %), augmentant la dépendance énergétique par rapport à l’étranger, déjà supérieure à 60 %.

Le lobby nucléaire estime donc avoir une belle carte à jouer. La question de l’atome demeure toutefois très sensible dans l’opinion publique, majoritairement opposée à cette source d’énergie. L’évocation par la presse des vingt ans de l’accident de la centrale ukrainienne de Tchernobyl, en avril 1986, a ravivé les craintes.

En attendant un éventuel changement de majorité en 2009, les groupes énergétiques vont investir largement dans les autres types d’énergie, comme ils l’ont annoncé le 3 avril. D’ici à 2012, plus de 30 milliards d’euros seront consacrés à la construction de nouvelles centrales électriques et aux réseaux de distribution et 33 à 40 milliards aux énergies renouvelables. Quant au gouvernement, il compte débloquer 2 milliards d’euros de plus que prévu pour la recherche liée à l’énergie.

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