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Un article de Jean-Philippe Desbordes paru dans L’Humanité du 29 avril 2006

Nucléaire et démocratie : l’équation impossible ?

samedi 29 avril 2006 par Jean-Philippe Desbordes

Paradoxes des temps modernes ! Les pères de la révolution industrielle et de la bombe n’avaient pas prévu que nous serions enchaînés comme le fut Prométhée par la nature même de notre système industriel moderne...

De fait, s’agissant du nucléaire, trop d’argent, trop d’emplois et trop de pouvoirs en dépendent. De ceci résulte une logique dite « de système », une mécanique simple comme le nucléaire. Seulement voilà, ce n’est pas une science exacte. Tchernobyl, hélas ! l’a prouvé.

Voyons les faits, tels que les rapporte un atomiste de l’époque dans une note restée jusqu’ici confidentielle [1]. Le 26 avril 1986, à 1 h 24 du matin, lorsque le réacteur nº 4 de la centrale de Tchernobyl explose, en France « les appareils de mesure [de la radioactivité] suivants étaient en panne : Brest, Biarritz, Nîmes, Strasbourg et Fort-de-France. Les appareils de Lille, Le Vésinet, Tours, Bourges et Nice fonctionnaient, mais ne transmettaient pas de mesures. Par appel téléphonique auprès des responsables des stations météo qui hébergeaient ces appareils, nous avons pu très approximativement voir l’extension de la contamination et évaluer la hauteur du phénomène. À noter que le 1er mai 1986 à 15 heures nous n’avions aucune mesure objective de l’événement ».

Les manquements dans le réseau de contrôle de la radioactivité ambiante, poursuit cette note versée au dossier judiciaire actuellement en cours d’instruction au Palais de justice de Paris, étaient essentiellement dûs à la « doctrine ayant court au SCPRI [2], soit : 1. Un accident nucléaire entraînant des conséquences sur l’environnement n’est pas possible ; 2. Toute proposition tendant à développer un réseau de détection ne pouvait que faire le jeu des lobbies (fabricants de matériel, écologistes, etc.) ».

Aussi, lorsque le nuage de Tchernobyl se profila à l’horizon, la communication du professeur Pellerin fut-elle « rassurante », en accord avec les plus hautes autorités de l’État...

Y a-t-il eu pour autant « chaîne de coopération politico-administrative » en la matière ? C’est ce que laisse entendre un étonnant documentaire réalisé par un confrère de France 3 Corse, Jean-Charles Chattard, dont on attend avec impatience la diffusion sur le réseau national. Selon les pièces du dossier, elles aussi versées à l’instruction, la gestion de la crise aurait impliqué jusqu’à de simples fonctionnaires de Météo France qui précisément vident leur conscience dans ce reportage solidement bâti.

Dans le camp adverse, côté « nucléocrates » donc, on pétitionne, auprès de l’Élysée. Dernier exemple en date : juin 2005. L’AFP annonce qu’une lettre vient d’être adressée au président Chirac. Elle est signée « par une soixantaine de personnes », dont Pierre Messmer, Georges Charpak et plusieurs anciens dirigeants d’EDF. Tous prennent la défense du professeur Pellerin mis en cause par l’enquête judiciaire actuellement en cours au pôle santé.

Le texte original dit mieux les faits. « Selon un rituel [3] qui se répète d’année en année, un certain nombre de mouvements exploitent la date anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl, survenue le 26 avril 1986, pour déchaîner en France contre l’énergie nucléaire des campagnes outrancières... »

Selon ces personnalités, « c’est grâce à l’action lucide et efficace, au sang-froid et au courage de ce grand serviteur de l’État que la France a évité de céder au lendemain de Tchernobyl à une panique injustifiée, dont les conséquences auraient pu être graves ». Le professeur Pellerin aurait donc vaillamment tenu son rang et son rôle. La posture du « mentir vrai » [4] ?

On pourrait dès lors fort bien se demander si les « 4 000 » morts officiels de l’OMS n’auraient pas été irradiés d’un ou plusieurs zéros en moins dans la comptabilité mondiale de la catastrophe de Tchernobyl ?

Reste le versant « idéologique ». Aveuglement ou dogmatisme ? Les deux, mon général ! Mais ceci est une autre histoire...

Par Jean-Philippe Desbordes, journaliste [5]

[1] Froissart P., 5 novembre 1993. « Les cabines de mesures du SCPRI » (5 pages dactylographiées).

[2] Service central de protection contre les rayonnements ionisants.

[3] Souligné par l’auteur.

[4] Jonathan Swift, texte attribué à l’Art du mensonge politique, précédé de le Mentir vrai, de Jean-Jacques Courtine, éditions Jérôme Million, Grenoble, 62 pages, 9 euros.

[5] Auteur de Atomic Park. À la recherche des victimes du nucléaire, éditions Actes Sud, 2006, 515 pages, 23,90 euros.

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