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Un article de Thomas CALINON paru dans Libération le 16 septembre 2005

« On va mettre dans ma terre quelque chose qui me fait peur »

vendredi 16 septembre 2005 par Thomas CALINON
Nucléaire. Le débat public sur les déchets radioactifs a débuté dans l’est de la France.

Fabrice Rzasa aime la pêche et se plaint de la dégradation de la qualité des eaux. Mardi soir, remontant des berges de la Marne, bottes aux pieds et canne à l’épaule, il passe devant la salle du Palace, à Saint-Dizier (Haute-Marne), où se déroule la deuxième réunion d’audition du public organisée par la Commission particulière du débat sur la gestion des déchets radioactifs. Fabrice Rzasa n’y assiste pas mais signe sans hésiter la pétition que lui tendent des militants du Cedra (collectif contre l’enfouissement des déchets radioactifs), qui réclament des référendums départementaux en Meuse et Haute-Marne sur le stockage souterrain des déchets (45 000 signatures à ce jour). « Que les gens soient contents ou pas, ils le feront quand même. Ces réunions, ça sert juste à endormir le bon peuple en lui passant de la pommade dans le dos », assène le pêcheur avant de tourner les talons.

Pointu. Lundi soir à Bar-le-Duc (Meuse) et le lendemain à Saint-Dizier, premières étapes d’une série de quinze réunions publiques (1), le président de la Commission particulière du débat sur la gestion des déchets radioactifs, Georges Mercadal, a plusieurs fois interrompu les échanges pour rappeler que le Parlement devra se prononcer en 2006 sur la poursuite de la recherche scientifique et que la décision de construire ou pas un site de stockage n’interviendrait pas avant une dizaine d’années. Combien ont été convaincus parmi les 800 personnes qui ont assisté à ces deux réunions très denses, souvent pointues et toujours passionnées ?

Il y a par exemple Yves Lacordaire, un instituteur en retraite qui se dit « rassuré parce que s’ils sont honnêtes, rien n’est décidé pour l’instant ». Mais globalement, amertume et scepticisme dominent. En Meuse et en Haute-Marne, on se souvient des promesses selon lesquelles le laboratoire souterrain de Bure (Meuse), où l’Andra (Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs) mène des recherches sur les possibilités de stockage en couche argileuse profonde, ne devait être qu’un laboratoire. Certes, la promesse n’était pas fausse. Mais en juin, l’Andra a conclu à « la faisabilité de principe du stockage » dans une zone de 200 km au nord et à l’ouest de Bure. Et d’un point de vue local, qu’un éventuel site de stockage soit construit à Bure où à quelques kilomètres de là ne fait aucune différence. « On va mettre dans ma terre, dans notre terre, quelque chose qui me fait peur », regrette une habitante d’un village proche de Bure qui requiert l’anonymat.

« Du blabla ». Le sentiment que les déchets seront, quoi qu’il arrive, enfouis quelque part sous ces 200 km2 de terres agricoles faiblement peuplées est renforcé par le fait que l’Andra, missionné depuis la loi Bataille de 1991 pour étudier les possibilités de stockage dans l’argile et le granit, n’a pu construire de laboratoire en milieu granitique. Sans se connaître, Georges Voilqué et Jacques Henn jugent à l’unisson que « ce débat national sert juste à dire que l’on a agi selon les règles républicaines » et que « ces réunions, c’est du blabla ». Le premier, un médecin à la retraite de 72 ans, a assisté aux premiers essais nucléaires français, à Reggane, dans le Sahara algérien. Il a déjà eu deux cancers de la peau : « Je ne dis pas qu’il y a un lien, mais je me pose des questions. » Il se décrit comme étant « de droite et antinucléaire » et déplore que les militants contre l’enfouissement des déchets y décèlent « un non-sens ».

Le second, 59 ans, à la retraite également, habite une maison au centre de Bure. « En face, ils sont un peu sectaires », confie-t-il en désignant la ferme que rénovent les écologistes de Bure zone libre, qui se sont implantés au coeur du village pour mieux faire passer leur message. Sans liens avec le mouvement antienfouissement, Georges Voilqué et Jacques Henn partagent cependant l’analyse du réseau Sortir du nucléaire et des collectifs Bure stop qui ont décidé de boycotter un débat national jugé « trop court, trop restreint et peu crédible ».

Sourds. Sans occulter les critiques sur la brièveté du débat, Georges Mercadal a rappelé lundi soir que la commission particulière du débat sur la gestion des déchets radioactifs « a le devoir de montrer que l’on peut débattre sur un sujet extrêmement difficile qui mobilise les têtes mais aussi les coeurs ». Délicat exercice de démocratie participative censé nourrir la démocratie parlementaire, seule décisionnaire. A Bar-le-Duc, Pascal est sorti de la réunion en ayant le sentiment d’avoir assisté à un « dialogue de sourds ». Il aurait aimé élargir les enjeux : « Comment voulez-vous réfléchir à ce que vous allez faire de vos poubelles sans vous poser la question de pourquoi vous les produisez ? Combien sont prêts à cesser d’allumer le sapin de Noël ? »

A Saint-Dizier, Jean-Gabriel Mahéo, « épistémologue autodidacte », a voulu « sortir du débat entre militants chauds et experts froids » et a posé la question du « potentiel de valorisation des déchets de fission », qu’il refuse de considérer « comme des déchets ultimes ». Mais ce type d’interventions reste rare. Lundi et mardi, la majorité des questions a surtout mis en évidence la crainte des habitants de voir leur région transformée en « dépotoir de la France nucléaire ». Et la prochaine réunion prévue en Haute-Marne, consacrée à « l’accompagnement économique des expérimentations », devrait sans surprise donner du grain à moudre aux « anti » qui dénoncent « la manipulation » des élus locaux.

(1) Programme détaillé sur le site www.debatpublic-dechets-radioactifs.org
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