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Alain Cwiklinski | L’Humanité du 18 juillet 2007

PSA Mulhouse : Cette mort qui accuse le travailler plus

mercredi 18 juillet 2007 par Alain Cwiklinski
Suicide . En quelques mois, cinq travailleurs de PSA Mulhouse ont mis fin à leurs jours. « Il est grand temps que la direction s’attelle aux causes profondes qui désespèrent les salariés », alerte la CGT.

Mario avait cinq enfants. Lundi, dans la plus totale discrétion, le magasinier de cinquante-cinq ans a choisi de mettre fin à ses jours dans un recoin du secteur de la logistique de l’usine PSA Mulhouse. Cet acte douloureux porte à cinq le nombre de suicides, en quatre mois, au sein de cette entreprise. Apprécié de ses collègues, cet ancien cégétiste n’a laissé aucun document motivant son geste. L’effroi est tel parmi les salariés qu’une cellule d’aide psychologique a été mise en place dans l’entreprise.

« Ce n’est pas une réunion qui mettra un terme au désarroi »

Ce suicide intervient quelques semaines après la mise en place d’un numéro de téléphone vert d’assistance psychologique pour les salariés « confrontés à une situation de détresse » et une semaine seulement après la première réunion du « groupe de concertation sur les risques psychosociaux », qui devrait aboutir à la mise en place prochaine d’une cellule psychologique à l’usine de Mulhouse. La direction de l’usine s’est dite « profondémment touchée ». Selon Vincent Duze, délégué CGT et ancien collègue de travail de Mario, ces dispositifs souhaités par les syndicats ne règlent pas tout : « Ce n’est pas une réunion qui mettra un terme au désarroi qui règne aujourd’hui dans l’entreprise. Il est grand temps que la direction s’attelle aux causes profondes qui font que les salariés de PSA Mulhouse désespèrent. Ce n’est pas les cadences imposées, les diminutions de postes, la dégradation des conditions de travail, les pressions quotidiennes qui améliorent le moral des ouvriers. Le travail de fond, il est là, et ces problèmes ne font toujours l’objet d’aucune discussion. »

Lors d’une réunion extraordinaire du comité d’entreprise, qui s’est déroulée quelques heures après ce drame, la direction a indiqué, selon la CGT, qu’il est « sans lien direct apparent avec le travail » et a invité les élus à la discrétion. Une nouvelle fois, la CGT a été stigmatisée pour avoir osé briser la loi du silence préconisée par les autres syndicats et la direction : « On va même jusqu’à nous rendre responsables de ces suicides pour la simple raison d’en avoir parlé. C’est le monde à l’envers », souligne le syndicaliste Vincent Duze. Il ignore les raisons précises qui ont conduit son collègue à attenter à sa vie : « Cet homme avait peut-être des problèmes personnels mais qu’il soit mort sur son lieu de travail suffit à nous interroger sur les motivations de ce geste. » Le CHSCT extraordinaire d’hier matin n’a malheureusement pas apporté plus d’informations sur les raisons de ce suicide. Bertrand Dubs, représentant cégétiste, a dû faire le forcing pour que ce suicide soit inscrit au registre des accidents du travail : « Une garantie de droits pour la famille du défunt. »

les conditions de travail mises en cause

Les autres organisations syndicales, FO, CFTC, CFDT et CGC, reconnaissent le malaise dans l’entreprise. La CGC note « une certaine tension résultant d’une concurrence féroce au niveau international ». Patrick Koch, délégué CFTC, évoque quant à lui « le mal vivre au sein de l’entreprise ». En mai dernier, elles s’étaient montrées plus discrètes lors du suicide de trois salariés de l’atelier de ferrage. Ils s’étaient donné la mort en dehors de l’entreprise, à la différence de Mario, et de cet autre salarié de cinquante et un ans qui, en avril, s’était pendu dans un local technique de l’unité mécanique. Pour Peugeot, l’addition s’alourdit encore davantage si l’on ajoute un salarié de PSA à Charleville-Mézières, dans les Ardennes, qui, en février dernier, a mis fin à ses jours à l’extérieur de l’usine, mais en mettant clairement en cause, dans une dernière lettre, les conditions de travail.


« 38 ans d’usine, je suis cassé »

PSA Vesoul n’échappe pas au moral en berne après les drames de Mulhouse.

À Vesoul, principal centre de production de pièces détachées de PSA, l’information d’un nouveau suicide à Mulhouse a rapidement envahi les ateliers. Dans ce lieu de production considéré par Peugeot comme usine sociale modèle où personne n’a gardé en mémoire le dernier jour de grève ou de débrayage, le malaise interne est largement perceptible. Le plan Streiff laisse des traces : « J’ai 56 ans et 38 ans de travail. J’aurais aimé partir. Malheureusement, je suis en production. Mon PDG a estimé que je devais assumer encore quelques années un travail rémunérateur pour ses actionnaires et offre à mon chef qui n’a pas quitté sa chaise depuis des années une retraite en or. Je suis cassé par le travail, et je dois me résigner à voir partir des glandeurs avec des primes exorbitantes. Oui, j’ai le moral dans les chaussettes », souligne Pierre [1], agent de production. Malgré des maladies clairement identifiées comme professionnelles, Pierre est maintenu sur son poste : « On vous flatte, vous êtes le meilleur, mais en attendant lorsque vous rentrez chez vous, vous êtes mort. Comment avoir une vie normale quand le moindre bruit, la moindre contrariété vous met les nerfs à vif. Nos conjointes le savent, le reconnaissent, lou, le ras-le-bol aidant, claquent la porte du domicile conjugal. C’est la loterie. » À ce jeu, il y a beaucoup de perdants malheureusement. Le site de Vesoul a simplement échappé jusqu’à présent aux messages de détresses envoyés par des salariés de Peugeot, de Renault et de combien d’autres entreprises qui passent entre les mailles du filet médiatique.


« Ils veulent imposer la "toyotarisation" des esprits »

Les salariés mettent en cause un management qui « ne sait plus ce qu’humain veut dire ».

Florence, ouvrière de nuit sur une chaîne de montage, était présente sur la scène du drame lundi après-midi : « C’était le choc dans l’usine. Mario, tout le monde le connaissait. Gros bosseur, présent avant tout le monde, il était une figure dans la boîte. Personne ne comprend son geste, comme pour les autres d’ailleurs, mais une chose est certaine, le climat de travail s’est considérablement dégradé depuis quelques mois à Mulhouse. Entre menaces et pressions, c’est évident que le moral des salariés en prend un coup. »

Pour d’autres salariés sortant de l’usine de l’Île Napoléon, le lien entre les conditions de travail et ce moral en berne est clairement identifié : « Les pressions s’accentuent. Les restructurations d’ateliers s’accélèrent au détriment des salariés. Au ferrage, par exemple, nous étions 2 000 il n’y a pas si longtemps. Avec le nouveau dispositif, nous allons nous retrouver à 500. Les conditions de travail se dégradent rapidement, et elles deviennent de plus en plus difficiles à supporter », souligne l’un des salariés préférant, comme beaucoup, conserver l’anonymat.

La peur est omniprésente dans l’usine : « Pour un rien, on se fait convoquer dans le bureau des chefs. Ils nous font comprendre que, dans le contexte actuel, une mutation est toujours envisageable. Cela vous calme. Alors, même si on a envie de lui dire que nous ne sommes pas des robots ou des chiens, on se tait et on reprend le travail. » D’autres s’inquiètent : « À qui le tour ? » lâche avec consternation une jeune salariée. Loin des grilles et des caméras, un salarié avisé accepte plus facilement de parler de ce mal vivre au travail : « Ces suicides, on n’y pense tous les jours. C’est devenu une hantise. On entend des choses horribles sur les lignes ou dans les ateliers. Des mecs qui menacent de se suicider si leur chef vient leur faire une remarque. Certes, c’est de la provocation, mais où est le vrai maintenant ? Trop, c’est trop. On a un management en dessous de tout. Il applique à la lettre des consignes imbéciles d’une direction. Ils ne savent plus ce que le mot humain veut dire. Ils veulent imposer la "toyotarisation des esprits", en oubliant que le Japon est le pays où le suicide en entreprise est le plus important au monde. Il est grand temps que PSA ne prenne plus ses salariés pour des esclaves soumis à sa bienveillance. » Dans le silence organisé, quelques voix, pourtant, s’élèvent. Trop peu malheureusement. A. C.


Xavier Bertrand « préoccupé »…

Le ministre du Travail Xavier Bertrand est « préoccupé » par la série de suicides de salariés de PSA, a indiqué mardi le ministère, qui a pris contact avec les directeurs des ressources humaines du groupe automobile à Paris et à Mulhouse. Le stress au travail fait partie des sujets qui seront débattus lors d’une conférence sociale tripartite (syndicats-patronat-gouvernement) sur les conditions de travail à la rentrée, a rappelé le ministère.

[1] Le prénom a été changé à la demande du salarié.

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