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Un article de Paul Falzon paru dans L’Humanité du 24 mars 2006

Panne de pétrole, mais en manque d’idées

vendredi 24 mars 2006 par Paul Falzon
Sommet européen . Les Vingt-Cinq voient leur timide tentative d’élaborer une politique énergétique commune se heurter aux contradictions du tout-concurrence et de la libéralisation.

En consacrant depuis hier, à Bruxelles, leur sommet de printemps aux enjeux énergétiques, les Vingt-Cinq prennent acte du constat alarmant que la guerre du gaz entre l’Ukraine et la Russie , en début d’année, a mis en lumière : l’Union européenne dépend de ses voisins pour sa fourniture en matières fossiles. Et, en l’absence de coordination entre les États membres, elle n’a pas été capable de sécuriser son approvisionnement, alors même que le conflit entre Kiev et Moscou ne la concernait pas directement. Or, le plus dur est à venir, comme l’a souligné le « livre vert » que la Commission a fait paraître le 8 mars : faiblement pourvue en gaz et en pétrole, l’Europe va se heurter de plus en plus à la concurrence des pays émergents, tandis que la raréfaction des nouveaux gisements et les tensions géopolitiques, surtout au Moyen-Orient, tireront irrémédiablement les cours vers le haut. Bref, faute de réaction rapide, l’Europe risque la panne sèche. « Il était plus que temps que l’Europe s’attaque à sa politique énergétique », souligne-t-on à l’Élysée.

Si ce diagnostic est partagé par tous, il est peu de dire que les remèdes prônés par l’UE sont loin de répondre aux enjeux. La première idée, a priori la moins polémique, est de faire parler l’Europe « d’une seule voix » au plan international. Éclatée politiquement, l’Europe gagnerait à « rappeler aux pays producteurs que l’on est l’un des plus grands marchés du monde, de 450 millions de consommateurs », résume un diplomate. En ligne de mire, il y a principalement la Russie et l’Algérie, deux pays qui, avec la Norvège [1], sont appelés à fournir 80 % du gaz consommé dans l’UE d’ici 2030 (50 % aujourd’hui) et une part importante de ses besoins en pétrole. La concurrence est rude : Moscou vient de signer un accord commercial avec Pékin et Alger se rapproche de Washington.

Mais, malgré les déclarations d’intention, les États membres rechignent à déléguer à Bruxelles la gestion de leurs approvisionnements extérieurs. L’idée d’un traité entre l’UE et la Russie est presque abandonnée : les gouvernements nationaux n’ont aucune intention de laisser la main et d’abandonner les accords bilatéraux avec leurs fournisseurs privilégiés (la Russie pour l’Allemagne, l’Algérie pour la France). La polémique entre Rome et Paris autour du projet d’OPA de l’italien Enel sur le français Suez [2], et entre Berlin et Madrid sur l’affaire E. ON-Endesa, vient rappeler que l’énergie reste plus que jamais un élément clé de la guerre économique. Dans une Europe où les États sont perpétuellement mis en concurrence, il n’est pas illogique que cette forme de « patriotisme » apparaisse sur un secteur aussi stratégique et brouille les velléités de coordination, à l’échelle européenne, des capacités de production et de distribution.

L’un des aspects les plus novateurs abordés par les Vingt-Cinq réside dans la création d’une « programmation pluriannuelle des investissements » en matière de production, de transport, de réception et de stockage. Établie par chaque pays, la liste de ces projets prioritaires serait ensuite synthétisée par la Commission. Les enjeux sont colossaux : Bruxelles juge que « 1 000 milliards d’euros sont nécessaires pour satisfaire au cours des vingt prochaines années la demande prévue et pour remplacer l’infrastructure vieillissante ». L’idée de coordonner à l’échelon européen les politiques nationales peut paraître séduisante ; elle se heurte, une nouvelle fois, aux limites de la construction européenne. Alors que le marché du gaz et de l’électricité doit être totalement libéralisé au 1er juillet 2007, l’UE n’a prévu aucun garde-fou public chargé de veiller à l’intérêt général. La Commission propose dans son « livre vert » de mettre en place un « régulateur européen », mais sans lui donner aucun réel pouvoir. Les États membres sont encore plus réservés.

Or, sans la création d’une autorité dotée de moyens d’intervention juridiques et politiques, on voit mal comment les investissements jugés prioritaires pourraient se traduire par des projets concrets. Pourquoi des entreprises privées risqueraient-elles des fonds, à hauteur de plusieurs milliards d’euros, alors que la rentabilité de certaines infrastructures n’est pas assurée, même à long terme ? Pire, la logique de marché inciterait même des acteurs privés peu scrupuleux à jouer sur la raréfaction des sources d’énergie, meilleur moyen de tirer les prix et les cours boursiers vers le haut. Voire à provoquer les pénuries, comme Enron l’avait fait en 2000 en Californie.

Après des années d’inaction où le marché a été la seule réponse aux enjeux énergétiques, l’UE semble donc se réveiller un peu tard. Surtout, elle semble encore incapable de surmonter ses contradictions internes, la mise en concurrence des États et des entreprises étant incompatible avec la définition de politiques communes pour assurer approvisionnement et investissement. La persistance de ces blocages risque d’annihiler toute avancée sur des points essentiels du « livre vert » de la Commission : la promotion des énergies renouvelables, le développement de la recherche sur les nouvelles énergies, la lutte contre le changement climatique, etc. Faute d’engagements forts des Vingt-Cinq, la « nouvelle politique énergétique européenne » a toutes les chances de rejoindre la « stratégie de Lisbonne » dans la liste des politiques ambitieuses, mais échouées, de l’UE.

[1] Lié par des accords économiques aux Vingt-Cinq, Oslo n’est toujours pas membre de l’UE.

[2] Isolée, Rome a renoncé à présenter aux Vingt-Cinq une lettre dénonçant le protectionnisme de Paris.

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