Liste des auteurs

Entretien réalisé par Yves Housson | L’Humanité du 15.05.2009

Partage de la richesse : un hold-up de 60 milliards sur les salaires

vendredi 15 mai 2009 par Yves Housson, Nasser Mansouri-Guiliani
L’analyse par Nasser Mansouri-Guilani du rapport de l’INSEE sur le partage de la valeur ajoutée, qui vient d’être remis au premier ministre. Ses conclusions les plus discutables confortent l’idéologie dominante et la position patronale, et d’ores et déjà utilisées contre le mouvement social. Retrouvez sur le site l’intégralité du rapport, téléchargeable.

Le rapport Cotis montre que, au cours du demi-siècle écoulé, le partage de la valeur ajoutée a évolué au détriment des revenus du travail. En revanche, depuis 20 ans, les dividendes ont explosé. Décryptage avec Nasser Mansouri, responsables des activités économiques à la CGT.

- La CGT, qui a été sollicitée par la mission Cotis, récuse l’idée d’un « diagnostic partagé ». Pourquoi ?

Nasser Mansouri-Guilani. Le rapport Cotis dresse une série de constats utiles. Mais ces constats sont accompagnés de commentaires souvent biaisés. C’est pourquoi la CGT a tenu à préciser, en effet, qu’elle ne partageait ni les conclusions, ni la présentation et l’interprétation qui en sont faites. Le désaccord fondamental porte sur les présupposés idéologiques qui traversent le rapport en matière de salaires, de cotisations sociales, d’emploi…

- S’agissant de l’évolution du partage de la valeur ajoutée, le document retient principalement sa stabilité depuis vingt ans. La forte chute de la part des salaires intervenue dans les années 80 ne serait pas vraiment significative…

Nasser Mansouri-Guilani. Dans les sociétés non financières, principale référence du rapport, la part des salaires était de l’ordre de 70 % dans les années 1950-1970. Elle est montée à presque 75 % en 1982, pour descendre à 67 % en 1990. Depuis, elle oscille autour de ce niveau. Les explications données de la montée et la baisse de la part des salaires sont discutables : la hausse des années 1973-1982 serait imputable aux deux « chocs pétroliers » et à l’indexation des salaires sur les prix. La suppression de celle-ci aurait ramené la part des salaires à son « niveau d’équilibre ».

Cette explication n’est pas partagée. Si la hausse du prix du pétrole était l’explication, sa baisse, ce qu’on appelle « contre-choc » pétrolier, aurait dû produire l’effet inverse. Par ailleurs, l’ajustement via les prix à la consommation s’est produit immédiatement, alors que la baisse de la part des salaires a duré plusieurs années. Enfin, ces facteurs jouaient aussi dans les autres pays, sans que la part des salaires y diminue.

En focalisant sur la période récente de stabilité, le rapport minimise le fait majeur qu’aujourd’hui la part des salaires dans la valeur ajoutée est de 3 points inférieure aux années 1950-1960, sans parler de l‘année 1982. En termes de revenu national actuel, cela représente une perte pour les salariés de l’ordre de 60 milliards d’euros par an. C’est plus de deux fois le plan de relance du gouvernement, qui est de 26 milliards d’euros sur deux ans.

La baisse de la part des salaires est à l’origine de l’insuffisance chronique de la demande salariale, qui est un facteur de la faiblesse de l’activité économique en France, avec ses corollaires la faiblesse de l’emploi et de l’investissement productif et la financiarisation de l’économie. Ce problème est totalement ignoré dans le rapport. Il faut aussi préciser que cette stabilité apparente cache une forte inégalité entre salariés. La part des 10 % les mieux payés dans la valeur ajoutée a augmenté d’environ un point. De plus, dans la comptabilité nationale, la masse salariale intègre une partie de l’intéressement et la participation. Ces formes de rémunération, dont bénéficient surtout les plus hauts salaires, ont fortement augmenté et représentent maintenant 1,5 % de la valeur ajoutée.

- Selon le rapport, la France s’en sortirait mieux que d’autres pays, l’Allemagne notamment, où le partage de la valeur ajoutée aurait été plus défavorable au travail…

Nasser Mansouri-Guilani. Méthodologiquement, ce genre de comparaison est délicate. Elle ne tient pas compte, entre autres, de la diversité des systèmes de protection sociale. Par ailleurs, d’autres données, publiées par des organismes comme le FMI et la Banque des règlements internationaux, ne confirment pas le constat d’une évolution de la part des salaires particulièrement plus favorable en France qu’ailleurs. En dépit de notre demande, ces travaux ne sont même pas cités dans le rapport.

En vérité, le rapport Cotis fait apparaître que la France a été une pionnière : la baisse de la part des salaires y a commencé plus tôt que dans d’autres pays.

S’agissant de l’Allemagne, la plupart des économistes reconnaissent que le « compromis salarial » du début des années 2000 a eu des effets néfastes à la fois pour ce pays et ses partenaires.

- Le rapport souligne la très faible croissance des salaires nets depuis 20 ans. A l’en croire, la responsabilité incomberait aux cotisations sociales qui ont, elles, fortement crû.

Nasser Mansouri-Guilani. Les cotisations sociales sont montrées du doigt, en effet, pour expliquer la faiblesse du salaire net. Certes, sur l’insistance des organisations syndicales, le rapport évoque les effets vertueux des contreparties de ces cotisations -par exemple, le rôle positif du système de protection sociale pour atténuer les inégalités de niveaux de vie. Mais cela ne règle pas le problème. Il est vrai que le taux de cotisation des salariés a presque triplé en 20 ans. Pendant cette période, la cotisation des employeurs a stagné, alors qu’elle augmentait auparavant. Il y a là un choix politique qui a été opéré au détriment des salariés. Ce point est totalement négligé dans le rapport. Plus grave, il peut nous conduire à croire que, pour améliorer leur salaire net et leur pouvoir d’achat, les salariés auraient intérêt à cotiser moins.

Cotiser moins pour gagner plus ! Voilà la conclusion qui risque d’en être tirée. Mais qui financerait alors les retraites, la maladie, les allocations ? Poussée à l’extrême, cette vision justifie le démantèlement de notre système de protection sociale pour en établir un autre où le salarié ne cotiserait pas à la Sécu, mais devrait se débrouiller personnellement, par exemple, pour sa retraite, en plaçant son épargne dans un fonds de pension.

- Le rapport pointe la montée des inégalités entre salariés. Cela vous satisfait ?

Nasser Mansouri-Guilani. La forte progression des hauts salaires est mise en évidence, ce qui est appréciable. En 2006, les 1 % de salariés à temps complet les mieux rémunérés (130.000 individus), disposent d’un salaire brut d’environ 120.000 euros par an, soit cinq fois le salaire de ceux qui se trouvent au milieu de l’échelle (salaire médian). Les 0,1 % les mieux rémunérés gagnent 300.000 euros par an, treize fois le salaire médian. Et encore ces chiffres n’intègrent pas des avantages comme les stock-options, dont profitent largement ces catégories. Et ils ne prennent en compte qu’une partie de l’intéressement et de la participation, celle qui est soumise à cotisations sociales.

Le rapport met aussi en lumière la responsabilité des emplois précaires dans la faiblesse du revenu salarial. La forte progression des emplois dits atypiques pèse effectivement sur le revenu des individus qui n’ont pas d’emploi à temps complet sur l’année ; ils occupent soit des emplois à temps partiel, soit des emplois à temps complet mais à durée déterminée, soit une combinaison des deux.

Le rapport constate également que les salariés se trouvant au milieu de l’échelle des rémunérations se voient distancés par les hauts salaires et rattrapés par les smicards. Ce dernier aspect est attribué aux « fortes hausses du smic ». Implicitement, il stipule que la productivité des smicards est faible. Cette explication est totalement critiquable. Car l’un des problèmes de l’économie française est que les individus, surtout les jeunes relativement plus qualifiés, sont recrutés au niveau du smic. La politique d’exonérations de cotisations sociales a accentué cette tendance. Il est donc erroné d’établir une équivalence entre le Smic et la faiblesse de la productivité du travail.

Si les salariés se trouvant au milieu de l’échelle des salaires se voient rattrapés par les smicards, ce n’est pas parce que le smic progresse trop vite, mais parce que la hausse du smic n’est pas transmise aux autres échelons de salaires. Il en résulte automatiquement un accroissement du nombre de salariés se trouvant au voisinage du smic. Cela explique le fait que la moitié des salariés gagnent moins de 1550 euros par mois. Ce montant correspond, effectivement, au plafond au-dessus duquel il n’y a plus d’exonération de cotisations sociales patronales.

- La dernière partie du rapport porte sur la répartition des profits, et souligne la forte progression de la part des dividendes distribués…

Nasser Mansouri-Guilani. Selon le rapport, les dividendes versés aux actionnaires représentent actuellement 25 % de l’excédent brut d’exploitation. Le pourcentage est important mais la réalité est hélas ! plus préoccupante. Car ce chiffre correspond aux flux nets, c’est-à-dire au solde des dividendes perçus et versés par les entreprises. Cela masque un phénomène lié à la financiarisation de l’économie. Au milieu des années 1980, on est passé d’un mode de financement des entreprises fondé principalement sur l’endettement et les crédits bancaires, à un mode fondé sur les marchés financiers. Les entreprises ont davantage recouru aux marchés financiers, et se sont désendettées. De plus, elles ont profité de la baisse des taux d’intérêt.

Cela a conduit à une baisse des charges d’intérêt. Mais, inversement, les dividendes versés aux actionnaires ont explosé. Si l’on fait la somme des deux, intérêts et dividendes versés, on constate que les prélèvements effectués sur les entreprises au profit des détenteurs de capitaux (créanciers et actionnaires), autrement dit le coût global de financement, ont fortement augmenté. Cela, au détriment de l’emploi et des investissements productifs. Le rapport banalise cette évolution, la considère comme un « assainissement des comptes », ce qui n’est pas pour déplaire au patronat. Il faut aussi souligner qu’une partie de la trésorerie des entreprises est placée dans les placement et produits financiers. Le rapport n’y fait pas référence.

- Ce rapport a été commandé suite à l’idée avancée par N. Sarkozy sur le « partage des profits en trois tiers ». Qu’en est-il alors ?

Nasser Mansouri-Guilani. Ce rapport confirme que cette idée est totalement infondée et erronée. L’enjeu principal demeure le partage primaire de la valeur ajoutée entre le travail et le capital. Faire croire aux salariés qu’ils auraient intérêt à ce que l’entreprise ait plus de bénéfices pour ensuite en distribuer une partie aux salariés, c’est de la tromperie. Cette idée cache en fait l’opposition à la hausse des salaires. Avec cette idée, la rémunération des salariés dépendra de celle du capital et sera, de plus, aléatoire, flexible. Par ailleurs, les données du rapport confirment que les actionnaires ont d’ores et déjà droit à 36 % des profits tels que définis dans le rapport, soit près d’un tiers. Si l’idée de M. Sarkozy était appliquée, l’arbitrage porterait entre l’investissement et l’intéressement. Or, la baisse de l’investissement est synonyme de l’affaiblissement du potentiel productif avec des effets négatifs sur l’emploi et les revenus.

Il faut donc, dans la valeur ajoutée, augmenter la part des salaires, et dans les profits, accroître la part qui va à l’investissement en réduisant celle du capital. Pour la CGT, les constats du rapport confortent donc les exigences portées par les salariés dans les luttes actuelles.

Pour revaloriser le travail et améliorer le pouvoir d’achat, il faut avant tout augmenter les salaires. D’où l’enjeu d’une relance de la négociation salariale avec le conditionnement des aides publiques à la conclusion d’accords dans les entreprises et les branches. Il s’agit aussi d’instaurer une sécurité sociale professionnelle comme une stratégie de lutte contre la précarisation des emplois et pour la qualification de toutes les catégories de salariés. Enfin, pour combattre les inégalités, il faut engager une réforme fiscale visant surtout à supprimer le bouclier fiscal et à rétablir la progressivité de l’impôt sur le revenu, en créant notamment de nouvelles tranches d’impôt pour les hauts revenus.

Version imprimable de cet article Version imprimable

Forum de l'article

Aucune réaction pour le moment!
Répondre à cet article
 
Propulsé�par SPIP 1.9.2b | Suivre la vie du site  RSS 2.0 | Navigateur conseille Get Firefox! espace prive | Téléchargez le Squelette du site

CSS Valide !