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Pierre Musso , Antoine Casanova | L’Humanité du 22 mai 2007

Pas une seconde libre pour les cerveaux

mardi 22 mai 2007 par Pierre Musso, Antoine Casanova
Le rapport défend une vision du monde qui prétend imposer le paradigme publicitaire à toute la société

Depuis les débuts du postfordisme, à la fin des années soixante, le capitalisme se pare de promesses et s’empare de mythes. Avant-hier, c’était la « société de communication » qui annonçait l’abondance pour chacun : or elle a produit son contraire, des exclus de la consommation en masse. Puis ce fut la « société de communication » qui a autant développé les échanges qu’elle a enfermé d’individus dans leur solitude. Aujourd’hui, le nouveau mythe, celui de l’économie et de la « société de connaissance », vient se substituer à celui de la société d’information et l’englober. Probablement que le non-dit de cette « société de la connaissance » sera aussi son envers et son contraire : l’ignorance de masse offerte aux industries du divertissement qui valorisent les audiences des publics en recettes publicitaires.

Faisant référence au modèle des « industries de la créativité » développées en Grande-Bretagne, le rapport - dont un des deux coauteurs est le PDG de Publicis - place le spot publicitaire au même rang que l’oeuvre d’art. Il défend ainsi une vision du monde qui prétend imposer le paradigme publicitaire à toute la société.

Si la notion d’« immatériel » est d’abord appliquée par les rapporteurs au travail transformé en « capital humain » (voir encadré), le « hors-travail » n’est pas exclu de leur analyse. Bien au contraire, les loisirs doivent être capturés par les industriels du divertissement et de la publicité, ce que les Anglo-Saxons nomment l’entertainment. Il s’agit des industries audiovisuelles (la télévision, la vidéo, le cinéma, les jeux vidéos) et du multimédia (sur Internet, téléphone mobile, baladeurs, etc.). Au travail, les capacités cognitives devront être valorisées et en dehors, elles seront vendues via les médias et les recettes publicitaires (les fameux « cerveaux disponibles », selon la formule de Patrick Le Lay). Ainsi le capitalisme postfordiste vampirise l’ensemble de la vie quotidienne dans et hors travail. L’appel à la créativité et à l’innovation dans l’entreprise a pour corollaire, à l’extérieur, la recherche d’une passivité d’un public de consommateurs - d’une « humanité assise » devant les écrans (de télé, de téléphone mobile, d’ordinateur, ou de jeu vidéo).

L’enjeu est identifié et même quantifié dans le rapport : « L’explosion de la demande de services de type culturel, récréatif ou encore d’information, tout ce qui a trait aux médias, à l’information, aux jeux et à l’entertainment en général. Ce secteur représente aujourd’hui un poids économique considérable. En 2003, la valeur ajoutée de ce secteur a dépassé 11 milliards d’euros, soit autant que celle de la construction aéronautique » (p. 16).


La culture du point de vue du profit

L’analyse d’Antoine Casanova

Le rapport tient à maintes reprises un langage qui paraît évoquer la richesse, l’irremplaçabilité et les dimensions diversifiées de la création et de la culture. C’est le cas dans les titres : « L’économie de l’immatériel accélère l’obsolescence de nos institutions de la connaissance et de la création » (p 40) ; « La création française est dynamique mais sa vocation internationale est insuffisante » (p. 53) ; « L’importance de la création culturelle et artistique » (p. 55) ; « La France attire-t-elle les talents créatifs ? » (p. 55) ; « La création française doit mieux se déployer à l’international » (p. 56) ; « De la création à la créativité » (p. 57)...

Mais le texte est au fond très clair. L’assemblage sur le même plan (p. 53) et dans la catégorie d’immatériel de la publicité, du design, de la recherche, de l’éducation, des activités et des patrimoines culturels, scientifiques, artistiques, des universités, des musées publics, des nouveaux réseaux des technologies de l’information, et par ailleurs des actifs des banques, vise un objectif majeur. Mettre tout cela en équivalence avec le même statut « d’actifs immatériels ». Ainsi serait légitimée leur transformation présente et à venir en moyens marchands porteurs de « valeur », c’est-à-dire de profits pour les groupes capitalistes dans la mondialisation financière.

À l’inverse, ce rapport n’évoque jamais les différentes dimensions de la culture comme proprement humaine. Il fait silence sur l’essentiel - les rapports avec les citoyens, les travailleurs, leurs droits, leurs exigences, leurs besoins sur ce terrain fondamental. La culture est en effet une réalité inséparable du mouvement même de la formation de l’humanité. Elle est constituée par tout ce qui contribue à faire d’un sujet humain un être social, pleinement développé. La formation et l’enseignement, l’activité productrice, la connaissance scientifique et technologique, la pratique de toutes les formes d’expression artistique, l’exercice de la démocratie (de l’entreprise à la cité, la région, la nation) constituent autant de moyens et d’outillages matériels et symboliques pour élargir les capacités humaines, donc autant de moyens de culture.

Aujourd’hui, les enjeux de la culture ont une ampleur et une intensité inédites. Depuis quelques décennies, c’est une étape nouvelle pour les capacités de l’humanité qui se développe. Ce qui devient à la fois possible et indispensable, c’est une politique démocratique assurant à tous des formations initiales et permanentes avec la maîtrise des outillages qui incorporent des fonctions symboliques cognitives, imaginatives, opératives.

Cela implique que soit prolongée de manière novatrice l’orientation née avec la Révolution française. Assurer à tous les moyens et les capacités d’un développement culturel, inséparable de la libération humaine. Cette démarche s’est notamment exprimée avec force dans le décret de la Convention - nationale de juillet 1793 qui créait le Musée de la République au Louvre. Le rapport sur l’économie de l’immatériel tourne le dos à cette - perspective, comme aux combats qui se mènent en France et ailleurs pour défendre et consolider l’exception culturelle.

Universités, patrimoines et institutions publiques y sont envisagés comme des « marques » et des « produits », ou comme agents de production « d’actifs » pour les entreprises, les profits. Le rapport énonce avec clarté cette « logique » : « Le développement d’actifs immatériels permet à une entreprise de se distinguer de ses concurrents, de mettre sur le marché de nouveaux produits, de nouveaux concepts et, plus généralement, de gagner en compétitivité hors prix, ce qui génère des clients et des profits supplémentaires » (p. 53).

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