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NICOLAS CORI , Laureen ORTIZ (À LOS ANGELES) | Libération le 26 août 2008

Paul Jorion : « Le secteur privé a fait la preuve de son inefficacité »

jeudi 28 août 2008 par Nicolas Cori, Laureen Ortiz , Paul Jorion
L’expert en sciences sociales Paul Jorion avait prédit l’imminence de la crise :

Pour Paul Jorion, spécialiste de l’anthropologie sociale et de la finance [1], la crise des subprimes est en train de faire basculer l’Amérique dans une nouvelle ère idéologique, un nouveau « New Deal ».

Comment qualifiez-vous la réaction des autorités américaines face à la crise ?

On assiste à un retour en force de la puissance publique. L’Etat a déjà subventionné des banques en difficulté (Bear Stearns notamment). La Securities & Exchange Commission (SEC) protège la banque Lehman Brothers contre tout risque de déstabilisation. Elle a ainsi interdit aux investisseurs de parier sur la baisse de son cours et de répandre des rumeurs à son sujet. Et on peut parier qu’il va se passer quelque chose de similaire avec Fannie Mae et Freddie Mac, les deux agences qui contrôlent le marché des prêts immobiliers. Pour éviter qu’elles ne fassent faillite, le gouvernement envisage de créer des « actions privilégiées » (« preferred shares ») qu’il détiendra. De fait, il en deviendra l’actionnaire majoritaire et seule subsistera l’illusion qu’elles appartiennent au secteur privé.

Pourquoi l’Etat revient-il en force ?

Le secteur privé a fait la preuve de son inefficacité pour redresser la situation, contrairement à ce que pensait à l’origine Henry Paulson, le secrétaire d’Etat au Trésor. Partant de l’immobilier, la crise a eu le temps de se propager à de nombreux secteurs, comme une métastase. La Bourse a chuté, les investisseurs sont allés spéculer sur les matières premières, contribuant à la flambée des prix de l’alimentaire et du pétrole. La consommation des ménages a baissé, la croissance a ralenti et la crise s’installe.

Ce renouveau de l’Etat est-il durable ?

Je pense que les Etats-Unis vont reproduire ce qu’ils ont fait avec le « New Deal » [le plan de Roosevelt lancé en 1933 pour sortir de la Grande dépression, ndlr]. Exemple, avec la marge de manœuvre accordée aux banques. Pour l’instant, on les laisse agir de manière volontaire vis-à-vis de leurs clients insolvables. On leur propose d’apurer les prêts au niveau de la valeur actuelle de la maison hypothéquée. Mais les prix de l’immobilier sont toujours en chute libre. D’ici à quelques mois, il faudra passer à une solution plus drastique.

On ne s’en rend peut-être pas compte en France, mais avec la crise, on est passé outre-Atlantique d’un régime ultra-libéral, façon Alain Madelin, à ce qui pourrait être du Jean-Pierre Chevènement, soit une gauche étatiste. Et les prochaines élections ne devraient pas remettre en cause cette évolution.


Subprimes : mensonges et aveuglement

Depuis un an, la planète finance vit au rythme de la crise. Celle des subprimes. Retour sur douze mois d’une période qui a vu toutes les certitudes d’un milieu battues en brèche au travers de déclarations faites un peu trop rapidement. Et qui se retrouvent démenties par les faits.

« L’innovation financière a apporté une multitude de nouveaux produits comme les crédits subprimes, dont les prêteurs sont capables d’évaluer efficacement le risque. Cela a profité aux consommateurs qui auparavant se voyaient refuser des crédits. » - Alan Greenspan, ex-président de la Fed, avril 2005.

Dans la réalité, les prêteurs ont été incapables d’évaluer efficacement le risque posé par les emprunteurs modestes. Ou alors ils ne s’en sont pas souciés, leur objectif étant de revendre les crédits subprimes à d’autres établissements financiers. Quant aux ménages pauvres, ce système d’emprunt leur a permis de se loger. Mais provisoirement. De plus en plus d’emprunteurs ont été incapables de rembourser leurs crédits. Et se sont vu mettre à la porte de la maison. Le nombre de saisies immobilières tourne autour de 260 000 par mois, soit 50 % de plus que l’an dernier.

« Il n’est pas de la responsabilité de la Réserve fédérale de protéger prêteurs et investisseurs des conséquences de leurs décisions financières. » - Ben Bernanke, président de la Fed, 31 août 2007.

Le président de la Fed énonçait une théorie intitulée « aléa moral ». Les banques ayant multiplié les placements hasardeux mais rémunérateurs sachant qu’ils seraient secourus par la banque centrale ne doivent pas être secourues. Sinon, elles reprendront les mêmes risques la fois d’après. Sauf que Ben Bernanke a fait tout le contraire quand Bear Stearns, l’une des banques qui avaient pris le plus de risques avec les subprimes, a manqué de faire faillite. Comme l’établissement menaçait de s’effondrer en entraînant tout le système financier, la Fed a subventionné en mars 2008 son rachat par sa concurrente JP Morgan.

« Notre groupe est exposé à la crise des subprimes indirectement et de manière marginale. » - Daniel Bouton, PDG de la Société générale, 8 septembre 2007.

Mensonge ou incompétence ? Quelques semaines après ces déclarations, la banque informait que son portefeuille de produits exposés à l’immobilier résidentiel américain atteignait 5,3 milliards d’euros. Depuis, le total des dépréciations liées à la crise a atteint les 4,9 milliards d’euros. Pas vraiment marginal !

« Il faut se garder de surréagir par une régulation excessive. Et ne pas prendre des décisions qui nuiront en fin de compte à la compétitivité de nos marchés de capitaux. » - Henry Paulson, secrétaire d’Etat au Trésor, 17 septembre 2007.

Ancien banquier d’affaires, Paulson a d’abord eu la réaction classique d’un milieu qui se réclame de la théorie de la main invisible chère à Adam Smith. Mais quand les faillites menacent, les conversions se comptent à la pelle. Aujourd’hui, Paulson est le premier à réclamer plus de régulation. Devant le Congrès, en juillet, il expliquait : « L’épisode Bear Stearns et plus généralement les turbulences sur les marchés ont fortement souligné le fait que notre système de régulation financière est dépassé, et ils m’ont convaincu que nous devons mettre à jour notre structure réglementaire et améliorer à la fois la supervision et la discipline des marchés ».

« Ces mouvements de marché ne sauraient affecter durablement la croissance de nos économies, qui est robuste. » - Nicolas Sarkozy, président de la République, 16 août 2007.

Règle intangible (en France du moins), les gouvernements détestent prévoir un ralentissement de la croissance, pensant que cela peut effectivement produire la décélération redoutée. Plus généralement, la conviction affichée par Sarkozy, comme par beaucoup de politiques, est que les soubresauts de la finance n’ont pas d’effet négatif sur la sphère économique. Pourtant, l’histoire montre bien que les krachs ou les crises bancaires ne sont pas sans répercussion, via des mécanismes classiques (baisse des crédits, effet richesse des ménages, moindre investissement pour les entreprises…). Même si cela peut prendre du temps. Aux Etats-Unis, l’économie a été profondément ralentie début 2008. Quant à l’Europe, elle est en passe d’entrer en récession. Au deuxième trimestre 2008, la croissance de la Grande-Bretagne est nulle. Celles de [l’Allemagne-< mot 52] et de la France sont négatives.

[1] Auteur de l’Implosion. La Finance contre l’économie : ce que révèle et annonce la crise des subprimes, Fayard, 2008

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