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Un article de Christian LOSSON et Damien DUBUC paru dans Libération le 20 avril 2006

Pétrole : Pour qui la pétromanne ?

jeudi 20 avril 2006 par Christian LOSSON, Damien Dubuc
Producteurs, multinationales et spéculateurs se partagent des profits inédits dans l’histoire du capitalisme.

Pétrodollars, vous avez dit manne ? Qui s’en met plein les fouilles ? Eléments de réponse en trois points.

Les « pays pétro-exportateurs »

Assis sur un sac d’or, les pays exportateurs de brut vont tresser des couronnes à ce XXIe siècle qui a vu le prix du baril multiplié par quatre. Depuis 1999, les exportations de pétrole sont passées de 50 milliards de dollars à 800 l’an passé, selon le FMI, qui s’inquiétait hier d’une « nouvelle hausse de 10 % des cours » pouvant coûter « entre 1 et 1,5 point à la croissance mondiale ». Même si « les deux tiers sont réinvestis dans les pays de l’OCDE, raconte l’un de ses experts, et le dernier tiers est recyclé sur les marchés financiers. » Suivons le département d’Etat américain, qui détaille un peu les revenus nets d’exportation en 2005. Les pays de l’Opep ? 473 milliards de dollars de cash, en hausse de 43 % sur un an. Les pays non-Opep ? Idem. Russie (122 milliards), Norvège (53 milliards), Mexique (28 milliards), Angola (21 milliards), etc.

« Des sommes considérables, confie Claude Mandil, directeur de l’Agence internationale de l’énergie, qui peuvent pousser les pays à promouvoir une restriction de l’offre pour laisser les prix monter, mais pas trop, pour qu’il n’y ait pas destruction de la demande... » Comment réagissent ces pays ? La Russie de Poutine, par exemple, deuxième exportateur de brut, est tiraillée entre les pressions de l’opinion pour une redistribution sociale et les « conseils » de la Banque mondiale. Face à la « hydrocarburo-dépendance » du pays, l’institution milite pour placer 56 milliards de dollars dans un « portefeuille » d’actions... « L’arme pétrolière était politique dans les années 80, économique aujourd’hui », dit notre expert de l’OCDE . Pas sûr, à l’image de l’Iran qui a plaidé hier pour que les pays de l’or noir offrent un pétrole « bon marché » aux pays pauvres. « De plus en plus de pays en développement négocient dur comme fer avec les firmes pétrolières », raconte Francis Perrin, directeur de Pétrole et Gaz arabes. A l’instar du Venezuela ] qui a poussé les multinationales à cracher au bassinet : les impôts prélevés ont bondi de 34 % à 50 %, les royalties de 0 % à 30 %. Partout en Amérique latine, le désir de récupérer le contrôle des moyens de production grandit.

Les multinationales « pétrolières »

Même s’ils rament parfois pour s’offrir de nouveaux horizons à défricher, elles vont bien. Du jamais vu, même, dans l’histoire du capitalisme : 36 milliards de dollars de profit en un an pour ExxonMobil. C’est 450 fois le budget du Libéria. Chiffre d’affaires : 371 milliards, soit plus que le PIB de l’Arabie saoudite, tel qu’évalué par... la CIA. Les autres pétrolières ont aussi fait exploser leurs compteurs : le Britannique Royal Dutch Shell (22,94 milliards), la Française Total (15 milliards)... Le prix du baril est passé de 41,44 dollars en 2004 à 56,49 dollars en 2005. Et 2006 ne s’annonce visiblement pas mal. « Tous les contrats à court et long terme convergent : cela risque d’être très chaud pendant des mois, voir des années », assure un analyste.

Du coup, le débat sur les taxes a de beaux jours devant lui. Même si les « sept soeurs » (sept plus grosses firmes) comme les appelle le Vert Yves Cochet, auteur de Pétrole apocalypse (Fayard), « se sucrent de l’extraction à la pompe », rappelle-t-il. Mais la rente, précise Francis Perrin, « est plutôt en amont (exploration, gisement, exploitation) qu’en aval (transport, raffinage, vente) ». Mais les pétroleuses pétrolières, après avoir remercié comme jamais leurs actionnaires via des rachats d’actions ou des dividendes, commencent à inquiéter. « Les investissements en détection, en ressources humaines, en plateformes de forage ou en raffinage n’ont que trop tardé », déplore Claude Mandil. Résultat : même si elles assurent se bouger enfin, le décalage « profit-investissement reste manifeste », dit Francis Perrin. « Les firmes assurent que le prix du baril est cyclique, et que donc leur programme d’investissement doit se calquer sur la base d’un baril à 22-28 dollars. » Hypothèse hyperconservatrice. Même l’Opep a oublié ce palier de 28 dollars.

Les pétrospéculateurs

Ils ne sont pas la force motrice, mais ils ont pris le train en marche et contribuent à emballer la machine. Bienvenue dans le joli monde de l’exubérance ou de l’irrationalité des marchés. « Ils amplifient la tendance », estime Claude Mandil. « Et en profitent de façon considérable », ajoute Francis Perrin. Surtout s’ils se mettent à partager, comme Yves Cochet, la thèse de plus en plus crédible, du peak oil. « La chute de la production a commencé l’an passé », souffle-t-il. Fonds spéculatifs, banques d’affaires, groupes de négoces n’aiment pas trop les incertitudes et la volatilité des marchés pétroliers. Mais, à l’instar du boom des matières premières, ils sentent qu’il y a quelques allers-retours juteux dans un marché pétrolier où s’échangent 50 milliards de dollars par jour. Contrats à termes sur l’essence, titres des multinationales de l’or noir, différence de prix entre les deux crus de référence du pétrole légers et ceux du pétrole lourd, entre l’essence et le diesel, etc. « L’impact de la spéculation sur les prix du pétrole est plus difficile à chiffrer, mais il explique sans doute en partie l’instabilité des cours », estime un expert l’OCDE... En septembre 2005, Angela Merkel et Gerhard Schröder sont allés jusqu’à évoquer 30 %, soit 18 dollars sur 67 à l’époque. Délirant ? Pas sûr. Pas impossible non plus. « Les chiffres varient de 5 à 20 % du prix du baril », estime un économiste. « Politique du doigt mouillé », rétorque un trader. L’Union française des industries pétrolières (l’Ufip) s’est pris les pieds dans le baril. Tss, tss, disait mardi, son délégué général Jean-Louis Schilansky : « Ce n’est pas un mouvement spéculatif, une bulle. » Hier, le président de la même Ufip : Christian Balmes ­ par ailleurs guère malheureux puisque PDG de Shell France ­ dit strictement l’inverse : le prix du baril est « non commercial, à 100 % spéculatif »...


Un baril à la trace de l’Angola au Havre

Son prix augmente à chaque étape d’un transit géré au plus près par des traders.

A chaque étape, des tuyaux de la station de pompage aux pipelines, puis du tanker aux cuves de stockage et de la raffinerie à la station essence, le coût du pétrole devenu essence ou gazole augmente, évidemment. En plus des taxes à hauteur de 70 %, le raffinage et la distribution (environ 5 % chacun) ainsi que le transport (2 %) contribuent à renchérir le prix de l’essence à la pompe. Même si, aujourd’hui, c’est davantage la spéculation qui en augmente le coût. Exemple du parcours d’un baril d’une plate forme pétrolière en Angola jusqu’à une station-service en Normandie.

1 400 mètres de profondeur. A 160 kilomètres des côtes de l’Angola, en Afrique centrale, où le groupe Total est fortement implanté, la plateforme de Girassol (tournesol en portugais), mise en production en 2001, n’est pas tournée vers le soleil mais vers les grands fonds, à 1 400 mètres de profondeur, où se trouvent les nappes d’hydrocarbure. 240 000 barils de brut en sont extraits quotidiennement, le quart de la production angolaise, dont 40 % par Total puisque, comme bien souvent, la compagnie française n’est pas la seule à exploiter le gisement. Le pétrole remonte dans des conduites métalliques, les risers, qui se tordent et se déforment ballottés, par les courants. A ce stade, un baril revient 8,50 dollars à Total. Le gisement n’appartient pas à la compagnie française mais à l’Etat angolais qui, en contrepartie, reçoit une part de la production et perçoit les impôts et des bonus. Sur quelle base sont-ils calculés et pour quel montant ? Silence radio !

Tous les quatre-cinq jours, un bateau vient charger sa cargaison sur une bouée proche du lieu d’extraction. Près de 8 000 navires sillonnent les océans pour acheminer chaque année dans le monde de 1,5 à 1,9 milliard de tonnes d’hydrocarbures ­ soit entre un tiers et la moitié du commerce maritime mondial. Un gros pétrolier voyage une semaine à un mois avant de livrer son brut en Europe, selon qu’il l’a chargé au Moyen-Orient ou en Afrique, selon aussi les arrêts effectués pour compléter la cargaison ou, au contraire, livrer sa marchandise. Pour d’autres trajets, des oléoducs vont transporter par voie terrestre jusqu’à plusieurs dizaines de millions de tonnes par an. Le brut y circule grâce à sa mise en pression par des stations de pompage situées tous les 60 à 100 km, à la vitesse d’environ 2 mètres par seconde (7 km/h). En dépit des longues distances et du temps nécessaire, le transport ne représente, en moyenne, que 2 % du prix de vente de l’essence à la pompe.

Flexibilité oblige, les navires n’appartiennent pas aux groupes pétroliers qui sont juste propriétaires de la cargaison. Le baril de pétrole extrait en Angola à destination de l’usine de Gonfreville (Seine-Maritime) aurait très bien pu ne jamais se retrouver en France. Il arrive en effet qu’en cours de route, un trader maison lui trouve une autre affectation, plus rentable ou plus urgente. Et il n’est pas rare non plus qu’une cargaison de brut change de propriétaire pendant son transport : partie pour Le Havre, elle est achetée entre temps par un raffineur de Rotterdam pour finalement aboutir dans une raffinerie allemande. Jeu de stratégie à l’échelle mondiale, géré depuis des bureaux bardés d’écran de contrôle, le trading est aussi pratiqué par des sociétés indépendantes aux objectifs purement financiers. A en croire les experts, la spéculation pourrait renchérir le prix du baril de 4 à 10 dollars.

Lubrifiant, cire, paraffine. Arrivé au Havre, notre baril angolais file, de tuyaux en tuyaux, vers la raffinerie Total de Gonfreville, sur la zone industrielle derrière le port. Mais à ce stade, rien ne dit encore que ce brut deviendra du carburant pour voiture dans une station Total. Sur les 159 litres que contient un baril, il ressortira 36 litres d’essence et 45 de gazole, 24 litres de fioul domestique et 17 de fioul lourd mais aussi, entre autres, 4 litres de lubrifiant, 6 litres de bitume, 8 litres de cire ou de paraffine... De plus, Total, comme toutes les compagnies pétrolières intégrées qui contrôlent le circuit de l’extraction à la distribution, achète à d’autres une partie de ce qu’elle commercialise. Et vend une partie de ce qu’elle raffine : comme la France produit plus d’essence type sans plomb 95 qu’elle n’en consomme, Total en exporte une partie (20 % environ des carburants raffinés en France sont exportés). Ainsi un peu de l’or noir angolais peut, une fois raffiné, partir pour les Etats-Unis.

Celui qui est destiné à la station-service de Normandie (Total ou grande surface) reprend, pour sa part, son chemin en camion. Il est vendu aujourd’hui aux alentours de 1,30 euro pour le sans plomb 95.


A savoir

1,33 € le litre

C’est le prix record de l’essence sans plomb 95 en France, atteint en septembre 2005, à la suite du cyclone Katrina.

+ 1,9 %

C’est la hausse attendue en 2006 de la demande mondiale de brut, selon une estimation faite par l’Opep en début d’année. La demande des pays développés devrait croître de 3,2 % ; la demande chinoise devait bondir de 6 % et représenter près du quart de la demande mondiale.

« Le prix actuel du baril est un prix non commercial, à 100 % spéculatif, dû à la pression des fonds d’investissement. » Christian Balmes, PDG de Shell France, hier

121 milliards de dollars

C’est le bénéfice cumulé des six premières compagnies pétrolières du monde, en 2005. A lui seul, Total a dégagé un profit de 15 milliards de dollars (12 milliards d’euros).

note du Webmestre lire aussi : Économie politique du pétrole : un aperçu pour une analise plus complette
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