Liste des auteurs

Claire Gatinois Jean-Michel Bezat | Le Monde du 23.11.07.

Pétrole : les fonds spéculatifs attisent la flambée des cours

vendredi 23 novembre 2007 par Jean-Michel Bezat, Claire Gatinois

Le pétrole justifie chaque jour davantage son surnom d’"or noir". Mercredi 21 novembre, le prix du baril de brut a atteint 99,29 dollars sur le marché américain avant de terminer à 97,35 dollars. Pendant plusieurs heures, seuls quelques cents l’ont séparé du seuil symbolique et inédit des 100 dollars. Pour Moncef Kaabi, analyste chez Natixis, "on y est déjà".

Depuis quelques semaines, les prix du pétrole affolent les marchés. Depuis octobre, le light sweet crude à New York a bondi de plus de 20 dollars. S’agit-il de pure spéculation, comme l’a laissé entendre l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) ? Lors de son sommet de Riyad, samedi 17 et dimanche 18 novembre, elle a estimé que l’envolée des cours n’était pas sa faute mais celle des financiers. Notamment celle des fonds spéculatifs, les hedge funds.

Pour les experts, cette assertion n’est que partiellement vraie. "La spéculation force le trait", reconnaît Hervé Lievore chez Axa IM, mais elle n’est pas responsable à elle seule de la flambée des prix. Les cours s’envolent, car le marché redoute une pénurie de l’offre alors que la demande augmente irrésistiblement avec la consommation de pays émergents comme la Chine. Structurellement, les prix montent. Les fonds spécialisés "accompagnent et amplifient la tendance", estime Noël Amenc, professeur de finance à l’Ecole des hautes études commerciales (Edhec) et spécialiste des hedge funds. Pour Stephen Thornber, analyste chez Threadneedle, la spéculation renchérirait le baril "de 15 à 20 dollars". M. Kaabi évoque 25 dollars.

Chiffrer l’ampleur de la spéculation est un exercice délicat, voire "impossible", admet M. Lievore. Mais une chose est certaine : depuis cinq ans, les fonds spéculatifs sont là. "Leur présence se voit, car il y a désormais des acheteurs sur le marché à terme (qui parient sur une hausse des cours) jusqu’à dix-huit mois plus tard", indique M. Thornber. Les industriels, eux, achètent pour consommer dans un délai de deux à trois mois maximum.

Les hedge funds sont très actifs sur le pétrole mais aussi, souvent, sur les autres marchés de l’énergie comme le gaz et les matières premières (or, céréales...). Kostas Iordanidis, gérant d’un fonds de fonds chez Olympia, évalue leur nombre à 600.

SPÉCULATION

La plupart sont très discrets, mais certains se sont distingués par leurs performances spectaculaires avec "des rendements supérieurs à 100 % l’an", glisse M. Iordanidis. Les fonds BP Capital, AAA, Merchant Commodity, Armajaro Commodity sont les plus célèbres. Depuis 2001, l’industrie des hedge funds aurait aussi récupéré la plupart des meilleurs spécialistes du courtier en énergie Enron, disparu après un scandale financier retentissant en 2001.

L’arrivée des fonds spéculatifs sur le marché du pétrole n’est pas un hasard. "Ce sont des gestionnaires intelligents et opportunistes", juge M. Thornber. Et "ce marché a les caractéristiques idéales" pour gagner de l’argent, indique Graham Birch, gérant pour un fonds de BlackRock.

A commencer par celle d’une tendance forte, nourrie par la pénurie anticipée de l’offre. "L’OPEP sera incapable de faire face à la demande" dans quelques années, avance un gérant. En outre, les fonds sont très friands des "anomalies" qui règnent sur les échanges de pétrole et de la volatilité qu’elle provoque. "L’information y est imparfaite comme sur les autres marchés de matières premières", réplique M. Lievore chez Axa IM. Très réactifs et informés, les fonds parviennent ainsi à engranger des profits en anticipant mieux que les autres les évolutions des cours.

Enfin, alors que le dollar est en chute libre, le pétrole fait de plus en plus office de valeur "refuge". Et les turbulences apparues depuis cet été sur les marchés du crédit ont incité les hedge funds à se recentrer sur des domaines plus porteurs, comme les matières premières et le pétrole.

La spéculation semble donc partie pour durer. A moins que le seuil psychologique des 100 dollars ne représente un plafond. S’il est dépassé, il pourrait alors déclencher des ventes en chaîne. "Si un signal de baisse se confirme, les fonds vendront pour éviter de plonger", atteste M. Amenc. Les prix pourraient alors retomber à un niveau estimé par les analystes entre 70 et 80 dollars le baril. Pour Eric Chaney, économiste en chef chez Morgan Stanley Europe, il pourrait même chuter en dessous de 50 dollars dans les deux ans à venir.


LEXIQUE

MARCHÉS. : La cotation internationale du pétrole brut est centralisée sur deux marchés, le Nymex à New York et l’ICE à Londres. Il existe aussi des transactions, en Asie, à Singapour. Le gaz n’a pas de cotation mondiale et son prix est différent suivant les marchés régionaux.

COTATIONS. : La cotation des différents bruts se fait tous les jours et vingt-quatre heures sur vingt-quatre. En Europe, les traders négocient le matin avec l’Asie et, après l’ouverture du marché de New York, avec les États-Unis jusqu’à 23 heures.

CONTRATS. : Ils concernent deux bruts de référence : le WTI (West Texas Intermediate) et le brent (brut de la mer du Nord).


De plus en plus de pétroliers doutent d’une forte relance de la production

Lui croit encore aux prévisions optimistes de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) sur la production pétrolière à l’horizon 2030 ? Dans son dernier rapport (Le Monde du 8 novembre), elle réaffirme qu’elle peut atteindre 116 millions de barils par jour (86 millions en 2007) si l’investissement dans l’exploration-production est à la hauteur. Encore largement partagé il y a quelques années, cet optimisme n’a plus cours dans plusieurs pays producteurs et chez certains patrons de compagnies pétrolières.

Tous jugent difficile - voire impossible - de dépasser le seuil de 100 millions de barils, ce qui risque d’entraîner de fortes tensions dans l’approvisionnement, voire une pénurie à moyen terme. Les réserves sont loin d’être épuisées : avec 3 000 à 4 000 milliards de barils - y compris les pétroles lourds -, il y a du pétrole pour plus de cent ans au rythme de consommation actuel (32 milliards de barils par an). Les raisons de s’inquiéter sont davantage d’ordre politique, économique et environnemental.

Mi-novembre, lors du XXe Congrès mondial de l’énergie, à Rome, le PDG d’ExxonMobil a vigoureusement dénoncé "le nationalisme énergétique" et la volonté de certains pays de s’appuyer sur leurs ressources pétrolières et gazières pour devenir de "superpuissances". A long terme, a souligné Rex W. Tillerson, cette politique est "contre-productive" car elle compromet la sécurité d’approvisionnement et le développement économique.

RARÉFACTION

Le pessimisme - ou le réalisme - gagne de plus en plus de pétroliers. Le 31 octobre, lors de la conférence annuelle Oil & Money à Londres, le patron de Total a jugé qu’il sera "difficile" de produire 100 millions de barils par jour en 2030. Christophe de Margerie juge les prévisions de l’AIE bien peu réalistes et préfère "parler clairement, honnêtement, sans essayer de plaire aux gens".

Au cours de la même réunion, Shokri Ghanem, patron de la Compagnie nationale libyenne (NOC), a craint que "l’offre ne puisse pas progresser au-delà d’un certain niveau, disons autour de 100 millions de barils". Sadad al-Husseini, ex-dirigeant de la Saudi Aramco, a été plus pessimiste en jugeant que les réserves mondiales sont surestimées de 300 milliards de barils (sur 1 200 milliards de brut conventionnel) et que la production a atteint un plateau. Le baril se renchérira même de 12 dollars par an, selon lui, chaque fois que l’écart entre production et consommation sera de 1 million de barils par jour.

Quelques jours après, à New York, le patron de ConocoPhillips, James Mulva, assurait qu’"on ne verra pas l’offre dépasser 100 millions de barils". Découvertes rarement prometteuses, déplétion des grands champs pétrolifères (mer du Nord, golfe du Mexique...), nationalisme énergétique, flots de pétrodollars incitant peu les pays producteurs à investir dans l’exploration-production, réserves peut-être surestimées au Moyen-Orient, coût des projets en forte hausse et règles environnementales de plus en plus strictes : l’offre de pétrole risque de se raréfier, assurent tous ces dirigeants.

Au sein de l’AIE, l’économiste en chef, Fatih Birol, est pessimiste. Il a déjà prévu un déclin de la production dans les pays non membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole "peu après 2010" et il juge que la hausse de la demande au rythme de plus de 1,5 % par an "n’est pas soutenable" d’un point de vue environnemental.

Version imprimable de cet article Version imprimable

Forum de l'article

Aucune réaction pour le moment!
Répondre à cet article
 
Propulsé�par SPIP 1.9.2b | Suivre la vie du site  RSS 2.0 | Navigateur conseille Get Firefox! espace prive | Téléchargez le Squelette du site

CSS Valide !