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Jean-Michel Bezat | Le Monde du 11.11.2009

Pour l’AIE, le statu quo énergétique met la planète sur "une trajectoire dangereuse"

mercredi 11 novembre 2009 par Jean-Michel Bezat

"Notre maison brûle" et nous continuons de regarder "ailleurs". Le fameux cri d’alarme de Jacque Chirac au sommet mondial du développement durable de Johannesburg (2002) pourrait être mis en exergue de la dernière édition du rapport de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), publié le 10 novembre. Le World Energy Outlook 2009 ne pouvait mieux tomber à un mois de l’ouverture du sommet de Copenhague sur le changement climatique.

Non que le document de cette agence dépendant de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), contienne des recommandations très nouvelles ou des scénarios révolutionnaires pour limiter le réchauffement climatique. Mais son principal message, répété depuis quelques années, a au moins le mérite de la constance : il faut réduire l’empreinte carbone du secteur de l’énergie et instaurer "un "new deal" des énergies propres". Et de toute urgence !

La crise économique offre une "chance unique" aux gouvernements de modifier en profondeur leurs choix énergétiques. La saisiront-ils ? Sans signal fort ni cadre international, les industriels ne prendront pas leurs responsabilités, estime-t-on au sein de l’AIE. Deux scénarios s’offrent aux pays de l’OCDE et aux nations émergentes : poursuivre la tendance actuelle, qui met la planète sur une "trajectoire dangereuse" ; ou investir massivement dans les économies d’énergie et les technologies peu émettrices de gaz carbonique.

Dans le premier cas, le charbon, le pétrole et le gaz représenteront 80 % de la consommation en 2030, note l’AIE. Et "plus des trois quarts de l’augmentation de la consommation d’énergie" d’ici là. La houille verra son importance croître, surtout dans la production d’électricité, et le pétrole restera dominant, même si part dans l’énergie passe de 34 % à 30 %. La température moyenne du globe augmenterait alors de 6 degrés en 2100, "causant des dégâts irréparables".

Le second scénario est plus vertueux et ambitieux : adopter une stratégie permettant de ramener les émissions de CO2 à 450 parties par million (ppm), objectif fixé en 2007 par le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat des Nations unies, afin de limiter la hausse de la température à deux degrés. La consommation annuelle d’énergie augmenterait de 0,8 % (contre 1,5 % dans le scénario central). Mais il suppose une politique "radicale et coordonnée" dans le monde entier.

La politique la plus efficace, rappelle l’AIE, reste l’amélioration de l’efficacité énergétique. Il est notamment urgent de freiner la consommation électrique des pays développés, tout en "favorisant l’accès des populations des pays pauvres à l’électricité". Or, 1,5 milliard d’êtres humains en sont privés, et ce nombre ne reculera que de 200 millions dans le scénario central de l’AIE. Sans électricité, il n’est pas de développement économique possible, insiste-t-elle.

"Il faut un signal clair"

L’agence plaide pour un développement de l’éolien, du solaire, des agro-carburants, du nucléaire et du captage-stockage du CO2. Et la fixation d’un prix de la tonne de carbone (50 dollars en 2020 dans les pays de l’OCDE). "Il faut un signal clair pour encourager le déploiement des technologies bas-carbone", indique l’AIE.

Ces actions seront plus coûteuses que la politique du laisser-faire. L’AIE évalue le surcoût à 10 500 milliards de dollars (7 000 milliards d’euros) sur vingt ans, dont 4 700 milliards de dollars dans les transports, 2 500 milliards dans la construction et 1 700 milliards dans l’électricité. Une somme qui ne représentera que 0,5 % à 1,1 % de la richesse annuelle mondiale et qui sera "en partie compensée" par la forte réduction de la facture énergétique. La sécurité d’approvisionnement en serait aussi renforcée.

La rapidité de réaction des gouvernements est cruciale. "Chaque année qui passe réduit la fenêtre de tir" et "accroît le coût de la transformation du secteur de l’énergie", prévient l’AIE, en espérant un "accord solide" à Copenhague. Les réunions préparatoires ont montré que la prise de conscience est là, notamment aux Etats-Unis et en Chine, mais que chacun fait prévaloir ses intérêts économiques.


Pressions américaines sur les statistiques pétrolières

C’est sous la pression des Etats-Unis que l’Agence internationale de l’énergie (AIE), créée en 1974 à l’initiative du secrétaire d’Etat américain Henry Kissinger, écrit dans son dernier rapport que la production pétrolière atteindra 105 millions de barils par jour en 2030. En 2007, elle parlait encore de 116 millions. Or un haut responsable de l’AIE, cité par le quotidien britannique The Guardian, déclare que "beaucoup, au sein de l’organisation, jugent que parvenir à un niveau de 90 ou 95 millions serait impossible". Cette information n’est pas divulguée car "on craint des mouvements de panique sur les marchés financiers si les chiffres sont baissés". Il ajoute que "les Américains craignent la fin de la suprématie du pétrole car cela menacerait leur pouvoir fondé sur l’accès à la ressource". Une autre source non identifiée au sein de l’AIE note qu’on a "atteint le point le plus haut en ce qui concerne le pétrole" et que "la situation est vraiment mauvaise".

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