Liste des auteurs

Véronique SOULE | Libération le 10 avril 2007

Pour une fac vraiment égalitaire

mardi 10 avril 2007
L’Unef a soumis aux candidats à la présidentielle son projet d’« allocation d’autonomie » sans conditions de ressources.

Cent mille étudiants seraient sous le seuil de pauvreté. Le chiffre est de l’Unef, le principal syndicat étudiant, qui dénonce la précarité grandissante des jeunes et a lancé une campagne pour un statut étudiant. Outre l’accès à un logement, qui supposerait d’accélérer sérieusement les constructions des cités U, il comprendrait une allocation d’autonomie, universelle et individuelle. Elle serait calculée à partir de la situation de l’étudiant et non de celle de ses parents comme ce qui est fait actuellement. Ce qui permettrait à tous, « enfants de riches » ou « enfants de pauvres », de voler de ses propres ailes. Cette allocation, qui remplacerait toutes les aides existantes (lire ci-dessous), devrait permettre à l’étudiant de ne pas avoir à travailler et achever ainsi de démocratiser l’université.

Lors de son congrès, en mars, l’Unef a interrogé les candidats à la présidentielle sur cette allocation. La gauche a été la plus réceptive. La verte Dominique Voynet a approuvé « sans réserve » et demandé, reprenant une revendication de l’Unef, l’abandon de la demi-part fiscale dont bénéficient certains parents déclarant des enfants étudiants à charge Ñ une mesure jugée injuste car avantageant les plus fortunés. Marie-George Buffet a parlé d’une « allocation de formation individuelle » de 900 euros au minimum, Olivier Besancenot de 700 euros.

Ségolène Royal, qui semblait hésiter depuis le début de sa campagne, a finalement pris position pour une « allocation d’autonomie », mais sous conditions de ressources. Elle a précisé que cela impliquait « des droits et des devoirs », indiquant qu’un jeune allocataire pourrait en échange s’investir dans le soutien scolaire. Elle a aussi proposé un prêt à taux zéro de 10 000 euros pour les jeunes ayant un « projet de vie » : une idée rejetée par l’Unef et d’autres organisations car le jeune arriverait endetté en début de carrière.

A droite, Nicolas Sarkozy veut inculquer sa « valeur travail » aux étudiants... Il parle d’une « allocation de formation », de 300 euros, modulable en fonction « de l’assiduité et du mérite » . Favorable à des prêts à taux zéro, il voudrait aussi encourager les étudiants à travailler en défiscalisant leurs salaires et en augmentant les bourses aux étudiants qui travaillent. Jean-Marie Le Pen veut bien garder le système de bourses sur des critères sociaux à condition qu’ils soient « doublés par ceux du mérite et de l’assiduité » . Enfin, au centre, François Bayrou défend lui aussi des prêts à taux zéro, remboursables une fois que l’étudiant aura trouvé un emploi, ainsi que des bourses en échange de « services rendus » (emplois de répétiteurs, de bibliothécaires...)


Diplômés option petits boulots

Issus des classes moyennes ou populaires, de plus en plus d’étudiants travaillent pour payer leurs études. Galère financière, horaires à rallonge, temps d’étude écourté... Une source d’inégalités face à l’université.

Vincent rêvait d’un « beau diplôme en arts plastiques » . « Au lieu de cela , dit-il, j’aurai un diplôme en arts plastiques avec mention Mac Do. » En deuxième année de licence à l’université Paris-VIII, à Saint-Denis, Vincent, 22 ans, jongle entre les cours et les petits boulots. Depuis trois mois, il a un CDD de 17 heures par semaine chez Mac Do : 11 heures le samedi et le dimanche, 6 heures le jeudi soir, ce qui lui fait rater un cours important. « Un job qui ne m’apporte rien. Au moins, l’an dernier chez Truffaut, j’avais appris le nom des fleurs. C’est fatigant, debout durant des heures, avec les odeurs de graillon et les clients pas toujours aimables. » Vincent n’a droit à aucune aide ­ bourse, aide au logement, allocation d’études. Sa mère, une autodidacte, est cadre supérieur et touche autour de 2 000 euros par mois. Son père est jardinier, rétribué avec des chèques emploi service. Il y a trois enfants dans la famille. « Ma soeur, étudiante aussi, travaille encore plus que moi comme vendeuse, on se voit à peine à la maison. Le problème c’est que, dans ma discipline, le matériel coûte très cher, particulièrement l’huile , souligne-t-il, et les projets qu’on nous demande supposent d’avoir du temps, ce dont je manque. D’autres, qui n’ont pas besoin de travailler, apportent leurs projets nickel et à l’heure. »

Vincent fait partie de ces milliers d’étudiants qui ont besoin de travailler pour vivre ou pour améliorer l’ordinaire. Ils seraient 800 000 selon l’Unef, le principal syndicat étudiant, occasionnels du baby sitting ou contraints au temps partiel, sur plus de 2,2 millions d’étudiants. Avec la « massification », les enfants des classes moyennes modestes et populaires ont eu accès à l’université, longtemps réservée aux plus favorisés. Mais le système d’aides sociales n’a pas suivi. Pas plus que la construction de logements universitaires bon marché. Résultat : de nombreux étudiants, dont les parents ont des revenus juste au-dessus du seuil donnant droit à des aides, ne reçoivent rien. Contraints de rester au domicile familial, ils ont de plus en plus souvent recours à de petits boulots qui, souvent, les handicapent dans leurs études, et sont parfois source d’échec. Un problème que les politiques ont commencé à prendre en compte, proposant des prêts à taux zéro à foison, ou une allocation d’autonomie sans condition de revenu (lire ci-contre).

Caroline a 20 ans. Au téléphone, elle vante les avantages de crédits à la consommation. En deuxième année de « Communication et Information » à Paris-VIII, elle se plaint surtout du stress que lui procure son job. En « CDI intermittent » (1), elle travaille vingt heures par semaine pour une société spécialisée dans ces crédits. Elle répond aux angoisses, parfois se fait agresser par des clients paniqués de se retrouver avec dix ans de prêt sur le dos... Caroline, timide et réservée, trouve toutefois qu’elle a de « la chance » : elle a fourni ses plannings de cours à son entreprise, qui lui a proposé des horaires adaptés. Payée au smic horaire comme dans la plupart de ces emplois étudiants, elle touche autour de 550 euros par mois. Elle habite chez ses parents à Vitry-sur-Seine, ce qui lui fait une heure et demie de trajet par jour. Son père, d’origine chinoise, est agent de nettoyage, sa mère employée dans la confection. « J’achète le maximum de ce que je peux pour ne pas faire appel à mes parents car j’ai encore une petite soeur. Je mange au resto U : 3,20 euros le repas. Mais les loisirs, les activités culturelles, c’est quasiment impossible. Ce serait pourtant utile pour mes études. En début d’année, un prof nous a demandé : qui lit les journaux tous les jours ? Avec d’autres, je n’ai pas levé la main. Il nous a dit qu’on ne s’intéressait pas beaucoup à ce qu’on faisait. Mais je n’ai simplement pas les moyens. »

L’université Paris-VIII Saint-Denis, héritière de Vincennes, accueille un grand nombre d’étudiants étrangers et de boursiers. A ce titre, elle est certainement plus touchée par le travail étudiant que les prestigieux établissements du centre de Paris. Sur 26 812 étudiants inscrits, quatre sur dix ont une activité professionnelle à plein temps ou temps partiel durant l’année, selon l’Observatoire de la vie étudiante. Et si l’on tient compte des étudiants travaillant temporairement, le taux est d’un sur deux.

Sacrifice. Mais malgré la course permanente, l’impression pénible de « sacrifier » ses études et un fort sentiment d’injustice, Caroline comme Vincent veulent poursuivre « au maximum » . Au moins jusqu’au master, voire jusqu’au doctorat, si financièrement ils y arrivent. « On a beau nous seriner que l’université fabrique des chômeurs , dit Vincent, je reste persuadé que plus on a un diplôme de haut niveau, mieux on est armé. » Vincent se verrait bien prof. Caroline, qui a dû laisser tomber deux cours au premier semestre qu’elle reprendra au second, aimerait travailler dans l’événementiel ou la communication d’entreprise.

« On entend dire parfois que cela fait du bien aux étudiants de travailler car ils découvrent le monde réel , ironise Malvina Pelay, 20 ans. Mais ce sont toujours les mêmes qui travaillent : est-ce que j’ai besoin, moi, de connaître le monde ouvrier ? Mes parents en viennent. Les enfants de cadres, eux, qui en auraient besoin, ne travaillent pas. » Fille d’agents hospitaliers, Malvina a eu droit à une bourse d’échelon 1, l’un des plus bas, et reçoit 100 euros par mois. Elle a décroché une chambre en résidence universitaire à Saint Denis ­ 20 m2 en bon état ­ qu’elle loue 400 euros par mois. Son allocation logement prend en charge la moitié de son loyer. En « Information et communication » avec Caroline, elle a choisi l’intérim : « Les horaires sont plus souples, à la veille de partiels, j’arrête tout pour réviser. » Blonde aux yeux bleus intenses, elle s’est inscrite à une agence d’hôtesses d’accueil où elle est payée légèrement au-dessus du smic. Elle complète par du baby sitting. Malvina passe aussi du temps à militer : elle préside la filiale de l’Unef à Paris-VIII. Elle enchaîne les petits jobs durant les quatre mois de vacances : vendeuse dans un supermarché, agent hospitalier en gérontologie, etc. « J’arrive claquée à la rentrée. »

Abandon. Pour tous, la grande angoisse reste les stages, de plus en plus souvent imposés dans les cursus universitaires et la plupart du temps non payés. « En ce moment je devrais être en stage mais je perdrais mon travail chez Mc Do , explique Vincent, je ne sais pas comment je vais faire. » Pendant trois semaines, Malvina a travaillé soixante-quinze heures par semaine : son stage à la Mairie de Paris plus son travail d’hôtesse dans un salon. Carole Chotil-Rosa, 22 ans, en master de « Politique et Action publique » à Paris-XIII Villetaneuse, a pu s’arranger avec son prof : serveuse dans un bar vingt heures par semaine, il n’était pas question de laisser tomber. Alors elle fera son stage de trois mois cet été. « Mais tous les enseignants ne sont pas aussi compréhensifs. Certains étudiants sont carrément obligés d’abandonner leurs études. »

Coralie Caron, 20 ans, en première année de sciences politiques à Paris-VIII, ne se plaint pas : après avoir été vendeuse dans une boutique de vêtements, elle a trouvé un job à temps partiel ­ dix-huit heures par semaine ­ dans sa branche. Militante à SOS Racisme, elle travaille dans une organisation lycéenne où elle s’occupe de la partie administrative . A 16 ans, ses parents lui ont dit de se débrouiller. « Je ne suis pas contre, ça apprend la valeur de l’argent. » Alors elle vit entre la maison familiale, des colocations ponctuelles et chez des amis. « Et dès que je ne suis pas en cours je milite. »

Version imprimable de cet article Version imprimable

Forum de l'article

Aucune réaction pour le moment!
Répondre à cet article
 
Propulsé�par SPIP 1.9.2b | Suivre la vie du site  RSS 2.0 | Navigateur conseille Get Firefox! espace prive | Téléchargez le Squelette du site

CSS Valide !