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Thomas Lemahieu , Alain Cwiklinski | L’Humanité du 5 juin 2007

Pourquoi ce mal de vivre à en mourir ?

mardi 5 juin 2007 par Thomas Le mahieu, Alain Cwiklinski
Automobile . Trois salariés de Peugeot Mulhouse du même secteur ont mis fin à leurs jours en deux semaines. Leur disparition tragique survient après un premier suicide recensé au mois d’avril dernier.

« Les relations de travail chez Peugeot se dégradent de jour en jour. Les annonces quasi quotidiennes de suppressions de postes et de mutations internes se succèdent. La pression exercée sur les salariés pour produire autant avec moins de personnel s’accentue et les brimades explosent. » C’est dans ce contexte gros d’incertitudes décrit par Vincent Duse, secrétaire CGT du comité d’entreprise, que sont survenus, en l’espace de dix jours au cours du mois de mai trois suicides d’ouvriers de PSA Mulhouse. À leur domicile, pour deux d’entre eux, le troisième sous un pont.

ils travaillaient dans le même secteur

Sans que l’on puisse imputer directement ces faits tragiques à des relations de travail détériorées, de nombreuses questions subsistent parmi les salariés particulièrement éprouvés par ces - suicides à répétition au sein

de l’entreprise alsacienne : « Quatre suicides en moins de deux mois, c’est du devoir des organisations syndicales de s’interroger sur les souffrances qui pèsent sur les ouvriers au point de mettre fin à leurs jours. » souligne Vincent Duze. Un salarié s’était déjà pendu dans l’entreprise au mois d’avril.

Les trois salariés qui viennent de disparaître travaillaient dans le même secteur de l’entreprise, le ferrage, où de multiples restructurations font peser sur les ouvriers une pression constante. (voir interview ci-dessous). Tous ces salariés possédaient une grande expérience professionnelle. Lors du premier suicide, un cariste apprécié de tous ces collègues, la CGT a demandé, en vain, la tenue d’urgence d’un CHSCT extraordinaire. Nous voulions, une nouvelle fois, attirer l’attention de la direction sur la nécessité d’une prise en charge des agents manifestant des signes alarmants de dépressions. Les responsables de Peugeot ont préféré le silence », regrette le syndicaliste. Au ferrage, on apprenait, quelque temps après, le suicide chez lui d’un deuxième collègue puis d’un troisième. Le CHSCT réclamé a, finalement, eu lieu le 29 mai dernier : « La direction a justifié son silence par les enquêtes en cours. Elle a évoqué essentiellement des relations familiales détériorées. Notre collègue au CHSCT a insisté sur les conditions de travail actuelles au ferrage qui créent nécessairement des angoisses parmi les salariés. Pas de réponse sur les mutations internes qui envoient à la chaîne des personnes disposant d’une certaine autonomie de travail, perdre de l’argent et voir modifier leur rythme de vie. Pas de réponse non plus sur ces courriers fleurissant dans les boîtes aux lettres des ouvriers en maladie qui les culpabilisent et les menacent. »

Selon le syndicat, l’un des ouvriers disparus aurait reçu ce type de courrier. Bruno Lemerle, militant de la CGT à Sochaux confirme de façon différente ce genre de pratique sur le site de Montbéliard : « les lettres n’ont pas encore fait leur apparition, mais on convoque les salariés dans le bureau des chefs et la direction n’hésite pas à envoyer des agents au domicile des salariés en maladie pour leur mettre la pression ».

La concertation est urgente

« Lors du CE de jeudi dernier, nous avions fait inscrire cette question à l’ordre du jour afin d’obtenir la fin de ces pratiques. Elle a été purement et simplement ignorée par la direction. » Interrogé, le service de communication de PSA invoque une déontologie apparue après le suicide du mécanicien sur le site de Mulhouse, au mois d’avril dernier : « Son épouse nous a demandé par courrier de ne plus nous exprimer à son sujet », souligne l’attachée de presse. L’entreprise semble pourtant prendre le problème avec une certaine diligence : « Un groupe de travail réunissant médecins, représentants du personnel et membres de la direction doit être mis en place dans les jours à venir. » Vincent Duse ne conteste pas cette nouvelle initiative mais rappelle que l’instance légale chargée d’effectuer ce travail demeure le CHSCT : « La concertation est urgente. Beaucoup ont peur pour leur poste et, tout simplement, pour leur avenir dans l’entreprise. Comment, après de telles annonces, la direction peut-elle encore se retrancher derrière des drames personnels pour expliquer, en partie, ces décès ? Quand cela va mal au travail, les répercussions sur la vie familiale sont inévitables. La disponibilité n’est plus la même et les relations peuvent se dégrader très rapidement au sein de la famille. Il faut que PSA en prenne conscience. » Après quatre suicides en quelques semaines, une conspiration du silence ne doit pas s’instaurer.

l Lors du CE de la semaine dernière, la direction a annoncé que la production de l’usine de Mulhouse baissera de 200 unités par jour à la rentrée pour atteindre 1 240 véhicules (Citroën C4 et Peugeot 206). Cet automne, l’équipe de nuit sera supprimée et les 250 salariés rejoindront les équipes de jour afin de compenser la non-reconduction de 500 contrats d’intérim ou de CDD.


Une contagion qu’on ne peut ignorer

Après les trois suicides au Technocentre, la direction de Renault a, pour la première fois, été contrainte d’admettre sa responsabilité dans les drames.

Trois suicides au Technocentre de Renault à Guyancourt (Yvelines), trois à la centrale EDF de Chinon (Indre-et-Loire), un à la fonderie de PSA à Charleville-Mézières (Ardennes) et un sur le site du constructeur automobile à Mulhouse (Haut-Rhin). Trois ouvriers du secteur ferrage de cette même usine PSA viennent, coup sur coup, ces dernières semaines, de mettre fin à leurs jours (lire ci-contre). Dans cette liste, certains ont commis l’irréparable sur leur lieu de travail ou sur la route, et d’autres à leur domicile ; ils ont laissé pour la plupart des messages pointant des conditions de travail devenues proprement insupportables à leurs yeux. Alors que les directions des entreprises n’hésitent pas à renvoyer systématiquement les ressorts de ces drames aux difficultés rencontrées dans la sphère familiale, les organisations syndicales réagissent souvent avec prudence, en dénonçant les formes nouvelles de « déshumanisation » du travail, ressenties collectivement (contrôles permanents par la hiérarchie, systèmes de notation individuelle, mises en place de batteries d’indicateurs mesurant le rendement, accélération des processus de réduction des coûts, polyvalence subie, stress, surcharge, etc.), mais en se gardant de trancher hâtivement pour les trajectoires individuelles.

Avec l’émoi suscité, à la mi-février, après le troisième suicide d’ingénieur en quatre mois dans le cadre verdoyant de son Technocentre, le constructeur automobile a, sous la pression des syndicats, dû lancer un « plan pour limiter le stress et la surcharge de travail » dans son centre Guyancourt. Ce dispositif, qui ne remet en cause ni les méthodes de travail par objectifs et ni le programme « Renault Contrat 2009 » prévoyant de lancer 26 modèles d’ici là, doit permettre, selon Gérard Leclercq, le DRH de Renault, de « faire en sorte qu’on écoute, qu’on échange et qu’on valorise davantage les équipes dans la vie au travail ». Début mai, Carlos Ghosn, le PDG de Renault, a été contraint de reconnaître qu’il existait « des tensions objectivement très fortes » pour les ingénieurs du groupe, admettant à mots couverts la part de responsabilité de l’entreprise. Quelques jours plus tard, la caisse primaire d’assurance-maladie (CPAM) des Hauts-de-Seine a reconnu comme accident du travail le premier des trois suicides de salariés du Technocentre.

Dans un contexte où, malgré son émergence médiatique, la question du suicide au travail reste trop souvent cantonnée à la rubrique des faits divers, des professionnels de la prévention tirent la sonnette d’alarme : à leurs yeux, des études spécifiques seraient nécessaires afin de mesurer la fréquence du phénomène. « Rien que sur le nombre de suicides sur le lieu de travail, on devrait au moins avoir des données précises, invitait, le mois dernier, Dominique Chouanière, médecin épidémiologiste et chef du projet "stress au travail" de l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS). Mais ce n’est pas le cas, car ces décès sont très faiblement déclarés en accident du travail. Un suicide sur un lieu de travail ne doit jamais être banalisé. C’est un signal d’alerte qui appelle, au risque de se reproduire, la mise en place de mesures de prévention. Je suis effarée par la façon dont les entreprises dénient la part du travail responsable d’un suicide. »

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