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LAURE MANDEVILLE. | Le Figaro le 25 juin 2007

Poutine tisse sa toile gazière dans les Balkans

lundi 25 juin 2007

Alors que le président russe veut promouvoir un nouveau projet de gazoduc en Europe du Sud, les experts s’interrogent sur la capacité de la Russie à mettre assez de gaz dans les tuyaux.

UN NOUVEL ÉPISODE de la bataille russo-occidentale pour les voies de sortie du gaz russe a commencé hier en Croatie. Le président Vladimir Poutine est arrivé hier à Zagreb pour un sommet énergétique avec 10 pays des Balkans, deux jours à peine après que le géant gazier Gazprom eut arraché au pétrolier britannique BP ses parts majoritaires dans le très prometteur champ gazier de Kovykta, en Sibérie.

La concomitance des deux événements ne manquera pas de relancer les débats d’experts sur la fiabilité du partenaire russe. Car, alors que la Russie multiplie frénétiquement les tentatives d’investissement dans le transport et la distribution d’énergie à travers l’Europe - notamment grâce à ses deux projets phares de gazoducs russo-allemand (North Stream) et russo-italien (South Stream) - beaucoup se demandent si elle aura à terme assez d’or bleu à mettre dans les tuyaux, vu le climat hostile qui prévaut dans le secteur énergétique russe pour les investisseurs étrangers.

Signe que cette question touche une corde sensible, le ministère de l’Énergie russe a justifié la reprise en main de Kovykta par l’incapacité de BP à remplir ses objectifs de production, une accusation rejetée par la société mixte russo-britannique TNK-BP. Nombre d’experts craignent au contraire que la reprise en main du secteur par l’État n’aggrave les carences aiguës d’investissement dans la production de gaz russe. Depuis la reprise en main du secteur pétrolier et le démantèlement du géant privé Ioukos, un ralentissement de la production d’or noir s’est fait sentir.

Signe des temps, la question de la fiabilité du partenaire énergétique russe a été au centre d’un colloque de l’Institut français des relations internationales ce printemps. Dans une note éloquente - « Gazprom, mode d’emploi pour un suicide énergétique » - l’expert Christophe-Alexandre Paillard mettait en garde contre l’incapacité quasi programmée de Gazprom « à honorer ses contrats vis-à-vis de ses partenaires européens » dans un avenir de cinq ans, en raison de « nombreuses incertitudes concernant l’état réel des réserves, l’aptitude à investir dans l’exploration-production et la capacité de développement ».

Livraisons accrues pour l’Europe

Le fait est que les trois principaux gisements gaziers s’épuisent et que la Russie n’a pas engagé d’investissements massifs. Plusieurs raisons participent de cette passivité : le mélange des genres entre politique et énergie, qui fait de Gazprom un « amortisseur social », freinant toute tentative de politique antigaspillage.

« Le prix du gaz en interne est très bas, cela n’incite pas à investir », note Christophe-Alexandre Paillard. C’est, selon l’expert, ce même « piège étatique (...) qui conduit le géant gazier à négliger l’investissement intérieur pour investir à l’extérieur, sa politique se confondant avec celle d’un pouvoir maniant l’arme énergétique comme une arme diplomatique et privilégiant du même coup une politique de contrôle plutôt que de développement ».

Selon les chiffres de Christophe-Alexandre Paillard, qui reprennent ceux de l’AIE, la production de gaz russe devrait évoluer entre 2010 et 2012 dans une fourchette de 555 à 645 milliards de mètres cubes, volume « incapable de couvrir les besoins des compagnies européennes » (plus de 150 milliards), si la consommation intérieure russe reste stable.

Selon l’expert, la production russe pourrait afficher en 2010 un manque à gagner global de 63 milliards de mètres cubes, voire de 200 milliards, selon la variante la plus pessimiste. L’ancien vice-ministre russe de l’Énergie Vladimir Milov table sur un déficit gazier de 126 milliards pour 2010. Un vice-président de Gazprom, A. Riazanov, a été « démissionné » en 2006 pour avoir exprimé ses craintes.

Pour la Russie, prévoit Christophe-Alexandre Paillard dans sa note, la seule issue consistera à « augmenter les importations d’Asie centrale ». En ce sens, le voyage de Vladimir Poutine fin mai au Kazakhstan et au Turkménistan ressemble fort à la « réponse » implicite, en forme de pied de nez, de la Russie aux doutes occidentaux. Lors d’un sommet sur la rive turkmène de la Caspienne, les trois pays se sont engagés à investir dans un nouveau gazoduc censé acheminer le gaz d’Asie centrale vers l’Europe.

Ce projet sonne comme un revers pour les Américains et les Européens, qui tentent désespérément de construire une nouvelle voie transcaucasienne de sortie du gaz centre-asiatique. Mais Vladimir Poutine fait remarquer que « le nouvel accord est synonyme de livraisons accrues de ressources énergétiques vers l’Europe ». Nul doute que cet argument sera repris à Zagreb.

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