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Chat modéré par Matthieu Auzanneau | Le Monde le 5 mai 2007

Préserver le climat nécessite "un plan Marshall à l’échelle planétaire"

samedi 5 mai 2007 par Matthieu Auzanneau
Pour le Français Jean-Charles Hourcade, un des principaux auteurs du rapport du GIEC sur la lutte contre le réchauffement rendu public vendredi à Bangkok, la "révolution écologique" passe par un "nouveau contrat social"., vendredi 04 mai 2007

Naaba : Peut-on dire que nous en sommes seulement au début du réchauffement climatique, et que tous les efforts que nous pouvons faire actuellement ne se ressentiront que dans plusieurs dizaines d’année ?

Jean-Charles Hourcade : Il est clair qu’on n’en est qu’au tout début du réchauffement. Par rapport à ce que l’on pensait il y environ une quinzaine d’années, il me semble que ce réchauffement est plus rapide que prévu.

Ceci confirme les données récentes sur les hypothèses pessimistes sur la "sensibilité climatique", c’est-à-dire le rythme de réchauffement que l’on obtient pour un niveau donné de concentration des gaz à effet de serre.

Quant à la deuxième partie de la question, il faut distinguer deux choses. En raison de l’inertie du système climatique, il est évident que les efforts que nous ferions aujourd’hui ne joueront sur le rythme de réchauffement que dans quelques décennies.

Mais en même temps, il faut bien comprendre que si nous ne faisons rien aujourd’hui, les risques de dérapages dans trente ou quarante ans seront encore plus importants.

En d’autres termes, on ne ralentira le réchauffement que dans quelques décennies, mais, à ne rien faire, on pourrait créer un réchauffement dont le rythme sera tel qu’il sera de plus en plus difficile de s’y adapter.

Damfeust : Comment tous les pays peuvent-ils se mettre d’accord sans créer de problèmes diplomatiques, alors que de grandes puissances (USA, Chine...) sont les principaux émetteurs de gaz à effets de serre ?

Jean-Charles Hourcade : D’abord, il faut bien se rappeler, historiquement, un fait curieusement très peu connu. Le dossier du changement climatique a été mis sur l’agenda des négociations internationales par un G7 où siégeait Bush père et Margaret Thatcher.

A l’époque, une partie des dirigeants américains relient très clairement le dossier climat à la question de la sécurité énergétique.

C’est une position qui est aussi présente dans le Parti démocrate américain. Bush junior représente des forces qui vont chercher cette sécurité énergétique soit dans la puissance géopolitique des Etats-Unis (très concrètement la maîtrise du Moyen-Orient), soit dans le développement massif de pétrole venant d’autres régions, des pétroles non conventionnels et à long terme d’une large palette d’options qui peuvent aller de la liquéfaction du charbon aux biocarburants.

Joachim : Le GIEC souligne qu’il faut agir vite. La mauvaise volonté affichée par la Chine condamne-t-elle la lutte contre le réchauffement ?

Jean-Charles Hourcade : Quant à la Chine, les données objectives font apparaître qu’assez rapidement, elle va se trouver confrontée à des problèmes de sécurité énergétique tout à fait significatifs.

Il y aura confrontation sur la maîtrise des sources d’approvisionnement, et la Chine s’active beaucoup aujourd’hui en ce sens dans toutes les régions où il est possible de le faire.

Par ailleurs, une partie de l’élite chinoise est très inquiète des débuts de manifestations des changements climatiques en Chine même, en particulier à cause de la montée des sécheresses et de la désertification de certaines régions, ceci dans un contexte où la dégradation des environnements locaux commence à provoquer de fortes colères paysannes.

En revanche, la difficulté politique de la Chine aujourd’hui est que des centaines de millions de Chinois découvrent la richesse et ont pour vrai désir d’accéder au standard de vie occidental.

Dans les conférences du GIEC, la Chine tient donc toujours la balance égale entre ces deux types de préoccupations : intérêts de long terme et pressions de court terme. Et sa posture diplomatique constante revient à garder ce dossier ouvert tout en rappelant à chaque instant que les gaz à effet de serre ont principalement été accumulés dans l’atmosphère par des pays occidentaux. Elle utilise cet argument pour bloquer toute conclusion qui reviendrait pour elle à accepter l’idée d’engagements futurs réellement contraignants.

Joachim : Quels sont les pays auxquels l’adaptation à la lutte contre le réchauffement risque de coûter le plus cher : les pays développés ou les pays en développement ?

Jean-Charles Hourcade : Là-dessus, toutes les données dont on dispose font apparaître que c’est essentiellement dans certains pays en développement que les problèmes seront les plus difficiles.

Il y a à cela des raisons purement économiques, puisqu’on comprendra qu’il est plus difficile à des populations déjà très vulnérables de prendre des mesures d’adaptation.

Il y a aussi la grande dépendance de ces pays à la production agricole, ne serait-ce que pour l’alimentation de base, et donc leur fragilité par rapport à tout changement significatif des températures et de la pluviométrie.

Ce qu’on craint le plus, c’est que le changement climatique provoque un ensemble significatif de chocs locaux, de migrations entre régions et pays, qui renforceraient des tensions déjà existantes.

Sans aller trop loin dans ce sens, il y a des symptômes qui montrent que l’affaire du Darfour est au départ provoquée par de telles migrations.

DeFlaure : Faire évoluer tout le système de transport, la production énergétique, entre autres : ça ne semble pas être une mince affaire. Je suis surpris par le coût relativement modeste avancé par le GIEC (environ 2 % du PIB).

Jean-Charles Hourcade : La difficulté ici est de comprendre le lien entre un coût sectoriel et un coût global.

Pour prendre l’exemple le plus clair, nous savons tous que faire pivoter de façon importante les systèmes d’énergie et de transport implique de façon directe ou indirecte une augmentation des prix de l’énergie, pour par exemple passer du charbon au gaz dans la production électrique.

Supposons, pour se faire peur, un prix du carbone de 200 euros par tonne. Supposons aussi que ce coût soit transmis au consommateur par une taxe. Voilà qui devra vous effrayer, mais réfléchissez un peu à ce que l’on va faire avec cette taxe. Supposons que l’on en profite pour baisser les charges sociales et financer les systèmes de retraites. Alors, vous voyez bien que l’on vous prend de l’argent d’un côté pour vous le rendre de l’autre.

Si maintenant on tient compte du fait que les prélèvements obligatoires sur le travail sont une source importante de distorsions économiques dans la compétition internationale, alors on va passer d’un coût apparent très important à un coût réel beaucoup plus faible, voire pour les plus optimistes, parce qu’on aura supprimé au passage une source importante de distorsions économiques.

Il faut voir aussi l’impact de ce mécanisme sur la formation des rentes pétrolières. Sans prix du carbone, votre prix de l’énergie va inexorablement monter, et créer une augmentation très forte des rentes pétrolières aux mains des pays producteurs. Trente ans de chocs pétroliers et de conflits au Moyen-Orient ont montré les coûts économiques réels des affrontements économiques autour de cette rente.

Même de façon imparfaite, les modèles utilisés tiennent compte de ces mécanismes bénéfiques, et le résumé pour décideur du GIEC dit bien que le chiffre de 2,5 % pourrait bien être réduit par des politiques appropriées.

Ce qui est vrai en revanche, c’est que si par démagogie ou myopie, les pouvoirs politiques refusent de prendre les mesures d’accompagnement les plus pertinentes, et que d’un autre côté, pour des raisons politiques, ils affichent des objectifs réellement ambitieux de baisse des émissions, alors les coûts économiques et sociaux peuvent très largement passer à des niveaux au-delà de 5 % du PIB.

Guilhem : Les mesures envisagées, les compromis auxquels sont prêts nos dirigeants, et les efforts qu’accepteraient de faire les citoyens ne sont-ils pas dérisoires par rapport à l’enjeu ?

Jean-Charles Hourcade : Ceci me permet de revenir à l’explication précédente. Si le journal du 20 heures vous dit que l’essence va passer à 2 euros le litre, j’imagine déjà le mouvement de protestation.

Le même journal du 20 heures explique, par exemple, qu’il vaut mieux que les revenus du pétrole servent à financer des hôpitaux que des stations de sports d’hiver artificielles à Bahreïn, ou qu’une conférence paritaire sera réunie entre patrons et syndicats pour voir comment ce revenu sera utilisé pour mieux financer les retraites sans augmenter les taxes sur le travail ; si en plus on commence par une petite taxe de quelques centimes d’euro par litre et que les citoyens observent réellement une baisse de l’écart entre leur salaire brut et leur salaire net, alors au bout du compte, les citoyens pourront être convaincus que le nouveau contrat social qu’on leur propose vaut la peine d’être signé.

Joachim : Quel premier bilan tirer du marché européen d’échange de CO2 ? Les quotas excessifs accordés aux industriels prouvent-ils la mauvaise volonté de ces derniers, et la puissance de leur lobbying ?

Jean-Charles Hourcade : Ma réponse spontanée est évidemment oui. Historiquement, le système des permis négociables européens a été mis en place sur les industries lourdes émettrices en carbone.

Il faut distinguer le secteur électrique, qui en quelque sorte est en amont, et qui n’est pas du tout soumis à la concurrence des régions non européennes, et les secteurs utilisateurs comme le ciment, l’acier, qui eux sont soumis à concurrence internationale. Ici, le risque ce sont les délocalisations. Ces industries ont très naturellement tendance à mettre en avant ces risques pour ne pas qu’on leur fixe des contraintes importantes.

C’est ce qui explique les prix actuellement bas du système de permis. Toutefois, les prix étant bas, les pouvoirs publics ont désormais un argument de poids pour se montrer plus rigoureux à la prochaine étape.

Mais on comprend bien qu’ils ne pourront aller plus loin si l’Europe reste seule à accepter des contraintes et des missions significatives. La seule issue serait de lever des taxes aux frontières, comme le suggérait d’ailleurs le Prix Nobel Stiglitz.

Une des vraies questions est que les secteurs couverts par les permis ne représentent aujourd’hui qu’une part minoritaire des émissions et qu’il faudra bien un jour avoir le courage politique d’aborder la question des transports.

C’est bien sûr une question très difficile au plan politique. Elle est en plus techniquement complexe, puisqu’il ne suffit évidemment pas d’augmenter le prix de l’essence.

En effet, un des facteurs principaux de l’étalement urbain qui engendre des obligations croissantes de déplacements vient de la dynamique des prix de l’immobilier et de la croissance continue du prix du mètre carré habité. On oublie trop souvent que les prix des carburants aujourd’hui sont inférieurs à ceux atteints en 1960 ou en 1981. Pendant le même temps, les prix du mètre carré ont eux monté de façon constante. Il y a donc là un problème politique à gérer qu’il faudra bien affronter un jour.

Neo : Diriez-vous que le nucléaire peut être une solution au problème du réchauffement climatique ? Pensez-vous qu’il vaut mieux avoir des déchets nucléaires qu’un réchauffement climatique ?

Jean-Charles Hourcade : Comme le nucléaire est un dossier très symbolique susceptible de produire des frustrations qui empêchent toute politique réelle, il faut dire que le nucléaire, pour des raisons techniques (inertie des investissements, difficulté de satisfaire tous les besoins des particuliers en mobilité) ne peut contribuer qu’à la marge à la lutte contre le réchauffement dans les deux prochaines décennies.

Il pourrait se substituer à 3 ou 4 % des émissions mondiales à échéance 2030, ce qui est inférieur à ce que l’on peut attendre de l’augmentation de l’efficacité énergétique et de l’amélioration des performances de la filière charbon, par exemple, dans certains grands pays.

Concernant les réserves d’uranium, c’est un problème à ne pas négliger, mais on peut aussi s’attendre à de nouvelles découvertes.

En d’autres termes, autant refuser le nucléaire renforce la difficulté de lutter contre le réchauffement climatique, autant cette énergie ne constitue pas une solution toute faite au problème.

Tiossane : Comment imposer aux pays en développement d’adopter des mesures correctives alors que les pays du Nord se sont eux-même appuyés sur une consommation importante d’énergie pour leur développement ?

Il est évident que si les pays du Nord vont voir les pays en développement en leur disant d’adopter des objectifs contraignants pour améliorer le climat, ils ont très peu de chances de se faire entendre en raison de leurs responsabilités historiques dans l’accumulation des gaz à effet de serre.

Pis, ils peuvent même être accusés de faire de l’environnement l’argument d’un nouveau colonialisme visant à bloquer l’accès de l’ex-tiers-monde à la richesse.

En revanche, si la discussion se passe autour des obstacles réels au développement futur, par exemple la sécurité énergétique, l’approvisionnement énergétique des ruraux et des populations urbaines marginalisées, le financement des infrastructures dans les habitats et le transport, alors les chances de négociation sont importantes.

Ce qui se joue est une sorte de plan Marshall à échelle planétaire, où l’on devrait discuter avec ces pays sur la façon dont on peut réduire ou lever certains des obstacles à leur développement de telle façon que cela puisse réduire leurs émissions de gaz à effet de serre.

Mary : Croyez-vous, comme Edgar Morin, que nous sommes à l’an 1 de l’ère écologique ?

Jean-Charles Hourcade : Par posture intellectuelle personnelle, moi qui ai suivi ce type de débat depuis trente ans, je me méfie de ce genre de généralisation. Ce qui est vrai, en revanche, c’est que l’inquiétude écologique a crû beaucoup depuis ces quelques dernières années.

La question est maintenant de savoir dans quelle mesure cette inquiétude va se transformer en pression politique d’un côté, et en transformation des comportements de l’autre, qui permettent de la traduire dans la réalité.

Il y a là un enjeu qui est celui de comprendre ce qu’est réellement la richesse.

Tant que la motivation principale au travail sera celle de l’accès à un mode de consommation où l’on achète aujourd’hui pour jeter demain un jouet ou un vêtement, il y aura beaucoup de problèmes pour concilier ce style de vie avec une réelle prise en compte de l’écologie.

La révolution écologique commencera vraiment quand chacun d’entre nous comprendra qu’il y a d’autres façons d’être riche.

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