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Un article de Dominique Bari paru dans l’Humanité du 3 janvier 2005

Quand la Chine se réveille...

mardi 3 janvier 2006 par Dominique Bari
EMPIRE DU MILIEU . Le coût social du développement mis en cause . Les entreprises privées dénoncées pour l’exploitation de leurs salariés.

Alors qu’une récente réévaluation de son produit intérieur brut portait la Chine à la quatrième place des économies mondiales, les critiques sur le coût social de ce « miracle » de la croissance se font entendre de plus en plus ouvertement. Au sein même du pouvoir, un appel au questionnement sur la nature du développement marque une phase nouvelle du boum économique entamé il y a vingt-cinq ans. Les entreprises privées chinoises sont les premières mises en cause. Un rapport, réalisé à la demande du comité permanent de l’Assemblée nationale populaire (ANP) pour faire le point sur le respect de la loi du travail adoptée en 1995, dénonce l’exploitation des salariés dans l’immense majorité des plus de deux millions de sociétés privées chinoises.

Les auteurs de l’enquête se sont rendus auprès de 2 255 sociétés situées dans sept provinces chinoises, et les résultats sont édifiants. « Les droits légaux des employés sont fréquemment violés dans plus de 80 % des entreprises privées, en particulier dans le secteur immobilier, l’industrie légère, celle des vêtements, la restauration », relevait He Luli, vice-présidente du comité permanent de l’ANP, lors d’une session du comité permanent. Toujours selon le rapport, parmi les moins de 20 % d’entreprises qui respectent la loi, la plupart des contrats sont inférieurs à un an. « Les employeurs refusent de signer des contrats de longue durée pour éviter les obligations légales », a commenté He Luli précisant que la plupart d’entre eux stipulent seulement les obligations des employés et les droits des employeurs. « Certains contrats établissent même que la responsabilité de l’employeur ne peut être engagée en cas de maladie ou même de mort de ses employés, même si cela se passe sur le lieu de travail », a-t-elle affirmé, appelant le gouvernement central à adopter des mesures efficaces pour faire respecter la loi du travail, estimant qu’il était « fondamental de sauvegarder les intérêts des travailleurs ».

Depuis le lancement des réformes économiques en Chine, dès la fin des années soixante-dix, la création d’un secteur non public aux côtés des entreprises d’État a été fortement encouragée par le pouvoir chinois. Il représente aujourd’hui 20 % du PIB employant près de 90 millions de personnes, soit 33 % de la population active des villes. Les « entrepreneurs privés » sont devenus des incontournables du développement chinois, mis à l’honneur par les autorités. Certains se sont vus décerner la médaille du travail comme « travailleur modèle ». La montée en puissance économique de cette nouvelle couche sociale devait trouver des répercussions politiques. Lors du 16e Congrès du Parti communiste chinois à l’automne 2002, l’adoption de la théorie de la triple représentativité dans les statuts ouvrait les portes du PCC à ces nouvelles « élites » déclenchant un certain nombre de controverses au sein même de l’appareil d’État. Parallèlement, la loi sur les entreprises, de 1988, qui officialisait l’existence du secteur privé, la loi sur les syndicats de 1992, et la loi sur le travail de 1994, formant les trois textes principaux devant régir les relations dans l’industrie dans une période marquée par les restructurations industrielles souffrent de leur manque d’application et ne constituent pas les garde-fous nécessaires aux violations des droits des salariés.

Selon le China Labour Watch, une ONG basée à Hong Kong, 57 000 conflits du travail auraient éclaté en 2004 impliquant 3 millions d’ouvriers. Les conditions de travail sordides dénoncées par les travailleurs, les violences patronales, le non-versement des salaires sont d’ailleurs pour l’essentiel à l’origine de la pénurie de main-d’oeuvre constatée depuis deux ans dans les usines de la côte, essentiellement le long de la rivière des Perles, dans le Guangdong. Refusant de plus en plus l’exploitation, les travailleurs migrants ont, dit-on en Chine, voté avec leurs pieds. Les tensions sur le plan du travail, le mécontentement paysan exprimé avec de plus en plus de virulence, la montée des inégalités sociales et géographiques dessinent les nouvelles donnes du développement de la Chine. Le rapport du Parlement rendu public n’est pas un acte isolé, il renvoie à un réajustement plus général de ce développement engagé par Hu Jintao et Wen Jiaobao sous la poussée du monde du travail et des campagnes. Alors que depuis 1987, le PIB chinois double tous les sept ans - la croissance de 2005 est de l’ordre de 9,8 % -, les fruits en sont très inégalement répartis. Ce sont ces inégalités galopantes menaçant la stabilité du pays qui inquiètent aujourd’hui le pouvoir chinois. Le 11e plan quinquennal approuvé par le comité central du PCC en octobre dernier devrait se traduire par une inflexion forte des réformes en faveur de plus de justice sociale D’ores et déjà, la suppression de la taxe de 5 % sur les productions agricoles prend effet dès janvier à l’échelle nationale. Cet impôt, dont l’origine se perd dans la nuit des temps de l’histoire impériale, avait servi comme première source de revenu du gouvernement central dans les années cinquante à financer l’industrialisation du pays. Il ne rapporte aujourd’hui que 22 milliards de yuans (2,2 milliards d’euros), moins de 1 % des ressources fiscales, évaluées pour 2005 à plus de 3 000 milliards RMB. Son abolition reste néanmoins un geste symbolique en direction des campagnes.

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