Liste des auteurs

Un article de Alain Cwiklinski paru dans L’Humanité le 10 janvier 2001

Quand la Lorraine s’effondrera !

samedi 1er janvier 2005 par Alain Cwiklinski
Lorraine. Ennoyage. La mise en eau des anciennes mines de charbon fragilise géologiquement toute une partie de la région et prépare la spéculation sur le prix de l’eau.

Depuis dix ans, on comble d’eau les mines désaffectées de Lorraine. Mais la fin des pompages réguliers menace à terme la stabilité des sols. Le danger se double d’une prospective lourde sur le futur marché de l’eau potable. Reportage.

Un scénario catastrophe, ici, est loin de paraître irréel. Il suffit de se propulser dans quelques mois. En novembre 2002, par exemple, quand Arbed, société minière luxembourgeoise, procède à l’arrêt définitif des travaux et de l’utilisation des installations liées aux concessions de mines de fer. Les pompes d’exhaure s’arrêtent alors. La nature reprend ses droits et les eaux de sous-sol s’ajoutant aux eaux pluviales s’infiltrent. 55 millions de mètres cubes du précieux élément envahissent alors les milliers de kilomètres de galeries du bassin ferrifère nord de Lorraine. Puis une nuit, quelques mois plus tard à peine, les habitants de Nondkeil (Moselle) doivent évacuer leur village sur le point de s’effondrer.

Cette vision pourrait apparaître comme le début d’une ouvre de science-fiction imaginée par Bernard Boczkowski, ancien mineur de fond et président de l’Association de défense d’Ottange-Nondkeil contre l’ennoyage des galeries des mines ferrifères du canton de Fontoy (voir encadré). Pourtant, en recoupant les arrêtés préfectoraux successifs, les courriers de la DRIRE (direction régionale de l’industrie et de la recherche) et les relevés miniers adressés à cette association, cette invraisemblable conclusion s’impose à tel point que le ministre de l’Industrie, Christian Pierret, n’hésite pas à mettre, en préambule aux concertations à venir avec les neuf associations et les élus des onze communes du canton de Fontoy concernés par le problème de l’ennoyage, la menace d’expropriation de la population. Il va falloir partir. Un exode que refusent, de but en blanc, les 20 000 Lorrains menacés. Et pour cause. Le 15 octobre 1996 à Auboué (Meurthe-et-Moselle), sur la colline de Coinville, l’ancienne cité minière se lézarde brutalement. Les planchers penchent, le bitume des routes éclate et les trottoirs se soulèvent. Dans le sous-sol, les galeries de la mine viennent de s’écrouler. Cent mètres plus haut, soixante-dix familles doivent quitter les lieux à la hâte. Plus encore que les maisons, ce sont des vies qui s’effondrent (voir encadré). Après ce premier accident, les experts tergiversent et refusent, dans un premier temps, de lier cette catastrophe à l’exploitation de la mine. On découvrira plus tard que le défruitage, (extraction du minerai) fut effectué largement au-dessus des seuils de sécurité. L’ennoyage autorisé par l’État lors de l’abandon de concession par l’exploitant minier a naturellement accéléré la dissolution des marnes intercalaires et a provoqué ces effondrements de galeries. En milieu calcaire, cela s’appellerait " phénomène naturel " par la création de doline de dissolution. " Dans le bassin minier ferrifère de Lorraine, la création de milliers d’effondrements artificiels résulte de la volonté de l’exploitant et de l’État de faire l’économie de la remise en état d’un patrimoine sous-terrain ", s’insurge Bernard Boczkowski, en brandissant un dossier réalisé par des amis ingénieurs démontrant que la consolidation des galeries en dessous de son village est possible. Ce qui serait réalisable à Nondkeil le serait pour tout le bassin. Encore faut-il s’en donner les moyens financiers.

L’eau remplacera-t-elle le minerai de fer ?

L’ennoyage fait peur à juste titre car, après Auboué, les communes de Montois-la-Montagne, Moutiers, Roncourt et Moyeuvre sont venues rejoindre le clan des sinistrées. Alors comment, après deux expériences négatives dans le bassin sud (Auboué) et centre (Moyeuvre), cette erreur pourrait-elle se renouveler dans celui du nord (Nondkeil) ? Christian Félici, président de l’Association de la vallée de l’Alzette à Audun-le-Tiche, ne cache pas que derrière l’ennoyage se profilent d’énormes enjeux économiques : " Sous nos pieds, annuellement, près de 50 millions de mètres cubes d’eau circulent. L’ennoyage provoquera pendant quelque temps une altération de cette eau par des sulfates de sodium. Mais dès que cette pollution aura disparu, cette eau constituera une richesse importante, non seulement parce que l’eau potable risque de devenir une denrée rare, mais aussi parce que certaines sociétés privées y trouveront une source de profits considérables. Ce n’est pas un hasard, en effet, si deux grandes sociétés distributrices d’eau ont fourni des études sur l’exploitation des eaux d’exhaure. "

L’or que représente l’eau remplacera-t-il l’or rouge du minerai de fer ? Tout porte à le croire. Le bassin de population de Thionville consomme plus de 20 millions de m3 d’eau potable par an. Si l’ennoyage est maintenu pour novembre 2002, Thionville et son agglomération ne seront plus alimentés directement par les eaux issues des pompages actuels et devront trouver de nouvelles ressources en eau potable se substituant à l’exhaure minière. Une aubaine pour certains, mais certainement pas pour le consommateur. L’ennoyage livrera pratiquement toute la région du bassin thionvillois à un quasi-monopole de Vivendi-Metz, ex-Compagnie générale des eaux, et amorce la fin des régies municipales de traitement des eaux. Un avis que ne partage pas tout à fait Élisabeth Leroy, présidente de l’association d’Angevillers, qui prend exemple sur ce qui passe actuellement sur le bassin centre : " Les taux de sulfates atteignaient au 24 février 1997 à la mine d’Anderny à Tucquegnieux 1 408 mg/l de sodium alors que les normes de potabilité sont fixées à 50 mg/l. Depuis 1994, ces taux n’ont cessé de progresser. Combien de temps faudra-t-il pour retrouver les taux de potabilité d’avant ennoyage ? Cinq ans ? Dix ans ou plus ? Le coût du traitement de l’eau amènerait son prix à plus de 35 francs/m3. La population n’accepterait pas. "

Et si elle n’avait pas le choix ! Ce montant est déjà atteint à Briey (bassin sud). Le dossier de l’ennoyage est donc bien avant tout un dossier politique, qui engage les acteurs locaux à prendre position sur le développement économique, le coût social de l’après-mines n’épargnant ni le pouvoir d’achat ni les conditions d’existence des 20 000 habitants du canton de Fontoy et au-delà de la Lorraine entière.

Une nouvelle étude

Le 8 novembre dernier, devant la colère générale de la population, Christian Pierret a décidé d’engager une " expertise lourde " visant à étudier les différentes solutions pour le sous-bassin nord : ennoyage ou non-ennoyage. Les résultats de ce travail confié à des experts de toute origine géographiques seront connus au printemps 2001. " Une étude de plus qui a pour but, nous ne sommes pas dupes, de calmer les ardeurs avant les élections ", constate Christian Félici et de rajouter : " Auboué, Montois et Moyeuvre représentent aux yeux de tous des expériences dont il convient de tirer des conséquences. Il serait dangereux d’aborder cette expertise avec le seul regard du technicien ou, je le crains, celui du pur financier. Deux expériences et deux erreurs, avec leurs cortèges de malheurs et de désordres, sont là pour nous démontrer que l’ennoyage a plongé dans le désarroi des populations entières. "

La consternation des élus

Les élus, eux, se mobilisent avec le soutien de la population. Leur première démarche a consisté à demander l’annulation de l’arrêté préfectoral du 29 octobre 1998 prévoyant l’ennoyage. Après deux années d’instruction, le tribunal administratif de Metz, visiblement encombré sous les dossiers, n’a pas encore inscrit cette affaire dans l’ordre du jour de ses jugements.

Alors ils écrivent et participent aux diverses tables rondes à la préfecture ou au ministère de l’Industrie, rappelant inlassablement : " Une région touchée par les affaissements miniers perd irréversiblement tout attrait. Elle fait fuir ses habitants, elle empêche tout nouvel investissement, l’ennoyage, à terme, c’est la désertification. " Après la fermeture de la raffinerie puis de la mine en 1997, Audun-le-Tiche, ville frontière avec le Luxembourg, a perdu un tiers de ses habitants. Lucien Schaefer, ancien mineur et maire de cette commune, dénonce les largesses concédées par l’État aux industriels : " L’après-mine, c’est nous qui le gérons au quotidien. Un permis de construire refusé pour l’abri d’un terrain de boules situé dans une zone à risque, des quartiers entiers qui entrent dans le giron des biens communaux, avec, comme il se doit, tout à refaire sans la taxe minière, supprimée et non compensée. Alors je cours à la sous-préfecture chercher les moyens financiers pour réaliser ces investissements vitaux pour la vie de mes concitoyens. " Rappelant un passé pas très lointain où François Mitterrand affirmait que les mines de Lorraine ne fermeraient pas, ou que Lionel Jospin promettait que Renault ne quitterait pas Vilvorde, il reste très prudent sur les déclarations de bonnes intentions de certains ministères sur l’ennoyage de sa région : " Chat échaudé craint l’eau froide, il faut continuer à nous mobiliser en sachant que les luttes perdues d’avance, ce sont celles que l’on refuse de mener. Soyons vigilants, il y a des périodes propices à la concertation, mais on le sait, le couperet arrive plus facilement après ! " Les méfaits de l’abandon du bassin minier ne s’arrêtent donc pas aux seuls affaissements d’une autoroute ou d’une route interdite à la circulation des vélos et des piétons. La fermeture des exploitations minières, l’abandon du bassin ferrifère et sidérurgique et l’ennoyage des zones exploitées soulèvent beaucoup de problèmes et de drames parmi la population d’une Lorraine qui n’en finit pas de payer le lourd tribut humain, écologique et économique de l’après-mines.


L’ennoyage, un max de menace !

Pour permettre aux mineurs d’extraire le minerai de fer, les exploitants pompaient l’eau qui se trouve naturellement dans le sous-sol. C’est l’exhaure. L’ennoyage consiste à arrêter ce pompage et à laisser l’eau envahir les galeries. Les collectivités du bassin du nord de la Lorraine concernées par les conséquences de l’ennoyage sont : Ottange, Rochonvillers, Rosselange, Tressange, Angevillers, Audun-le-Tiche, Aumetz, Boulange, Fontoy, Hayange.

L’ennoyage aura plusieurs conséquences pour ces collectivités, notamment des effondrements à localisation imprévisible, avec ce que cela signifie pour les victimes déracinées, mais également des désordres hydrogéologiques multiples et en particulier sur les débits des cours d’eau existants avec des risques d’inondation sur la rivière Fentsch ou à l’inverse un assèchement du Veymerange, qui lui deviendrait très rapidement un cloaque.

Version imprimable de cet article Version imprimable

Forum de l'article

Aucune réaction pour le moment!
Répondre à cet article
 
Propulsé�par SPIP 1.9.2b | Suivre la vie du site  RSS 2.0 | Navigateur conseille Get Firefox! espace prive | Téléchargez le Squelette du site

CSS Valide !