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Thomas Lemahieu , Sébastien Ganet , Yves Housson | L’Humanité du 25 avril 2007

Quand le MEDEF et l’UMP théorisent la « domination »

mercredi 25 avril 2007 par Yves Housson, Sébastien Ganet, Thomas Le mahieu
Pour justifier les salaires exorbitants des grands patrons, les ultralibéraux puisent dans les thèses néoconservatrices.

« Si je suis élu président de la République, je ferai voter, dès l’été 2007, une loi qui interdira la pratique détestable des golden parachutes parce que c’est contraire aux valeurs qui sont les miennes, expliquait Nicolas Sarkozy, jeudi dernier, à Marseille.

Je n’accepte pas que dans une entreprise on explique aux salariés qu’il faut supprimer 10 000 emplois parce qu’on a besoin d’argent pour développer de nouveaux avions et que, dans la même entreprise, le patron parte avec un chèque de huit millions d’euros. J’en ai assez que nos idées soient travesties par le comportement de quelques-uns, j’en ai assez que certains pensent que l’on doit être récompensé, y compris quand on a échoué. » La veille, Laurence Parisot avait, non sans embarras, tenté d’éteindre l’incendie en promettant, pour mieux écarter toute velléité de légiférer, « l’autorégulation » au sein des conseils d’administration des entreprises du CAC 40 : le - MEDEF ayant fait des « recommandations » en janvier, a-t-elle expliqué devant la presse, les multinationales sont priées de les suivre « à la lettre et dans l’esprit »... Plus tard, la présidente de l’organisation patronale testait un autre argument pour enterrer la polémique : « Si nous sommes le seul pays à instaurer une loi, les sièges sociaux vont partir, les meilleurs talents ne vont pas rester en France. Et pourquoi pas une législation sur les rémunérations des acteurs de cinéma ou dans le monde sportif ? »

Qu’est-ce qui différencie le dirigeant d’entreprise du commun des mortels ? Les patrons des grands groupes peuvent-ils moralement s’octroyer des salaires mensuels qui correspondent à des centaines de SMIC ? Nicolas Sarkozy comme Laurence Parisot éludent fréquemment cette question, et quand ils daignent y répondre, ils avancent l’idée que c’est en quelque sorte le prix du « risque » qui pèse, selon eux, sur les épaules des chefs d’entreprise. La bonne vieille « théorie » du « travailleur poltron » qui, en vertu de son aversion pour le risque, préfère la « routine » du salariat à l’aventure de l’« esprit d’entreprise ».

Plus fondamentalement peut-être, et dans la continuité, au fond, des saillies absolument néoconservatrices du candidat de l’UMP sur le déterminisme génétique des suicides et de la pédophilie, il existe dans ce courant qui - prétend valoriser le « mérite » une propension consistant à naturaliser la domination, à l’essentialiser. Ce discours infuse la plupart des manuels de management et de coaching. Lors de l’université d’été du- MEDEF de 2004, par exemple, Henri de Castries, président du directoire d’Axa et, par ailleurs, très proche soutien de Nicolas Sarkozy, fustigeait « un système d’enseignement mandarinal qui repose trop sur le QI et pas sur le caractère, ni, plus grave encore, sur le charisme ». Devant une autre assemblée la même année, un flatteur qui vit aux dépens de ceux qui l’écoutent livrait les clés de cette supériorité transformant le boss en leader. « Connaissez-vous l’intelligence émotionnelle ? interrogeait ce psychothérapeute spécialisé dans le coaching des grands patrons. Elle loge dans la partie la plus développée du cerveau, le cortex préfrontal. C’est la création, l’invention, la capacité de penser la nouveauté, de faire face à la gazéification d’un monde en phase de déstructuration. Quand on la détruit, c’est la lobotomie. Mais quand on a percuté, quand on est capable de recruter le préfrontal, on s’aperçoit que la vie humaine n’est pas scindée entre le coeur et l’esprit, entre vie professionnelle et vie privée. C’est dans le cortex préfrontal qu’on trouve le charisme, donc l’intelligence émotionnelle, les ressources pour affronter le changement. »

Une fois cette anthropologie de pacotille assimilée, l’UMP et le MEDEF pourraient argumenter plus frontalement : pourquoi tant de haine ? Pourquoi les pauvres hères refuseraient-ils qu’on paye à son juste prix, à coups de stock-options, le « charisme » inné des surhommes ?


Patrons plus riches, salariés appauvris

Entreprise . Alors que les dirigeants du CAC 40 ont touché en moyenne 2,2 millions d’euros en 2006, les rémunérations des employés de ces groupes ont été écrasées.

La rémunération moyenne des patrons du CAC 40 a été de 2,2 millions d’euros en 2006. Alors que les questions sociales ont pour partie été évincées du premier tour de la présidentielle par les enjeux de sécurité et d’identité, malgré le scandale provoqué par les indemnités de départ de Noël Forgeard, ex-PDG d’EADS (voir l’Humanité du 20 avril), elles pourraient revenir sur le devant de la scène après la publication, hier par le quotidien les Échos, de la « rémunération brut totale des patrons du CAC 40 en 2006 ».

Creusement des écarts

La palme de la plus haute rémunération revient au PDG de LVMH. Bernard Arnault a touché plus de 4 millions d’euros en 2006. Il est suivi de près par Henri de Castries, le PDG d’Axa, qui empoche une rémunération globale de 3,8 millions d’euros sur 2006, en augmentation de 19 %. Un prix spécial doit être décerné au secteur financier. Le patron de la BNP-Paribas, Baudoin Prot, a vu sa rémunération augmenter de 21 % en 2006, à 3,3 millions. Le montant est le même pour Daniel Bouton (Société générale). Georges Pauget (Crédit agricole) a bénéficié d’une hausse de 54 % de sa rémunération (à 1,7 million d’euros). La plus forte augmentation revient au PDG de STMicro Electronics, Carlo Bozotti, avec + 119 %.

En contrepoint, les NAO (négociations annuelles obligatoires) des entreprises du CAC 40 montrent un écrasement des salaires. Pour l’année 2007, aucune augmentation générale n’aura lieu à la BNP-Paribas, seulement des primes d’intéressement sont prévues, comme au Crédit agricole. À la Société générale, les salariés n’ont obtenu que 2 % d’augmentation et ce, malgré les gains de productivité. L’écart flagrant avec les rémunérations des grands dirigeants des banques a poussé à une multiplication des mouvements de grève pour motif salarial pourtant rares ces dernières années dans ce genre d’établissements (voir l’Humanité du 22 février). Dans l’industrie automobile, les salariés de Renault n’ont eu droit qu’à 1,5 % d’augmentation générale alors que le PDG, Carlos Ghosn, a vu sa rémunération exploser de 45 % pour atteindre 2,6 millions d’euros. À France Télécom, les salariés devront se contenter d’une augmentation de 1,1 %. Le PDG, Didier Lombard, s’est vu octroyer une augmentation de 27 %.

les stock-options à la hausse

La part du salaire fixe dans les rémunérations des dirigeants des très grandes entreprises a semble-t-il beaucoup diminué. Sur un revenu total de 3 758 182 euros, le PDG d’Axa, par exemple, a touché 500 000 euros en fixe. La part variable est de plus de 3 millions d’euros, à laquelle il faut ajouter près de 190 000 euros de jetons de présence et 4 150 euros d’avantages en nature. La prépondérance de la part variable a pour but d’aligner la rémunération du dirigeant sur les performances de l’entreprise. Ces performances sont elles-mêmes définies sur la base de critère de gestion maximisant la fameuse « valeur pour l’actionnaire », c’est-à-dire le montant de la trésorerie disponible que l’entreprise versera sous forme de dividendes à ceux qui détiennent le capital. Dans ce cadre, les stock-options représentent en quelque sorte l’arme ultime. Les montants attribués aux dirigeants du CAC 40 restent considérables et peu transparents. Ils sont l’un des moyens pour rapprocher les dirigeants des préoccupations des actionnaires, en les transformant eux-mêmes en détenteurs significatifs de parts de l’entreprise. Ainsi, Thierry Desmaret, ex-PDG de Total, possédait 477 200 actions du groupe qu’il dirigeait en 2006, Jean-François Dehecq (Sanofi-Aventis), 412 000 et Serge Tchuruk (Alcatel-Lucent), 236 000. Un rapport d’information de la commission des Lois de l’Assemblée nationale notait, en décembre 2003, qu’en moyenne, chaque dirigeant du CAC 40 possédait pour 5 millions d’euros d’options en 2001.

Depuis, pas moins de quatre lois ont abordé la problématique de la rémunération des dirigeants, mais seulement sous l’angle de la transparence. Au-delà de la transparence, le principal problème demeure néanmoins. La rémunération des dirigeants reste liée au cours de l’action, c’est-à-dire à leur capacité à écraser la masse salariale.


Des primes à la « financiarisation »

À France Télécoms, Jean-Michel Gaveau, administrateur CGT, a voté contre la rémunération attribuée au PDG : 1,4 million d’euros.

Salaires astronomiques, copieuses indemnités de départ ou « parachutes dorés », distribution de stock-options, retraites « chapeau »... Ce que touchent les grands patrons défraie régulièrement la chronique. Sur fond de diète pour la feuille de paie des simples salariés, les révélations en la matière font scandale et ont amené le législateur, depuis quelques années, à s’emparer du sujet. Quatre lois en cinq ans visant, surtout, à imposer un minimum de transparence dans un domaine où régnait une opacité allant évidemment de pair avec l’octroi de privilèges difficiles à justifier aux yeux de l’opinion publique. La loi Breton de 2005 stipule ainsi que le rapport annuel d’un groupe doit détailler tous les éléments de rémunération des dirigeants et leurs critères de calcul. Peu ou prou, avec encore de fortes lacunes, les sociétés du CAC 40 ont commencé à se soumettre à ce devoir d’information. La transparence est donc en marche (limitée, cependant, aux grands groupes, les sociétés non cotées n’étant pas concernées)... et le scandale demeure : celui de rémunérations patronales proprement insolentes, comme le montrent les chiffres publiés hier par les Échos.

Quel traitement réserver à un sujet qui concerne la gouvernance des entreprises mais touche aussi, au-delà, aux valeurs fondatrices de la société ? Après la révélation, il y a quelques jours, de la prime de départ de 8,5 millions d’euros versés à Noël Forgeard à la suite de son départ de la tête d’EADS, l’ensemble des candidats à la présidentielle s’étaient, sans surprise, déclarés choqués. Les réactions s’étaient focalisées sur ces parachutes que même Sarkozy avait déclaré vouloir « rendre illégaux ». S’agissant des stock-options, autre avantage réservé au cercle étroit des hauts dirigeants des groupes, le candidat UMP se propose, non pas de le supprimer, mais, démagogiquement, de l’étendre à l’ensemble des salariés (mais cette fois, on l’imagine, à une toute petite échelle). Le Parti socialiste, de son côté, s’engage à « encadrer par la loi le montant et les conditions de versement des rémunérations des dirigeants ». Il s’agirait notamment de « rendre obligatoire la publication dans les groupes cotés d’un rapport qui fixera une fourchette entre les plus basses et les plus hautes rémunérations, stock-options et indemnités de départ comprises ». Peut-on s’en tenir là ?

À France Télécoms, le conseil d’administration a récemment voté la rémunération annuelle du PDG, - Didier Lombard : près de 1,4 million euros, dont 900 000 euros de salaire fixe et 450 000 euros de part - variable. Administrateur - représentant les salariés (CGT), Jean-Michel Gaveau s’est prononcé contre. Pour lui, la part variable, liée aux résultats financiers, à la rentabilité à court terme, devrait être « bannie ». « Surtout les stock-options, qui représentent une part de rémunération possible considérable si l’action monte » et qui, du coup, incitent à « faire monter l’action, faire plaisir aux actionnaires, et donc, indirectement, à mettre en oeuvre des critères de gestion aux antipodes de la santé de - l’entreprise ». Si une part de rémunération aléatoire devait subsister, juge Jean-Michel Gaveau, elle devrait « intégrer des - critères de qualité de service, environnementale et sociale ».

Cette affaire des salaires des patrons est, on le voit, étroitement corrélée au type de gestion (aujourd’hui ultrafinanciarisée) en vigueur. Ne l’est-elle pas aussi à la conception du pouvoir dans l’entreprise ? L’attribution de droits nouveaux aux représentants des salariés, leur permettant de peser, jusqu’au niveau du conseil d’administration, sur les orientations stratégiques (exigence posée avec insistance par Marie-George Buffet tout au long de sa campagne) n’aurait-elle pas pour effet de diminuer le rôle des PDG et d’invalider leurs rémunérations provocations ?

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