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Laurence Mauriaucourt | L’Humanité du 18.04.2011

Quand le travail cesse, de quoi parle-t-on ? De travail !

mercredi 20 avril 2011 par Laurence Mauriaucourt
Quand un travailleur en grève rencontre un travailleur en grève, le travail est au cœur des échanges  : ses conditions, sa qualité, son organisation, ses revenus, les lois qui le régissent, les injustices qui le minent… Ambiance chez Toyota à Onnaing et sur le chantier du Grand Stade à Lille.

Sur le parking de l’usine Toyota d’Onnaing, dans le Nord (3 000 salariés et 500 intérimaires), ils sont plusieurs centaines à se battre pour un 13e mois et une prime exceptionnelle de 800 euros, déjà obtenue par une filiale du groupe qui fabrique les sièges de la nouvelle Yaris à quelques kilomètres de là. «  Nous, on fabrique la voiture tout entière, pour 1 200 euros par mois, toutes primes comprises, et à chaque fois qu’on parle d’augmentation de salaire, la direction nous répond que ce n’est pas prévu ou qu’une étude est en cours. Nous sommes la seule entreprise automobile de la région à ne pas avoir de 13e  mois  ! Ils nous remercient sans arrêt pour notre implication. Au début tu y crois, tu es content. Mais au final, ça nous fait une belle jambe.  » Dix ans que ça dure pour ce père de famille de trente-sept ans, qui fait grève pour la première fois  : «  À l’intérieur, on a l’impression d’être seul au monde à galérer. Là, je m’aperçois qu’on est tous, tous, tous dans la même galère.  » Cet ouvrier de production n’a pas été augmenté l’année dernière. Son défaut  : «  Produire une qualité de travail supérieure aux attentes.  » Un ouvrier qui égale les attentes empoche 1,15 euros de plus par mois. L’homme poursuit, doucement  : «  Nous souffrons tous de problèmes physiques et notamment de maux de dos. On est tous croqués.  » Lors d’une formation «  gestes et postures  » à l’interne, il lui a été conseillé de se coucher tous les jours au plus tard à 21 heures, y compris le week-end, pour récupérer, et de faire 30 minutes de piscine quotidienne. «  Et mes enfants, je les vois quand  ? Et l’entrée de la piscine qui coûte 3,60 euros, vous imaginez  ?  »

Les salariés du numéro 1 mondial de l’automobile sont tous «  agents de production  ». «  Ils ne reconnaissent même pas les différents métiers  », déplorent les grévistes. Ils ont de la compassion pour les collègues du Japon frappés par le récent séisme. D’autant que certains ont reçu une formation au pays du Soleil levant pour apprendre les «  process  ». Participation à une collecte, minute de silence organisées par la direction… Mais ici, on se souvient aussi  : «  Quand un de nos collègues intérimaires s’est suicidé et qu’un autre s’est tué en voiture en venant travailler, rien. Aucun hommage officiel. On le connaissait, on travaillait avec lui…  » L’inventaire est sans fin, dans les discussions, mais aussi au micro. Un blog de grève, un journal, une caisse de grève, une boîte à idées pour ceux qui n’ont pas la parole facile, un service d’ordre, un comité de grève, l’unité syndicale pour la première fois  : «  Dans un mouvement comme celui-ci, on apprend tous les jours, on se découvre, on découvre les qualités et le courage des uns et des autres malgré des pressions intenses  », affirme Éric Pecqueur, délégué CGT. «  Avant, j’avais des collègues de travail, maintenant j’ai des copains  », résume, émouvant, un militant CFDT dans le mouvement pour la première fois, devant plus d’une centaine d’autres. Solidarité, émotions, colère, actions, musique, café, repas pris en commun… Le mot est lâché  : «  On a l’impression de vivre Mai 68.  »

«  Dix jours qu’on est en grève. La direction ne veut pas négocier  ? Pourtant la loi l’y oblige, non  ?  » Cette question, c’est un salarié d’Eiffage, employé sur le chantier du grand stade, qui nous la pose. Le blocage du site a été jugé illicite par le tribunal d’instance de Lille, saisi par la direction. Les lois, le rapport de forces, communiquer avec les journalistes, les syndicalistes, les avocats, les politiques, on apprend ici aussi. «  Je n’oublierai jamais que réclamer 85 euros d’augmentation a mené des camarades au tribunal  », souffle un très jeune ouvrier. «  Ça peut paraître une petite somme, mais au bout de l’année, pour nous, ça ferait une sacrée différence  !  » Et puis, quand viendra la retraite… les calculs fusent. D’un côté, des millions de bénéfices, des cadres qui ont voiture de fonction, téléphone, resto et, de l’autre, des ouvriers pour qui la direction n’organise même pas le traditionnel barbecue ou méchoui qui réunit tous les salariés sur n’importe quel autre chantier. «  Il y a bien des repas organisés sous nos yeux, sous un chapiteau, mais nous n’y sommes pas invités. Ces gens-là nous regardent travailler en passant derrière les vitres teintées de leurs grosses voitures.  » Mépris. Le mot revient sans cesse. Fierté aussi de bâtir ce stade de 50 000 places ou le Louvre-Lens. D’avoir bâti le casino et l’hôtel de police de Lille. «  Ne cassez pas l’image des métiers du bâtiment  ! Même si, c’est vrai, ça ne paye plus comme avant. Mais c’est partout pareil, si on travaillait dans un bureau, je suis sûr qu’on aurait aussi des revendications.  » Comme chez Toyota, on évoque ici «  les cadences  » et les managers qui n’ont aucune connaissance du métier. On dénonce la perte progressive de qualité des ouvrages, par manque de temps. Un manque de temps qui génère toujours plus de profits, mais aussi des accidents. Qui empêche de transmettre le savoir-faire aux jeunes qui doivent pourtant apprendre sur le tas. «  J’ai trente et un ans, j’ai un bac pro de commerce. Mais je ne trouvais pas d’emploi et je voulais passer mon permis. Je me suis présenté dans une agence d’intérim. Immédiatement j’ai été pris. Au bout de deux semaines, Eiffage m’a proposé un CDI.  » Ce jeune coffreur ne regrette pas son «  choix  ». 120 kilomètres par jour pour venir à Lille depuis le Cambrésis. «  On est trois à habiter dans le même coin, on s’arrange pour être sur le même chantier et faire du covoiturage.  » Mais toutes les dépenses du quotidien ne peuvent pas trouver arrangement de ce type et c’est là que le bât blesse. «  Les primes sont comptabilisées comme du salaire et la direction affirme qu’on est payés à la grille syndicale, mais c’est faux  ! On apprend aux jeunes qu’il ne faut jamais parler d’acquis  !  » commente un «  ancien  » qui démontre savamment «  comment on se fait avoir  ».

Le droit de grève ne date officiellement que de 1864 (abolissant le «  délit de coalition  »), tout comme celui de créer un syndicat. Le droit d’élire des représentants du personnel date de 1936, celui de mettre en place un comité d’entreprise, de 1945, et celui de pouvoir désigner un délégué syndical, de septembre 1968.

Une grève a un caractère licite et protège le salarié gréviste (syndiqué ou non) si le mouvement est collectif, c’est-à-dire s’il concerne au moins deux personnes d’une même entreprise, quand cette dernière est seule concernée. Elle peut ne concerner qu’une personne dans le cadre d’un mouvement dépassant la seule entreprise.

Aucun minimum de temps de grève, ou maximum, n’est imposé par la loi.

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