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Un article de Muriel GREMILLET et Stéphanie PLATAT paru dans Libération le 22 février 2006

Qui veut du CPE ? C’est pas les patrons

mercredi 22 février 2006 par Muriel Gremillet, François WENZ-DUMAS, Stéphanie PLATAT

Surtout, pas d’enthousiasme délirant. Le contrat première embauche (CPE), qui sera demain en débat au Sénat et a motivé la motion de censure déposée par la gauche et rejetée hier à l’Assemblée nationale, a l’air de passer un peu au-dessus de la tête des patrons. Le ton a été donné par le Medef, et sa présidente, Laurence Parisot, qui s’est pour le moins montrée circonspecte sur ce nouveau contrat de travail réservé aux moins de 26 ans : « Parce qu’on a toujours dit qu’il n’est jamais bon de traiter de manière spécifique une catégorie de population. » Des réserves, a-t-elle précisé, mais « pas un feu rouge ». Correctif maladroit, qui en dit long sur l’accueil fait au CPE par les chefs d’entreprise. « Pour une fois qu’on a un gouvernement qui se bouge, on ne va pas lui tirer dessus à boulets rouges », modère Françoise Cocuelle, la présidente du Centre des jeunes dirigeants (CJD). Avant d’asséner : « Mais on ne prend pas le problème du chômage à la racine, on continue à traiter ça au coup par coup. Sans recul. »

Contraintes. Beaucoup de DRH et de chefs d’entreprise reprochent au gouvernement de ne pas avoir « eu le cran d’étendre le CNE », le contrat nouvelles embauches, réservé aux entreprises de moins de 20 salariés, à toutes les entreprises. « Si l’idée est de nous permettre de faire des contrats plus courts, de licencier plus facilement, de nous adapter à nos marchés, alors il fallait y aller franchement », note ce DRH d’une grosse PME de la métallurgie. Presque le même reproche à l’Association nationale des directeurs et cadres de la fonction personnel (ANDCP). « Nous souhaitions être libérés des contraintes du CDD qui est trop court ou comporte trop d’impératifs pour voir se créer un CDD de mission qui aurait été une alternative à la naissance du CNE », résume Daniel Croquette, le délégué général de l’association.

Résultat, avant même d’être mis en place, le CPE est contesté par le patronat à qui il était censé faire plaisir : « Mes diplômés d’école de commerce, si je leur propose un CPE, je suis sûr qu’ils iront chez les concurrents, note une des responsables RH d’une entreprise de conseil. Je parie que ceux qui ont quelque chose à vendre sur le marché du travail, qui savent que les entreprises ont besoin d’eux, n’accepteront pas la précarité pendant deux ans... » Et juré, les employeurs ne souhaitent pas non plus offrir ça aux jeunes entrant sur le marché du travail. C’est en substance ce qu’explique le rapport remis par Henri Proglio, le PDG de Veolia Environnement, à Gérard Larcher, le ministre du Travail. Selon ce patron chiraquien, la norme d’embauche doit continuer à être le CDI (lire Libération d’hier). Autre risque, pointé par les juristes des entreprises et qui pourrait les dissuader d’user du CPE comme du CNE, l’insécurité liée à la rupture du contrat. Dans ces deux contrats, l’employeur peut licencier le salarié sans avoir à motiver sa décision dans les deux premières années. Ce qui peut camoufler des motifs illégaux, mais suppose aussi que, dans bien des cas, pour savoir pourquoi son contrat n’est pas prolongé au-delà des deux ans, le salarié fera appel aux juges des prud’hommes. « A terme, ça peut être un vrai problème », note Françoise Cocuelle du CJD.

Premier pas. En fait, le patronat n’espère qu’une chose. Que le CPE ne soit qu’une première marche vers le fameux « contrat de travail unique », remplaçant du CDD, du CDI, voire de l’intérim. Avec une protection des salariés proportionnelle à leur ancienneté et une flexibilité indexée sur les impératifs économiques de l’entreprise, comme le préconisait une note de l’OCDE début février. Le Medef, le CJD, Croissance plus, tous militent pour un tel dispositif, qui simplifierait le code du travail. Le Medef a mis en place une commission sur le sujet, le gouvernement a la sienne et les syndicats comptent répliquer rapidement. Mais, pour l’instant, les contrats Borloo, plus le CNE, auxquels va s’ajouter le CPE, égalent complication et doutes. Or, en matière de social, les patrons ont horreur des choses compliquées. Au point de redorer le blason du bon vieux CDI : « Franchement, licencier dans les deux premières années un jeune en CDI, c’est pas une affaire, raconte le patron d’une entreprise de travaux publics. Sur ce point là, je ne vois pas l’intérêt du CPE... »


De Barre à Villepin, trente ans de recettes spéciales jeunes

La droite favorise les exonérations de charges, la gauche les emplois aidés.

par François WENZ-DUMAS

Trente ans ! Bientôt trente ans que les gouvernements successifs inventent des dispositifs censés faire refluer le fléau du chômage des jeunes. Avec, sous des vocables différents, des recettes immuables : celle des emplois aidés à gauche, celle des exonérations offertes aux employeurs à droite.

Au commencement était le pacte pour l’emploi des jeunes. C’était en 1977 et Raymond Barre était Premier ministre de la France. A l’époque, le taux de chômage des jeunes atteint 11,3 % des actifs de moins de 25 ans. De quoi ébranler les certitudes du « meilleur économiste de France ». En ces temps oubliés, le chômage frappe 5,3 % de la population en âge de travailler, soit deux fois moins qu’en 2004, mais deux fois plus qu’en mai 1968. Avec ce pacte, les patrons sont priés d’accueillir les jeunes pour des stages en entreprise, en échange d’exonérations de cotisations sociales. Après une embellie de quelques mois, le chômage repart à la hausse : il frise les 20 % chez les jeunes et 7,5 % pour l’ensemble de la population quand la gauche arrive au pouvoir, le 10 mai 1981. Dès mars 1982, le gouvernement de Pierre Mauroy prend, par ordonnances, des mesures pour « assurer aux jeunes de 16 à 18 ans une qualification professionnelle et faciliter leur insertion sociale ». Un an plus tard, patronat et syndicats signent un accord jetant les bases du contrat de qualification pour les jeunes, et du stage d’insertion dans la vie professionnelle (SIVP).

Mais le résultat se fait attendre. En juillet 1984, le taux de chômage franchit la barre des 10 % de la population active, et celui des jeunes approche les 25 %. Ministre du Travail dans le gouvernement Fabius, Michel Delebarre lance les TUC, travaux d’utilité collective. La droite ironise sur ces emplois évoquant les ateliers nationaux de 1848, quand la deuxième République employait les chômeurs à dépaver et repaver les rues, et dont les initiales font penser à des biscuits d’apéritif.

« Les TUC ont été la première tentative pour apporter aux jeunes quelque chose qui associait activité et formation » se défend, vingt-deux ans plus tard, Michel Delebarre. « Il faut se replacer dans le contexte de l’époque : c’était une approche nouvelle, qui préfigurait les dispositifs qui ont été repris ensuite », poursuit le député-maire socialiste de Dunkerque. « Au total, 350 000 jeunes ont bénéficié de ce dispositif, réservé aux collectivités territoriales. Ce n’était donc pas, comme la plupart des mesures prises par des gouvernements de droite, une exonération de charges accordée aux entreprises privées, mais une étape dans un parcours d’insertion. »

Le dispositif est complété en 1986 par des allègements de charges en faveur du privé dans le cadre du plan d’urgence pour l’emploi des jeunes de Philippe Séguin. Et quand arrive l’embellie de 1988-1990, le chômage général repasse sous la barre des 10 %, puis des 9 %, et celui des jeunes redescend à 17,6 %.

En 1990, Michel Rocard remplace les TUC par les CES (contrats emploi solidarité), élargis à l’ensemble des demandeurs d’emploi. Pour les moins de 25 ans, sont créés la Paque (préparation active à la qualification et à l’emploi) et l’exo-jeunes.

Quand, en 1993, Edouard Balladur dévoile son projet de CIP (contrat initiative emploi), qui permet aux employeurs de ne payer les moins de 25 ans qu’à 80 % du Smic, il met dans la rue des centaines de milliers d’étudiants et de lycéens, révoltés par le « Smic-jeunes ». Le CIP est enterré avant de voir le jour.

De retour au pouvoir en 1997, les socialistes revisitent l’idée du TUC et en font un contrat de travail de cinq ans à temps plein réservé aux services publics et aux associations : naissent les emplois-jeunes de Martine Aubry. Le succès est au rendez-vous, d’autant que la croissance est de retour. Le chômage repart à la baisse. Mais pour peu de temps.

En 2002, la droite enterre les emplois-jeunes, jugés trop coûteux et contraires aux dogmes de l’économie libérale. « C’était une erreur de les supprimer, au moins aussi brutalement », reconnaît un responsable de l’UMP. Alors ministre du Travail, François Fillon tente de donner le change en lançant en septembre 2002 le contrat jeune en entreprise. Simple dispositif d’exonération de charges, il suscite un effet d’aubaine. Au moment où l’on incite les entreprises à embaucher des jeunes de moins de 23 ans sans qualification, les ex-emplois-jeunes pointent à l’ANPE. Pour la troisième fois en vingt ans, le chômage des jeunes repasse au-delà des 20 %.

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