Liste des auteurs

Mustapha Kessous et Laetitia van Eeckhout | Le Monde du 17.06.2008

Raymond Chauveau de la CGT : "Nous sommes en mesure de lancer une troisième vague de grèves"

mardi 17 juin 2008 par Mustapha Kessous, Laetitia Van Eeckhout

Pour Raymond Chauveau, secrétaire général de l’union locale CGT de Massy (Essonne), le vrai bilan de la grève des sans papiers n’est pas dans les chiffres : 400 régularisations sur 1 400 dossiers déposés dans les préfectures, après deux mois d’un mouvement d’ampleur, "c’est peu", concède-t-il. Mais pour ce syndicaliste, à l’initiative de la grève, le principe d’une régularisation par le travail est désormais acté. "Le premier bilan, il est là", se félicite-t-il.

D’autant que ces régularisations sont intervenues sur des métiers en tension qui n’étaient pas initialement ouverts à ces travailleurs africains. "Cette lutte a obligé le gouvernement à mettre dans sa poche la circulaire du 20 décembre qui réserve les métiers peu qualifiés aux seuls nouveaux entrants dans l’Union européenne", insiste-t-il. Pour le cégétiste, le gouvernement a fait l’erreur de parier que le mouvement ne durerait pas, et il affiche ses "contradictions" en tentant de freiner les régularisations et de diviser le mouvement : "Il n’est pas acceptable, relève Raymond Chauveau , que dans une même entreprise l’un soit régularisé et l’autre pas, parce que l’un est dans l’Esssone et l’autre dans les Hauts-de-Seine".

De fait, les administrations délivrent des récépissés de carte de séjour, d’un mois pour certains, de trois mois pour d’autres, mais aussi de simples autorisations provisoires de séjour d’une semaine à trois mois, avec ou sans autorisation de travail. "Elles continuent de raisonner comme si elles examinaient des dossiers de régularisation "vie privée, vie familiale"", déplore le syndicaliste, reprochant au gouvernement de n’avoir défini aucune position claire sur la façon de procéder à une régularisation par le travail. "On se retrouve en face d’un double, d’un triple langage, le ministère de l’immigration laissant chaque préfecture agir à sa guise", argue M. Chauveau. "De hauts responsables de préfecture nous disent : "Ordre, contre-ordre : on n’en peut plus ! Il faut que le gouvernement prenne ses responsabilités"", assure-t-il.

Pour la CGT, de deux choses l’une : ou le gouvernement accepte de discuter "sérieusement" de la méthode à appliquer, aux grévistes comme aux autres travailleurs sans papiers qui pourraient se déclarer, ou le mouvement est parti pour durer. Le syndicat avertit : "aujourd’hui, nous sommes en mesure de lancer une troisième vague de grèves, beaucoup plus importante que les deux autres réunies", jure Raymond Chauveau.

RÉALITÉ IGNORÉE

Si, ici où là, des militants d’autres syndicats, Solidaires notamment, soutiennent des grévistes, la CGT reste la seule organisation à pleinement se mobiliser dans ce mouvement. "Nous sommes à l’initiative", rappelle Raymond Chauveau qui se défend de prendre en otage le mouvement, comme l’en ont accusé les associations de sans-papiers. Au sein de la CGT, reconnaît-il cependant, des militants ont encore du mal à comprendre que le syndicat prenne en charge ces dossiers. Pour Raymond Chauveau, cette grève oblige la société à prendre en compte une réalité jusqu’alors ignorée. "Aujourd’hui, ces salariés sont reconnus pour ce qu’ils sont : des travailleurs. Chez eux, une conscience de classe se forge", observe-t-il. Pour lui, il était temps que le syndicat prenne ce dossier en main. "Notre rôle de syndicat, insiste-t-il, est de montrer que ces personnes ne sont pas en dehors du monde du travail. Ce que le gouvernement n’a pas compris."


400 régularisations obtenues par les sans-papiers grévistes

Ils sont sept, sept travailleurs sans papiers. Depuis qu’ils ont décidé le 20 mai d’occuper l’agence de nettoyage industriel Samsic de Massy (Essonne), qui les emploie, cinq ont été régularisés. Deux attendent toujours. Mais tous iront jusqu’au bout et ne lèveront le piquet de grève que lorsqu’ils auront tous leur titre de séjour en poche.

Lancé par la CGT et l’association Droits devant ! ! le 15 avril, amplifié par une nouvelle vague le 20 mai, le mouvement de grève des travailleurs sans papiers de la région parisienne n’a abouti qu’à quelque 400 régularisations sur 1 400 dossiers déposés en préfecture.

Au-delà des cas emblématiques, souvent couronnés de succès, des salariés du restaurant de l’Ile de la Jatte à Neuilly-sur-Seine, de celui de L’Ile à Issy-les-Moulineaux, ou encore du Bistro Romain des Champs-Elysée, les occupations se poursuivent dans la restauration, mais aussi le bâtiment, le nettoyage, les services à la personne, le jardinage. Deux mois après le début de la grève, 41 entreprises franciliennes restent occupées. La CGT dénombre encore 600 grévistes.

Il a beau n’en compter que sept sur les 350 salariés de son agence, le chef d’établissement de Samsic à Massy, Mehdi Daïri, a "hâte" que cela se termine "au plus vite, sans bruit". Lorsque le 20 mai, ses salariés se sont présentés à lui pour lui annoncer qu’ils allaient squatter son agence jusqu’à ce qu’ils soient régularisés, ce responsable a fait le choix du pragmatisme.

Il a "tout de suite pris les choses en main" et constitué les dossiers de régularisation, qu’il a lui-même été porter à la préfecture. "C’est dans l’intérêt de tout le monde. Leur démarche est légitime. Ils sont là depuis des années, travaillent, cotisent, payent des impôts et nous, nous sommes satisfaits d’eux. Les licencier n’était pas la solution", dit-il, assurant être tombé des nues en découvrant leur situation.

M. Daïri reconnaît que "le fait de ne pas être seul responsable dans ce cas" lui a "ôté un poids". L’an passé, dans une autre entité du groupe, il avait été "obligé de licencier", à la suite de vérifications des papiers de ses salariés comme la loi l’oblige désormais.

Mener la démarche "individuellement, cela peut se retourner contre l’employeur. Mais là, le fait que cela s’inscrive dans un mouvement porté par la CGT et concernant plusieurs entreprises, cela rassure", avoue-t-il.

Au départ, il a "quand même appelé la police", ne concevant pas que les employés puissent "prendre en otage" ses locaux. Mais les forces de l’ordre ont répondu qu’elles ne pouvaient pas intervenir. Alors, "il a mis un vigile pour surveiller les lieux, mais très vite il l’a retiré", raconte Diara Dogo, un des grévistes mauritanien de l’entreprise, qui réside en France depuis six ans.

De fait, la cohabitation entre les grévistes, installés dans deux salles du rez-de-chaussée, et les membres de l’équipe de direction, qui travaillent à l’étage, est sereine. "Quand on arrive le matin, le café est prêt ", apprécie Stéphanie, une assistante qui descend volontiers, comme d’autres collègues, discuter dans ce qui sert de pièce à vivre. Dans la salle d’à côté, les matelas s’entassent.

Pour cinq des grévistes, qui travaillent pour Samsic depuis au moins deux ans, les choses sont allées assez vite : dès le 4 juin, ils ont reçu un récépissé de régularisation. "Cela a a été un soulagement de savoir que l’on pouvait marcher dans la rue, travailler, la tête libre", témoigne Daïra Dogo.

Il n’a cependant pas repris le travail par solidarité avec ses deux collègues qui, à mi-temps ou encore en CDD, se sont vus exiger par la préfecture des preuves d’ancienneté dans l’entreprise de résidence en France. Pour tous, employeur et salariés, le temps est long. Durant la grève, il faut continuer à payer le foyer et les factures, rassurer les familles au pays qui s’inquiètent de ne plus rien recevoir.

Version imprimable de cet article Version imprimable

Forum de l'article

Aucune réaction pour le moment!
Répondre à cet article
 
Propulsé�par SPIP 1.9.2b | Suivre la vie du site  RSS 2.0 | Navigateur conseille Get Firefox! espace prive | Téléchargez le Squelette du site

CSS Valide !