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Article de Dino DIMEO, Laure NOUALHAT paru dans Libération le 31 octobre 2006

Réchauffement : la facture sera salee

mardi 31 octobre 2006 par Laure NOUALHAT, Dino DIMEO

Le rapport rendu public hier matin à Londres par sir Nicholas Stern, ancien haut responsable de la Banque mondiale, propose une vision très pessimiste de l’avenir de la planète. Al Gore, l’ex-vice-président américain, était venu jusqu’à Paris au début du mois pour présenter son film catastrophe sur le réchauffement climatique. Hier, sir Nicholas Stern a présenté une note très salée de 5 500 milliards d’euros : cette facture pharaonique du réchauffement climatique, détaillée dans un rapport de 700 pages, est le fruit d’une étude demandée en 2005 par le Premier ministre Tony Blair et le ministre des Finances Gordon Brown afin d’évaluer les conséquences économiques du réchauffement pour le Royaume-Uni et le monde d’ici 2100. La conclusion de Stern est limpide : si rien n’est mis en oeuvre pour lutter contre le changement climatique, le monde pourrait être entraîné dans une crise économique de l’ampleur de celle de 1929.

Inondations, pénuries... Stern insiste : pour combattre l’émission croissante des gaz à effets de serre et donc contenir une hausse des températures sur terre, il faudrait y consacrer aujourd’hui l’équivalent de 1 % du PIB mondial, soit 270 milliards d’euros. Sinon, la somme à payer risque d’être entre 5 et 20 fois supérieure, jusqu’à atteindre 850 euros pour chacun des 6,5 milliards d’individus qui peuplent la planète.

Nicholas Stern décrit les graves conséquences d’un réchauffement planétaire de l’ordre de trois degrés Celsius. Inondations, manque d’eau potable, pénurie de récoltes, personnes déplacées par centaines de millions, dans l’incapacité de produire ou d’acheter des vivres... Selon lui, un sixième de la population mondiale se trouverait menacé. « S’il n’est pas endigué, le réchauffement climatique va entraîner un ralentissement très grave de l’économie mondiale », a répété hier l’auteur du rapport lors d’une conférence de presse.

La publication de cette étude aura comblé le Premier ministre Britannique : la Grande-Bretagne fait partie des quelques pays européens qui taxent les émissions de gaz à effet de serre. Dans une lettre ouverte publiée hier matin dans le quotidien The Sun , Blair écrit : « C’est le rapport le plus important sur le futur que j’ai jamais reçu depuis que je suis devenu Premier ministre. Le rapport Stern devrait être considéré à travers le globe comme le dernier mot sur la raison pour laquelle le monde doit agir maintenant pour limiter les dégâts que nous causons à notre planète. »

Dans l’absolu, plus les pays sont pauvres et plus vite ils seront touchés. Pour enrayer un dérèglement de l’activité économique et sociale de la planète, le rapport préconise donc que les pays riches payent un peu plus que leur quote-part. Il alerte les plus pollueurs, comme la Chine, l’Inde et les Etats-Unis (toujours pas signataires du protocole de Kyoto), pour qu’ils se mobilisent enfin contre les émissions de gaz à effet de serre. Tony Blair a estimé que, même si la Grande-Bretagne cessait aujourd’hui toute pollution, l’économie en terme d’émissions polluantes engendrée serait annulée en moins de deux ans par la croissance chinoise.

Impasse. Nicholas Stern risque cependant de devoir affronter assez vite ses détracteurs. Déjà, en janvier, après la publication d’articles sur ce sujet, un groupe de neuf économistes de droite avait tiré sur lui à boulets rouges. « En prenant des hypothèses incertaines pour des vérités qui sont discutables ou fausses, on se retrouve sur un chemin qui ne mène nulle part », écrivaient-ils. Cela pourrait être pire lorsque Stern se rendra aux Etats-Unis pour défendre sa thèse.

Mais beaucoup se félicitent de son travail. Le centre d’études stratégiques de Chatham House, à Londres, considère que ce plan « place la responsabilité de l’action entre les mains de ceux qui gèrent l’économie et la politique étrangère » et non plus des scientifiques et des écologistes. L’entreprise a aussi été saluée par Pierre Perbos, administrateur du Réseau action-climat France : « Il n’y a pas beaucoup d’analyses sérieuses pour quantifier le changement climatique, a-t-il expliqué hier. C’est un des rares efforts pour mettre de la rationalité dans ce débat sans fin. » De son côté, l’ONG environnementale WWF a qualifié le rapport Stern d’ « appel au réveil ».


Moulinage de variables incertaines

Quand on modélise le coût futur du changement climatique, le montant obtenu dépend des variables que l’ordinateur mouline et du nombre d’incertitudes qui les entourent. En l’espèce, Stern a joué sur le niveau d’augmentation des températures. Que ce soit + 2,5 ou + 5 °C à la surface du globe, l’impact sur l’agriculture, la pollution, l’industrie, la mortalité, l’énergie ou la pêche n’est pas le même. Il a ensuite pris en compte des variables inconnues, comme le coût économique de la disparition d’une espèce, le coût des changements sociaux, des catastrophes à venir, les éventuels sauts technologiques, l’adaptation des ménages et des industries... Le tout dans une ambiance « business as usual », c’est-à-dire fondée sur les consommations actuelles, sans envisager les probables changements de comportement qui surviendront au fil des années. Et des catastrophes !


Efforts insuffisants des pays industrialisés

Europe de l’Est mise à part, leurs émissions globales ont augmenté de 11 % de 1990 à 2004.

Doit absolument mieux faire. Tel serait le commentaire à porter sur le bulletin de la planète à la rubrique « Emissions de gaz à effet de serre ». Selon un rapport de l’ONU publié hier à Bonn, les émissions de ces gaz, responsables du réchauffement climatique, auraient tendance à grimper depuis 2000 dans les pays industrialisés.

Le rapport de la Convention-Cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) commençait pourtant bien : « Les émissions globales des pays industrialisés ont chuté de 3,3 % au cours de la période 1990-2004. » Un bon score à relativiser car cette baisse, surtout due à une diminution de 36,8 % des émissions dans les pays d’Europe centrale et orientale, en transition économique, est largement pondérée par l’augmentation de 11 % des rejets des autres pays industrialisés. « Ces 3 % ne sont pas une réduction due à la mise en place de politiques efficaces, tempère Morgane Creach, du Réseau action-climat. Mais elles viennent d’un scénario au fil de l’eau, notamment aidé par la chute de l’économie dans les Etats en transition. Prendre 1990 comme année de référence était idiot, surtout pour les pays d’Europe centrale. » La transition des pays de l’Est se faisant moins rude au fil des années, ces pays ont connu un accroissement de la production de gaz à effet de serre de 4,1 % depuis 2000, « ce qui est préoccupant », selon Yvo de Boer, secrétaire exécutif de la CCNUCC.

Aux pays industrialisés donc de redoubler d’efforts dans les années à venir. Au cas par cas, les résultats sont pour le moins hétérogènes... Ainsi, les émissions de la Turquie ont bondi de plus de 70 % en quatorze ans, tandis que celles de la Lituanie ont chuté de 60 % ! La France a réduit ses émissions de 0,8 % par rapport à 1990, grâce à son parc nucléaire. En Grande-Bretagne, le gouvernement a mis le turbo et a diminué ses émissions de 14,3 % par rapport à 1990. En revanche, l’Espagne, victime de sa croissance, a émis 49 % de gaz à effet de serre en plus...

Les Etats-Unis conservent la première place des émetteurs mondiaux, avec 25 % du total. Même sans avoir ratifié Kyoto, ils s’étaient engagés à diminuer leurs émissions de 6 % (toujours par rapport à 1990) d’ici à 2012. Ils ont malheureusement déjà échoué, puisque leurs rejets ont augmenté de près de 16 % entre 1990 et 2004. Le rapport de l’ONU ne concerne que 41 pays industrialisés, liés à la convention. Les mastodontes que sont la Chine et l’Inde ne sont pas pris en compte... Secteur par secteur aussi, des efforts restent à faire, notamment dans les transports, où les émissions ont augmenté de 23,9 %.

En dépit de ces chiffres, Yvo de Boer s’est montré optimiste, persuadé que les outils mis en place permettront aux pays industrialisés d’atteindre leur objectif (5 % d’émissions en moins en 2012 par rapport à 1990). Notamment les mécanismes de développement propre permettant d’investir dans des projets sobres en CO2 dans les pays en développement. Jusqu’à présent, 375 projets ont été enregistrés et plus de 900 attendent d’être validés. Ils représenteraient une économie d’émissions d’environ 1,4 milliard de tonnes, soit 12 % des gaz émis en 1990 par les pays industrialisés.

La prochaine conférence des Nations unies sur les changements climatiques, aura lieu à Nairobi du 6 au 17 novembre. C’est là que se jouera l’avenir de Kyoto et que se négocieront les efforts de chacun.


Des droits à polluer pour les particuliers

Ils peuvent, volontairement, compenser leurs rejets en finançant des projets sobres en CO2.

Tout écolo qui se respecte rêve d’avoir une empreinte écologique proche de zéro, mais, à moins de finir ermite au fond d’une grotte, cela reste un voeu pieux. Alors, pour ceux qui ne supportent plus de dégrader la planète, voici un moyen d’acheter leur droit à polluer ou, plus exactement, de compenser les effets néfastes sur le climat de leur mode de vie. Comment ? En finançant des projets sobres en dioxyde de carbone (CO2, étalon des gaz à effet de serre, responsables du réchauffement). On appelle ça mécanismes de compensation. Mis en oeuvre pour les grosses industries dans le cadre du protocole de Kyoto, ils sont désormais accessibles aux particuliers et aux petites et moyennes entreprises. « Vous appelez cela des droits à polluer, mais nous, nous le voyons différemment », précise Matthieu Tiberghien, du programme Action carbone, coordonné par l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) et Good Planet, la boîte écolo- friendly de Yann Arthus-Bertrand. « Nous finançons des projets de solidarité internationale, qui, dans ce cas précis, visent à lutter contre le réchauffement. »

Le système n’est pas neuf mais fait de plus en plus d’émules. Ainsi, dès 2004, le Forum économique mondial de Davos avait proposé à ses participants de contribuer financièrement à des projets antipollution, au prorata de la quantité de CO2 produite par leurs déplacements. Aujourd’hui, Al Gore compense les émissions de la tournée de promo de son film Une vérité qui dérange . En l’accueillant, Jean-Louis Debré a annoncé que l’Assemblée nationale allait elle aussi se lancer dans la compensation... Quant au gouvernement belge, il va compenser les déplacements de ses fonctionnaires. La compensation, c’est tendance.

Sites web. Comment ça marche ? Actuellement, trois sites proposent ce service : ils calculent les émissions de CO2 selon le déplacement réalisé, puis le coût de la compensation. Ces sites prélèvent 15 % de ce montant, ou beaucoup plus, pour financer deux types de projets : les sobres en carbone et ceux qui le séquestrent dans l’atmosphère. Par exemple, Action carbone finance la reforestation de la Sierra Nevada de Santa Marta, en Colombie, tout en restituant des terres aux populations indigènes. Les conditions climatiques de la région vont permettre la fixation de plusieurs dizaines de milliers de tonnes de CO2 sur une dizaine d’années. En général, les projets, choisis selon les « mécanismes de développement propre » du protocole de Kyoto, sont financés dans les pays en développement.

En France, les émissions atteignent une moyenne de plus de 8 tonnes de CO2 par an et par habitant. Un chiffre quatre fois supérieur à ce que la planète est en mesure d’absorber pour chaque être humain. Même si les entreprises, les industriels et l’Etat ont leur part de responsabilités dans ce chiffre, la Mission interministérielle de l’effet de serre (Mies) estime que les ménages français étaient responsables de 47 % de ces émissions. Normal, tous les actes de la vie courante (se chauffer, se déplacer, se loger, se nourrir) engendrent des émissions. A part les jusqu’au-boutistes qui refusent dorénavant l’avion pour leurs vacances au bout du monde, peu de gens sont encore prêts à sacrifier leur confort, leur soif de voyages, leur voiture ou leur chauffage au fioul. En revanche, en compensant, ils déculpabilisent et ont même le sentiment de faire quelque chose d’utile.

Olivier travaille dans une société d’ingénierie liée à des activités pétrolières. Il compense ses voyages personnels en avion auprès du Groupe énergies renouvelables, environnement et solidarités (Geres). « A Paris, je n’ai pas de voiture, à la maison, je peux agir sur mes émissions, mais je ne peux rien faire concernant les émissions dont je suis responsable en prenant l’avion », avoue-t-il. Philippe Patouraux, patron d’une entreprise de traduction à Aubagne, compense les déplacements en voiture et en avion de ses 10 salariés, 6 tonnes émises en 2005, soit 249 euros chez CO2 Solidaire. « Je voulais m’engager. Mais cela ne constitue pas une excuse pour ne rien faire par ailleurs, précise-t-il. D’une année sur l’autre, on réfléchit à la façon de se déplacer. J’essaie de venir en vélo au travail, certains salariés se sont rapprochés de l’entreprise. Compenser n’est pas une façon de se racheter une conduite. »

Faire parler. Les détracteurs du mécanisme estiment qu’il dédouane les gens (lire ci-dessous). Peut-être qu’après tout son intérêt est de faire, une fois de plus, parler du réchauffement et de l’impact de chacun. « La démarche de compensation doit être la dernière étape d’une prise de conscience. Nous disons aux gens de mesurer d’abord leur impact, de le réduire ensuite, puis éventuellement de compenser ce qui est irréductible », explique Matthieu Tiberghien, d’Action carbone. La compensation n’est donc pas une démarche idéologique, mais pragmatique.


A savoir

Réchauffement climatique  : C’est l’augmentation des températures à la surface de la planète due aux gaz à effet de serre (CO2, méthane...) rejetés par l’activité humaine et piégés dans l’atmosphère. Au cours du XXe siècle, la température a crû de 0,5 °C. Selon un rapport d’experts publié en 2001, le réchauffement pourrait atteindre + 1,4 à + 5,8 °C au cours du XXIe siècle. « Toute inaction se traduirait par des dérèglements de l’activité économique et sociale d’une ampleur similaire à la grande dépression des années 30. » Nicholas Stern

5 500 milliards d’euros Le coût estimé du réchauffement climatique si rien n’est mis en route d’ici dix ans.

1% du PIB mondial Ce qu’il faudrait chaque année consacrer à la lutte contre l’effet de serre. A terme, si rien n’est fait, ce coût pourrait être de cinq à vingt fois plus élevé.

200 millions de personnes pourraient être victimes de la sécheresse ou d’inondations dues au réchauffement.

« La taxation des compagnies n’est pas la bonne réponse, car les taxes n’aident pas l’environnement, elles ne font que remplir les coffres du gouvernement et peser sur l’économie. » Andy Harrison, directeur général de la compagnie aérienne EasyJet

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