Liste des auteurs

Un article de Christophe Alix paru sur liberation.fr le 28 mars 2006

« Résistance, le servage revient »

mardi 28 mars 2006 par Christophe ALIX
A Paris, le cortège s’est ébranlé Place d’Italie pour rejoindre en masse la Place de la République • Des incidents ont émaillé la marche • Récit de la manifestation •

Il est 14 heures et la tête du cortège s’ébranle depuis le boulevard de l’Hôpital, devant une place d’Italie noire de monde et remplie des gros ballons gonflés à l’hélium à l’effigie des syndicats. Des milliers de jeunes - étudiants et surtout lycéens - ont pris la tête de la manifestation, juste derrière un carré de tête très unitaire dans lequel ont pris place les dirigeants des principales organisations syndicales de salariés, d’étudiants et de lycéens sous un mot d’ordre unique : « Retrait du CPE ». Il y a là Bernard Thibault de la CGT, le président de l’Unef Bruno Julliard, Jean-Claude Mailly de Force Ouvrière et François Chérèque de la CFDT.

Dans le cortège de plusieurs dizaines de milliers de personnes, sous le crachin, les adultes, souvent parents d’élèves, encadrent les plus jeunes, au son de la techno et du rap. Les pancartes proclament « non à la précarité », « contrat précarité exploitation » et un Vercingetorix hissé sur une voiture se taille un franc succès avec son bouclier « résistance, le servage revient ». Les jeunes avancent sur le pavé parisien habillés de parkas constellés d’autocollants.

Un groupe de quatre étudiants « Erasmus » se proclame « solidaire avec les Français contre le CPE ». « Les Français sont plus combattants que chez nous, explique l’Allemande Ingrid, ils ont raison. Si on ne manifeste pas tant qu’ils n’auront pas retiré leur loi, c’est sûr le CPE restera ». Pour Paul, Québecois, « c’est sûr, on est beaucoup plus socialiste ici que chez nous. Mais de l’autre côté de l’Atlantique, on devrait prendre exemple sur la France : plus il y aura de chômage, plus il y aura besoin de fixer des règles claires dans le monde du travail, explique-t-il, si on laisse faire n’importe quoi comme cette possibilité de licencier quand on veut pendant 24 mois, c’est sûr il y aura de plus en plus d’abus ».

En marge du cortège, des bandes de jeunes le visage à moitié caché derrière des capuches, suivent le mouvement, surveillés de manière permanente par de nombreux policiers en civil présents parmi les manifestants. Certains d’entre eux ont revêtu des casquettes ou des dossards syndicaux, sans faire illusion pour autant. « La difficulté, c’est qu’il y a parmi eux beaucoup de mineurs », explique un officier des RG dépêchés sur le pavé parisien comme 4.000 autres fonctionnaires de police, « les consignes sont d’éviter tout dérapage avec eux. Espérons qu’ils resteront calmes jusqu’au bout ».

Malgré des services d’ordre syndicaux et étudiants très présents, quelques incidents ont éclaté en début de manifestation. La vitrine d’un café a été brisée, près de l’hôpital de la Pitié-Salpétrière. Et partout, une certaine tension est palpable.

Au milieu du cortège « solidaires » du syndicat Sud, Bernard, agent SNCF gréviste aujourd’hui, affiche sa satisfaction. « On est beaucoup plus que lors de la dernière manif, le monde du travail a répondu présent aux côtés des jeunes ». Pendant que ses collègues scandent « Villepin démission » ou « il faut piquer tout le troupeau du gouvernement de la vache folle », il rend hommage aux jeunes. « Grâce à eux, le monde syndical se mobilise et retrouve une dynamique », explique-t-il, « mais maintenant il faut aller jusqu’au bout ». « Retrait du CPE », reprend-il en choeur.

Pas très loin de là défile une délégation de l’Ecole Alsacienne, établissement privé et huppé du VIe arrondissement parisien. « Le CPE, c’est pas privé, ça concerne tout le monde, explique une lycéenne de première. On est peut-être privilégiés, mais ça ne nous empêche pas d’être solidaires et demain visés par cette précarité qui n’épargne personne ». Un parent d’élève et producteur de musique qui les accompagne acquiesce : « Les jeunes sont drôlement seuls aujourd’hui, condamnés à se débrouiller et guère politisés. Ce n’est pas 68 leur truc, c’est sûr, fini l’insouciance. Raison de plus d’être à leurs côtés ». « On a fait bouger un bahut privé, avec des profs et des élèves, à 80, conclut Baptiste, élève de terminale scientifique et organisateur du groupe. C’est bien la preuve qu’il y a un gros malaise, non ? ».

A 16 heures, la foule est dense à la Bastille. Les rappers se sont installés en tête de cortège. Ils chantent et dansent sur le rythme de la bande son du film « Ma 6-T va cracker ». Un peu plus tard, boulevard du Temple, une averse éclate encore. Réfugié sous le auvent d’un vendeur de merguez, Adrien, 21 ans, de Jussieu, dit « qu’il faut faire bouger les choses ». « Les étudiants ne sont pas tout seuls. Avec le soutien des syndicats et du monde du travail, on peut tenir plus longtemps que le gouvernement. Villepin parie sur un essoufflement du mouvement et il a tort ».

Dans le cortège, les pancartes réclament toutes la même chose : « Villepin, démission ». Agnès Herzog, du bureau national du syndicat de la magistrature assure maintenant « qu’il faut que les gouvernants écoutent. Le message est clair. C’est le retrait du CPE sinon rien ».

A 16h45, la tête du cortège a déjà atteint la place de la République, quadrillée par les policiers. Fabien,19 ans, avance sous sa pancarte « Contrat Poubelle Embauche ». « Le gouvernement nous traite comme des esclaves et des larbins. Ils veulent disposer des jeunes à volonté. Il n’en est pas question ».

Déjà, les jeunes se mobilisent au pied de la statue. Une fille tient une poupée gonflable aux seins démesurés avec un autocollant sur le front : « Non au CPE, non au CNE, non à la précarité ». L’ambiance est plutôt calme, même si des bandes traînent ici et là, apparemment préoccupées par autre chose que le Contrat première embauche. De temps à autre, les cordons de CRS avancent, provoquant des mouvements de repli. Un étudiant regarde la foule qui afflue toujours sur la place avec un sourire. Sur son tee shirt, il a un autocollant : « Rêve générale ».

A 17h45, des jeunes commencent à casser la vitrine d’un grand magasin de la place de la République. Une première charge de policiers en civil qui courent en criant de grands « Ouah » et une deuxième de CRS vont pêcher quatre jeunes. Ils sont traînés derrière les lignes de CRS à l’entrée de la rue Béranger où on leur passe les menottes. « Non monsieur, non monsieur, pas les menottes c’est la première fois », crie l’un des quatre. L’arête de son nez saigne. Les policiers en civil l’allongent dans le ciment des travaux de réaménagement de la rue. « Vous êtes des racistes », reprend le jeune beur. Les deux noirs et le blanc arrêtés avec lui se tiennent tranquilles. Les flics le relevent et lui remontent son pantalon baggy tombé dans une flaque.

Version imprimable de cet article Version imprimable

Forum de l'article

Aucune réaction pour le moment!
Répondre à cet article
 
Propulsé�par SPIP 1.9.2b | Suivre la vie du site  RSS 2.0 | Navigateur conseille Get Firefox! espace prive | Téléchargez le Squelette du site

CSS Valide !