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Yves Housson , Alain Cwiklinski | L’Humanité du 21.06.2010

Retraites décryptage. Trois injustices pour les salariés usés

mardi 22 juin 2010 par Yves Housson, Alain Cwiklinski
Le dispositif retenu par le gouvernement pour prendre en compte les travaux pénibles excluerait la plupart de salariés qui en sont victimes.

Le travail vole des années d’existence à des millions de salariés. Selon l’Insee, les ouvriers ont une espérance de vie inférieure de 6,5 ans à celle des cadres. L’écart se creuse si l’on prend en compte l’espérance de vie en bonne santé : à 35 ans, un ouvrier peut espérer vivre seulement 24 ans «  sans incapacité  » ; un cadre, 34   ans.

Nombre de travaux scientifiques ont établi de façon indiscutable l’impact de certains risques professionnels sur la santé à long terme : efforts physiques (manutention, port de charges, postures pénibles) ; environnement agressif (chaleur, bruit, exposition aux produits toxiques, etc.) ; contraintes de rythmes de travail et d’horaires atypiques. Ces risques se mesurent en maladies cardio-vasculaires et en cancers, en effets d’incapacité à long terme ou en « vieillissement prématuré ».

À la lumière de ces constats, le dispositif de prise en compte de la pénibilité retenu apparaît comme une provocation. Seuls les salariés souffrant d’un « affaiblissement physique avéré au moment de la retraite » pourront partir à 60 ans, et donc échapper au report de l’âge légal à 62 ans. Sont ainsi écartés tous ceux qui ont subi des expositions réduisant leur espérance de vie, sans pour autant qu’ils en portent les traces physiques au moment de leur départ. Cas notamment de l’exposition à des produits cancérigènes (2,3 millions de salariés), ou du travail de nuit.

Seconde injustice : il faudra justifier d’un taux d’incapacité égal ou supérieur à 20 %, ayant donné lieu à l’attribution d’une rente pour maladie ou accident du travail. Ce qui, dénoncent les associations Andeva et Fnath, « exclut une majorité de victimes du travail pour lesquelles il n’existe pas de tableau des maladies professionnelles », ou qui n’auront pas réussi à faire reconnaître leur cas par la Sécu. Allusion au phénomène de la sous-déclaration des maladies et accidents de travail. Ce critère risque aussi d’entraîner une baisse, au-dessous des 20 %, des taux d’incapacité reconnus par la Sécu…

Enfin, le gouvernement justifie le choix d’une approche individuelle en prétendant qu’une approche par métiers ou classifications réputés pénibles aurait été « injuste car elle aurait laissé de côté certains salariés qui n’exercent pas ces métiers mais sont objectivement usés par leur travail ». Autrement dit, « plutôt que de créer de petites injustices », il « préfère en créer une énorme en excluant du dispositif un maximum de victimes du travail », notent la Fnath et l’Andeva. Une solution juste existe pourtant, défendue par les syndicats et dans un rapport du COR : accorder une bonification de la durée de cotisation par année d’exposition à la pénibilité, ce qui suppose d’enregistrer les parcours professionnels.


Retraites «  On ne peut pas gommer le poids des années  »

Jean-Pierre Poinsot, cinquante-six ans, ouvrier dans une usine de machinisme agricole en Haute-Saône, voit la perspective de prendre sa retraite reculer d’un an et demi.

Il y a trente-huit ans, Jean-Pierre Poinsot mettait les pieds pour la première fois à l’usine John Deere d’Arc-lès-Gray, en Haute-Saône, société américaine spécialisée dans la fabrication de matériel agricole. « J’avais dix-huit ans, je sortais de l’école et entrer à la “John”, à l’époque, c’était la garantie d’un travail pour l’ensemble de la vie professionnelle. Certes, ce n’était pas bien payé, le travail était pénible mais l’agriculture allait bien, donc il y avait du boulot », se souvient-il. La fabrication des tracteurs et autres moissonneuses-batteuses fonctionne en saisonnalité, pour être en adéquation avec l’activité de l’agriculture  : « On bosse en gros neuf mois dans l’année mais avec des semaines de cinquante heures, la nuit, le week-end. Bref, il faut que les machines soient prêtes quand les agriculteurs en ont besoin. » Ce rythme de travail épuise  : « Tu as l’impression de ne plus quitter l’entreprise. Tu vis à la “John”, tu manges à la “John” et, depuis peu, tu es “John”. » L’entreprise vient, en effet, d’installer des écrans géants dans tous les ateliers. Les salariés ont droit, en direct, à toutes les informations John Deere. L’activité, la productivité et les bonnes paroles patronales sont ainsi distillées  : « En salle de repos, quand tu vois le curseur de productivité descendre, tu culpabilises. Et si ça marche pour le moment, les salariés commencent à trouver cette intrusion visuelle très pesante. »

Une enquête concernant la souffrance au travail a été réalisée récemment et les résultats sont « inquiétants », souligne Jean-Pierre, qui avoue faire partie de cette majorité de gens qui souffrent chez John Deere  : « Les rythmes sont devenus fous et l’individualisation du travail ne te permet plus de partager avec d’autres tes galères. L’écran patronal te donne bien le numéro de téléphone de la psycho
logue de la médecine du travail, mais rien ne remplace une équipe de travail, des potes… » Avec la réforme des retraites et le report de l’âge légal à soixante-deux ans, Jean-Pierre Poinsot va devoir rester une année et demie de plus dans l’entreprise  : « J’ai lu le projet et je sais maintenant que je vais payer le prix fort de ces décisions absurdes. Physiquement, j’ai encore l’air costaud, mais le poids de ces années de travail se ressent, de plus en plus, tous les jours. Tu ne te lèves plus pour aller travailler aussi facilement qu’avant. Les maux physiques s’amplifient d’année en année. Certes, l’entreprise a fait des efforts pour prendre en compte la pénibilité au travail, mais elle ne peut pas gommer d’un trait les années passées. Ton dos, tes bras et ta tête, eux, en conservent la mémoire. »

Le salarié de la « John » ne croit pas au médecin d’un jour qui justifiera de la pénibilité au travail  : « On sait que cette proposition est dictée par le Medef. Il faudra être totalement cassé pour l’obtenir alors que, dans les industries de production, la pénibilité est générale. J’attendais des propositions humaines sur ce sujet et je ne vois qu’une proposition financière qui ne réjouit que les actionnaires. » Jeudi 24 juin, Jean-Pierre ira clamer sa colère dans les rues de Vesoul avec un seul mot d’ordre  : « Le retrait de cette réforme et l’ouverture d’une vraie négociation prenant en considération la dimension humaine du travail. Pour le financement, on sait où trouver les moyens de financer les retraites. Il suffit de le vouloir. »

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