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Un article de Christelle Chabaud paru dansl’Humanité du 17 juin 2005

Révolte des sous-traités chez les sous-traitants

jeudi 17 juin 2004 par Christelle Chabaud
Depuis fin mai, les grèves se multiplient dans les petites sociétés gravitant autour du secteur automobile pour réclamer de meilleures conditions de travail.

Qui sème la colère récolte la grève. À Aulnay-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis, la direction de l’usine Peugeot-Citroën avait cru la règle dépassée. En confiant une partie des activités du site automobile à des entreprises extérieures, elle comptait subtilement instaurer, selon ses termes, " la paix sociale ", tout en imposant des conditions de travail drastiques. C’était sans compter la détermination des salariés exploités de ces sociétés sous-traitantes. Depuis une quinzaine de jours, une cascade de grèves s’abat sur la direction du constructeur automobile. Ainsi, dès le 24 mai, les employés d’Enci, société de nettoyage industriel, ont entamé le mouvement de protestation et ont obtenu, seulement trois jours après, la reconnaissance de leurs revendications, soit essentiellement le paiement du 13e mois et des jours de grève. Une deuxième victoire a été acquise mardi dernier, cette fois par les salariés de Trigo, qui contrôlent les pièces des fournisseurs qui arrivent à Aulnay. Après une semaine d’affrontements violents avec la direction et d’occupation du parking de l’usine, les 18 grévistes (sur 31 salariés) ont obtenu une prime mensuelle de 75 euros, le réalignement des salaires sur ceux instaurés à Citroën, des jours de RTT supplémentaires, l’embauche en CDI de la douzaine d’intérimaires et une prime annuelle de 150 euros. Depuis le 10 juin, ce sont plus de la moitié des salariés d’Avenance (restauration collective) qui se sont mis en grève à leur tour. " Ce mouvement de protestation est une véritable révolution car, pour la plupart, il s’agit de leur première grève ", relate Philippe Julien, délégué syndical CGT à l’usine Citroën d’Aulnay. " Ce sont surtout des jeunes qui n’avaient pas de culture syndicale, et qui ont réussi à rester unis et déterminés malgré les coups durs ; et dans ce sens, ce sont autant des victoires humaines que sociales. "

Depuis le début des années quatre-vingt-dix, la politique libérale de sous-traitance se généralise dans les grandes entreprises en France, tout particulièrement dans les secteurs de l’automobile. Cette orientation donne ainsi une nouvelle configuration, plus fragmentée et sectorisée, du paysage économique. Selon une étude de l’INSEE en mai 2004, 36 % des 140 000 petites entreprises de l’industrie manufacturière déclarent effectuer des travaux de sous-traitance. Leur présence est particulièrement marquée dans l’industrie de la métallurgie, le textile et l’automobile. L’argument stratégique ? " Se recentrer sur le coeur du métier ", explique Jean-Martin Folz, le PDG de PSA Peugeot-Citroën.

La sous-traitance possède en effet de multiples atouts charmeurs pour les patrons. Dans une optique économique, elle représente un amoindrissement de coûts pour l’entreprise qui se déresponsabilise de toutes les activités qui ne contribuent pas directement à la construction des voitures, mais qui sont pourtant indispensables à la vie de l’usine. De plus, en confiant l’approvisionnement de l’usine à des entreprises extérieures, tout problème de livraison se transforme ainsi en profit pour l’entreprise qui se retourne à ce moment-là contre le fournisseur afin qu’il en assure les pertes. En déléguant des secteurs précis, l’entreprise impose à ses sous-traitants une exigence et une rentabilité draconiennes. L’épée de Damoclès est suspendue au-dessus de ces sociétés sous-traitantes dont la vie dépend souvent du contrat avec l’entreprise automobile. Cette pression se répercute directement sur les salariés de ces petites sociétés. Conditions de travail éprouvantes, salaires de misère, situations de précarité sont le lot quotidien de ces employés sous-traités. Un exemple avec la société Trigo, avant les avancées obtenues par les grévistes. Le secteur du contrôle de ce sous-traitant, créé en 1997 par un ancien cadre de Peugeot-Citroën, est venu se substituer à celui exercé auparavant par des techniciens de PSA. Pas de bouleversement majeur, pourrait-on croire. Or, pour un même travail, les salaires étaient donc passés de 1 400 à 950 euros, ceux des chefs d’équipe de 1 800 à 1 040 euros, et ce sans prime de travail ni 13e mois. Une grande victoire a donc été obtenue par les 18 salariés grévistes avec la promesse de la direction d’aligner les salaires sur ceux des ouvriers de PSA. " Malgré les injonctions de l’Inspection du travail, Trigo ne s’est pas déclaré en établissement secondaire ", s’insurge Philippe Julien. " De ce fait, la société se soustrait à toutes les obligations légales car elle n’est pas tenue d’organiser des élections professionnelles ni d’accepter des syndicats. "

Cette politique de sous-traitance engendre enfin le morcellement du pouvoir de contestation des ouvriers. Par la création de petites entreprises autonomes, il n’existe plus de convention collective globale, regroupant les divers types d’activité du site. Les syndicalistes de Peugeot-Citroën n’ont plus le droit de défendre les salariés de Trigo, Enci ou Avenance. Les petits effectifs - en moyenne une vingtaine d’employés - dont beaucoup sont en CDD ou en intérim (plus de 50 %) sont de même plus facilement manipulables par les sociétés sous-traitantes. Dans ce contexte, la vague actuelle de grèves des employés de sous-traitants depuis un mois, chez Renault (Yvelines), Peugeot-Citroën (Seine-Saint-Denis) et Toyota (Nord), est un coup dur infligé aux directions des entreprises automobiles. Même en situation de précarité, les salariés tendent à reprendre conscience que les mouvements de grève ne sont pas impossibles et ne débouchent pas forcément sur des échecs.

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