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Georges Quioc , Pierre-Yves Dugua ,Sylvain D’Huissel ,Pierre Avril Le Figaro le 15/04/2008

Riz, blé, soja et mais : pourquoi la hausse ?

mardi 15 avril 2008 par Pierre Avril, Georges Quioc, Pierre-Yves Dugua, Sylvain D’Huissel
Les mécanismes financiers ne sont pas étrangers à ce phénomène qui risque de conduire à une des plus grandes crises du nouveau millénaire. »

Depuis quelques jours, la forte progression des prix du riz sur les marchés internationaux fait craindre la famine dans plusieurs pays. L’avertissement de la Banque mondiale n’est que le dernier en date. Déjà le 24 mars dernier, le patron de Nestlé, Peter Brabeck, avait déjà pointé du doigt les biocarburants, responsables selon lui de la flambée des prix des matières premières agricoles : « si l’on veut couvrir 20% du besoin croissant en produits pétroliers avec des biocarburants, comme cela est prévu, il n’y aura plus rien à manger » indiquait-il dans un entretien à l’hebdomadaire NZZ am Sonntag.

La genèse du phénomène est pourtant à trouver bien en amont de la flambée des prix du pétrole. Depuis 2000, sur les huit récoltes de blé effectuées au niveau mondial, sept d’entre elles se sont révélées déficitaires. La consommation dépasse la production. Le train de vie de certains pays émergents n’y est pas étranger. L’émergence d’une classe moyenne en Inde et en Chine a dopé la consommation de viande au niveau mondial, faisant croître de facto les besoins en céréales. Cette raréfaction de l’offre s’est trouvée en partie amplifiée par la montée des prix du pétrole à partir de 2003. Les biocarburants, qui restaient jusqu’alors assez coûteux à produire, sont brusquement devenus bon marché. Le cours du colza, du maïs et du blé n’y ont pas résisté, affichant des hausses spectaculaires sur les trois dernières années sur le marché à terme de Chicago. Depuis 2006, les cours du blé ont ainsi triplé à Chicago. Idem pour le maïs. Dernière denrée touchée : le riz. Car ces hausses ont des répercussions en cascade. La hausse du prix du pain, provoquée par la flambée des cours du blé, a provoqué des troubles en Egypte, l’un des pays exportateurs de riz. Du coup, le pays a décidé d’arrêter ses exportations. L’annonce a ainsi provoqué une flambée des cours, la tonne de riz thaï ayant bondi de de 580 dollars à 760 dollars en une seule séance à Chicago. Depuis, c’est l’inquiétude en Asie. Car, de son côté, l’Office national interprofessionnel des grandes cultures a averti : le maintien de la production mondiale de riz par habitant est « un défi quasi insurmontable d’ici à 2010 ».

Le rôle des spéculateurs

L’activité d’une poignée de fonds spéculatifs (hedge funds), essorés par le marché des crédits, joue elle aussi un rôle non négligeable. D’après le FMI, « ces facteurs financiers semblent expliquer une grande part de la hausse des prix du pétrole brut depuis le début 2008, de même que la hausse des prix d’autres matières premières ». Le Fonds met également en exergue la dépréciation du dollar et la chute des taux d’intérêts, qui ont « renforcé l’attractivité des matières premières comme actif alternatif », devenues les nouvelles valeurs refuge. Le soja, le colza ou encore le maïs n’ont quasiment plus rien à envier aux actions et aux obligations, ce qui fait la joie des producteurs, mais le malheur des consommateurs.

Par ailleurs, à l’image de ce qui se passe pour les cours du pétrole, les prix sont également fonction du fragile équilibre entre offre et demande. Lorsqu’il y a pénurie, en raison d’un problème au niveau des exportateurs, les prix sont automatiquement revus à la hausse. Le 27 mars dernier, le riz a bondit de 31% en une seule journée après l’annonce, par quatre pays producteurs (Inde, l’Egypte, Vietnam et Cambodge),de la suspension de leurs exportations, alors que les Philippines réclamaient 500 000 tonnes. Le FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture), estime que le riz est l’aliment de base pour plus de la moitié de la population mondiale.“Une augmentation de la production en 2008 pourrait réduire la tension, mais la volatilité des prix devrait se poursuivre à court terme du fait des quantités très limitées des disponibilités puisées sur les stocks. De ce fait, le marché réagira très fortement à toute bonne ou mauvaise nouvelle relative aux récoltes ou aux politiques”, estimé Concepción Calpé, économiste à la FAO. L’organisation prévoit que la production mondiale de cette céréale ne progresse que de 1,8% en 2008. Après l’or jaune et l’or noir, le riz deviendra-t’il le nouvel or blanc ?


À Chicago, les spéculateurs s’en donnent à cœur joie

À Chicago, l’effervescence règne sur les marchés du CME Group, la grande Bourse née l’an dernier de la fusion du Chicago Mercantile Exchange (CME) et du Chicago Board of Trade (CBOT). Y sont cotés notamment quelque 25 produits agricoles comme le soja, le maïs, le blé, la viande de porc et même le bétail vivant… Au cours des trois premiers mois de l’année, le volume d’échange de contrats portant sur ces denrées a encore grimpé de 20% pour atteindre près d’un million par jour. Le même taux de croissance avait déjà été enregistré en 2007. Vous avez dit spéculation alimentaire ?

En tout cas, les contrats de soja (+61%), d’huile de soja (+64%) et de blé (+53%) affichent les plus fortes hausses de volume de transactions. On y voit en partie le résultat de la présence croissante de fonds alternatifs, les fameux hedge funds. Agissant pour le compte d’institutionnels ou de grandes fortunes, leur métier est de profiter des déséquilibres entre l’offre et la demande sur tous types de marchés. Déçus par le rendement des actions depuis le début de la décennie, un nombre croissant de fonds se sont portés sur les marchés agricoles où plusieurs conditions leur paraissent réunies pour réaliser de belles plus-values.

Côté demande, l’augmentation de la population mondiale et la richesse croissante de pays émergents sont à leurs yeux des facteurs haussiers. De même que l’explosion du marché des biocarburants qui dope la demande de maïs. Côté offre, ce sont les perspectives limitées d’augmentation des surfaces cultivables et la chute des stocks au, plus bas depuis trente ans, qui font saliver les spéculateurs. Ils achètent donc des contrats en espérant les revendre plus cher. Et entretiennent ainsi la hausse des prix.

Actif depuis 1851

À Chicago, depuis 1851, l’idée de coter des contrats portant sur la livraison d’une quantité standardisée de maïs à une date future a fait son chemin : cette méthode donnait aux agriculteurs une référence de prix pour leur récolte à venir. Aujourd’hui, il s’échange par exemple chaque jour un volume théorique de plus de 30 millions de tonnes de soja à Chicago. Ces échanges portent sur des contrats à terme qui permettent aux investisseurs de prendre des positions sur l’évolution des cours sans pour autant avoir réellement besoin d’acheter (ou de vendre) ces céréales.

Mais les fonds ne se contentent plus de miser sur des contrats. Ces derniers mois, ils ont commencé à racheter des sociétés spécialisées dans le stockage de grains, pour jouer aussi sur le marché physique des produits agricoles.


L’essence verte risque d’affamer la Terre

Un jour risque de venir où les prix alimentaires flamberont au moment des départs en vacances. Motif : il faudra de plus en plus de céréales pour remplir les réservoirs.

Au Brésil 20% des carburants sont déjà d’origine végétale. Les États-Unis, premier producteur mondial derrière le Brésil, veulent faire mieux. Actuellement 10% de la production de maïs outre-Atlantique est transformée en biocarburants. Cette part pourrait être portée à 30% d’ici à cinq ans soit la totalité des excédents exportables de maïs américains. Symétriquement George Bush veut réduire la consommation de pétrole de 20% au cours des dix prochaines années. Quelque 5 millions d’hectares de maïs supplémentaires ont été ensemencés aux Etats-Unis l’an dernier pour produire du carburant vert, soit l’équivalent de la superficie de la Suisse ! Les prix du maïs ont néanmoins bondi, soulevant la colère des consommateurs mexicains. En prime, ces prix entraînent ceux des terres cultivables : +35% l’année dernière dans l’État de l’Idaho.

La Chine elle aussi est victime d’une hausse des produits alimentaires. Elle s’expliquerait notamment par la part grandissante de maïs consacrée à la production d’éthanol. Cet usage comme carburant aurait provoqué une flambée de 25% du prix de la nourriture du bétail en 2007.

L’Union européenne n’est pas en reste. Elle s’est fixé un objectif d’utilisation de 10% de carburant végétal dans la composition des carburants en 2020.

Cela fait plusieurs mois que les organisations internationales s’inquiètent de ce phénomène. Selon la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) et l’OCDE, les biocarburants sont « un des principaux facteurs » qui laissent augurer une hausse de 20 à 50% des prix alimentaires d’ici à 2016.

Question controversée

Certains chefs d’État s’en soucient en Europe. Il y a une semaine le premier ministre britannique, Gordon Brown, a appelé les Nations unies, la Banque mondiale et le Fonds monétaire international à organiser une réponse coordonnée au problème de l’envolée des prix agricoles, dont un examen de l’impact des biocarburants.

D’autres défendent l’éthanol. Le président brésilien, Luiz Inacio Lula da Silva, qui en fait un axe de développement pour son pays, a ainsi rejeté jeudi, devant la presse hollandaise réunie à La Haye, tout lien entre la hausse des prix alimentaires et la production de biocarburants. Une question pourtant controversée, y compris au Brésil. Le bilan écologique des biocarburants face au réchauffement climatique fait aussi débat. Un rapport (non officiel) de la Commission européenne doute de l’efficacité de la politique de l’UE pour obtenir la moindre diminution des émissions de gaz à effet de serre

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