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Anne Roy | L’Humanité le 29 décembre 2006

Roumanie, la mutation européenne

vendredi 29 décembre 2006 par Anne Roy
Europe . Entre frénésie de consommation et inégalités criantes, la population vit l’adhésion à l’UE le 1er janvier comme une consécration. Pour satisfaire aux critères, le sacrifice a été rude.

Illuminations bleues et drapeaux étoilés. À quelques jours de l’entrée dans l’Union européenne (UE), l’effervescence des fêtes de fin d’année a pris une tonalité toute particulière en Roumanie. Dans les avenues de Bucarest, les panneaux publicitaires sont omniprésents et les bureaux de crédit à la consommation investissent l’entrée des magasins. Dans les hypermarchés, les files aux caisses se prolongent loin dans les rayons débordant des mêmes produits que partout ailleurs en Europe. Dix-sept ans après la révolution de décembre, qui a révélé au monde l’immense précarité de la population roumaine, le pays vit son intégration dans l’UE comme une consécration. Une bonne partie de la population se rue sur les produits « high-tech » et les boutiques de luxe des centres-ville. En plein boom, les centres commerciaux ont enregistré, en 2005, 85 % des recettes du commerce de détail et le nombre de magasins de discount a plus que doublé entre 2004 et 2005. Une fièvre consommatrice qui est cependant loin de toucher tout le monde.

Le pays enregistre une croissance autour de 8 % et le taux de chômage officiel a largement diminué (il était de 6 % en 2005). Les critères d’intégration auxquels s’est soumis le pays ont encouragé les marchés financiers, les multinationales et les grands groupes de la distribution, comme le français Carrefour qui multiplie les enseignes à travers le pays. Mais ce décollage n’a pas résorbé les inégalités criantes dont souffre le pays. Bien au contraire. 12 % des Roumains touchent le salaire minimum de 90 euros, le deuxième plus bas d’Europe après la Bulgarie, et le salaire moyen net tourne autour de 200 euros par mois. Dans un pays où la population vieillit et où la jeunesse part en nombre travailler à l’étranger, les premiers touchés par la misère sont les retraités dont la pension se réduit souvent à 50 euros. Dans les campagnes, nombreux sont ceux qui, pour se nourrir, continuent à cultiver le minuscule lopin de terre qu’ils ont hérité des restitutions d’après 1989. Dans les villes, certains sont contraints à mendier d’une voix discrète, un petit gobelet à la main, à quelques pas des vitrines de luxe. À moins d’être soutenus par leurs enfants, ou de continuer à travailler pour ceux qui le peuvent encore, les retraités doivent choisir entre se nourrir et se soigner : pour beaucoup, la cotisation pour l’assurance maladie (environ 6 euros par mois pour les sans-emploi), reste inaccessible. À Bucarest, on estime qu’entre 8 % et 10 % de la population déclarée n’est pas couverte par l’assurance maladie. Une population précarisée à laquelle s’ajoutent les 400 000 personnes qui vivent dans la capitale sans être recensées, selon les chiffres de la Caisse d’assurance maladie qui a lancé la semaine dernière une vaste campagne d’information et de sensibilisation auprès des populations les plus défavorisées.

Autre disparité criante, les infrastructures publiques et le logement. Si le centre de Bucarest souffre d’embouteillages chroniques, redoublés depuis le début du mois par la mise en place d’un nouveau Code de la route - Europe oblige - ce sont plutôt les périphéries et certaines villes de province qui sont le plus marquées par le manque de structures. Il suffit de parcourir quelques dizaines de kilomètres en dehors de la capitale pour trouver, à l’écart des grands axes, une ville sans électricité, sans eau courante, sans bitume, sans ambulance... Dans la capitale, certains quartiers sont quasiment privés de médecins de ville. Certaines situations extrêmes font parfois la une des journaux et nourrissent le discours des populistes. Ainsi, le 29 octobre, la compagnie d’électricité a coupé l’alimentation d’un quartier de Ferentari dans la partie sud de Bucarest : les habitants s’étaient reliés au système électrique par des raccordements sauvages, jugés illégaux et dangereux. Du jour au lendemain, 420 familles de 5 bâtiments se sont retrouvées sans électricité. C’est un populiste qui a pris son envol médiatique ces dernières années en piétinant ouvertement sur les plates-bandes du tristement célèbre leader de l’extrême-droite Vadim Tudor, le dénommé Gigi Becali, qui a réglé les 300 000 euros exigés pour mettre aux normes l’installation à l’occasion d’un show retransmis à la télévision. Un mois plus tard, les cinq blocs sont sortis les uns après les autres de l’obscurité totale dans laquelle ils étaient plongés. Mais les autres problèmes liés à l’insalubrité y sont toujours aussi marquants. Et l’électricité est encore régulièrement coupée dans d’autres rues du quartier où la population, majoritairement issue de la minorité Rom et très marginalisée, se heurte aux représentants des institutions et à la police.

Ces inégalités qui sautent aux yeux n’entament en rien l’aspiration de l’opinion roumaine à se conformer aux volontés et aux critères économiques d’une Europe dont ils attendent beaucoup, persuadée que celle-ci apportera à tous un meilleur niveau de vie. Tel ce retraité croisé dans la capitale qui affirme avec enthousiasme : « Les Roumains sont très inventifs, ils sauront tirer le meilleur parti de l’Europe, l’adhésion leur donnera l’impulsion nécessaire pour résorber les problèmes qu’il leur reste à surmonter. » Seules quelques inquiétudes sont perceptibles, principalement liées au panel des règles vétérinaires qui accompagnent l’adhésion. « Difficile de savoir aujourd’hui à qui bénéficiera le plus l’intégration, on le saura dans les années à venir », résume, confiante pour sa part, Zoé Petre, professeure à l’université de Bucarest et conseillère de l’ancien président Emil Constantinescu (centre droit). « Comme tous les grands changements, elle profitera inévitablement à ceux qui sont déjà bien placés, comme avant cela le régime de Ceausescu puis la révolution de 1989. » Mais pour elle, « le pays a d’abord besoin de fonds ». Et de se reposer de façon évasive sur « l’esprit latin des Roumains » et « leur sens de l’entraide » pour venir à bout des inégalités.


Un élargissement qui signe la fin d’une époque

Seuls les pays de l’ex-Yougoslavie conservent une perspective d’adhésion à moyen terme.

L’entrée de la Roumanie et de la Bulgarie dans l’UE, au 1er janvier, signe la fin d’un cycle pour l’élargissement à l’Est. Tous les anciens satellites de l’URSS (Pologne, République tchèque, Hongrie, Slovaquie) ont désormais été intégrés. Concernant les ex républiques soviétiques - à l’exception des trois États baltes, membres depuis 2004 - l’Union a opposé une fin de non recevoir à l’Ukraine et à la Géorgie, pour lesquelles de simples partenariats sont envisagés. Seuls les pays de l’ancienne Yougoslavie conservent une perspective d’intégration. Le dossier de la Croatie est de loin le plus avancé, mais les « Vingt-Sept », comme il faudra désormais les appeler, ne sont pas pressés de fixer une date pour son adhésion.

L’époque des élargissements consensuels semble en effet bel et bien passée. Le principe selon lequel l’intégration permettait de soutenir de jeunes démocraties - la Grèce, l’Espagne et le Portugal dans les années soixante-dix et quatre-vingt - se heurte aux réalités de la construction européenne actuelle. Après avoir laissé dériver l’UE vers un modèle anglo-saxon, plaçant en concurrence frontale des pays et des peuples aux niveaux de vie radicalement différents - le revenu moyen en Lettonie est six fois inférieur à celui du Luxembourg - les États membres sont confrontés à une montée en flèche des peurs et des nationalismes au sein des opinions publiques, qui constatent jour après jour les dégâts des délocalisations et les pressions sur les salaires et la protection sociale. Et ce ne sont pas les arrières-pensées électoralistes des conservateurs franco-allemands sur la Turquie qui vont apaiser le débat sur l’élargissement. Malade de ses règlements ultralibéraux et du manque de démocratie de ses institutions, l’UE tend à perdre son rôle historique de stabilisation du continent. La volonté affichée de la présidence allemande de relancer, durant ces six prochains mois, la constitution européenne rejetée par les Français et les Néerlandais, constitue à ce titre un sujet d’inquiétude majeur.


Un pays qui s’ouvre aussi à l’immigration

Avec deux millions de Roumains à l’étranger, certains secteurs, le bâtiment en premier lieu, souffrent d’un manque de main-d’oeuvre. Au point que le gouvernement a formé un groupe de travail chargé de convaincre ces expatriés de rentrer au bercail... avec la promesse de revoir les salaires à la hausse. Certaines entreprises font, elles, appel à des étrangers. C’est ainsi qu’en août dans la ville de Bacau, un entrepreneur italien du textile a fait venir de Chine 92 ouvrières. Ces dernières, qui ne parlent pas le roumain, vivent quasiment cloîtrées dans le dortoir que leur patron a fait construire spécialement. Le salaire, 250 euros, reste trois fois plus élevé que dans leur pays. Les Chinois, qui ont aussi investi les centres commerciaux autour de Bucarest, représentent 15 % des travailleurs étrangers en Roumanie, derrière les Turcs (27 %), et devant les Moldaves (14 %).

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