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FRANçOIS WENZ-DUMAS , Laureen Ortiz , Luc Peillon , CÉDRIC MATHIOT | Libération le 22.11.2007

SNCF, RATP : la reprise sur les rails

jeudi 22 novembre 2007 par François WENZ-DUMAS, Cédric MATHIOT, Luc PEILLON, Laureen Ortiz

Cette fois, c’est bien la reprise du travail qui se dessine. Les usagers de la SNCF et de la RATP s’étaient réjouis un peu vite, au soir du 13 novembre, en apprenant que Bernard Thibault, numéro un de la CGT, s’était rendu au ministère du Travail pour demander l’ouverture de négociations. Car à la SNCF comme à la RATP, les choses ne sont jamais aussi simples. Il fallait d’abord que la grève ait lieu. Puis que les grévistes testent leur volonté de la poursuivre. Enfin, que les négociations s’ouvrent. C’est ce qui s’est passé hier, dans la matinée, à la RATP, et en fin d’après-midi à la SNCF. Résultat immédiat : une cinquantaine d’assemblées générales, sur la centaine à s’être tenues hier chez les cheminots, ont d’ores et déjà voté la suspension de la grève. Le reflux pourrait donc s’effectuer en bon ordre aujourd’hui, au delà d’inévitables poches de résistance qui pourraient prolonger la grève pendant quelques jours.

Harmonisation. Il est vrai que les négociateurs ont tenu leur rôle. Les directions ont mis sur la table des propositions. « Nous avons pris des engagements immédiats qui seront précisés lors des table ronde ultérieures », a indiqué la PDG de la SNCF, Anne-Marie Idrac. Le représentant du ministère du Travail lui-même (il s’agit de réunions tripartites) n’a même pas exclu « que l’on évoque au cours de cette table ronde le cadrage de la réforme » des régimes spéciaux de retraite pour leur harmonisation avec celui de la fonction publique. Le représentant de la Fgaac (non gréviste), Bruno Duchemin, a bien souligné que ce n’était « pas un engagement très fort ». Mais le geste a été apprécié par son collègue de FO, Eric Falempin, qui remarque que « c’est la première fois que les représentants de l’Etat en parlent aussi clairement ».

La CGT a elle aussi présenté hier soir, sous un jour aussi positif que possible, les premiers éléments des négociation. Pour le secrétaire général de la CGT-cheminots, Didier Le Reste, « des premiers points ont été marqués ». Selon son habitude, la CGT n’a pas explicitement appelé à la reprise du travail, s’en remettant à la sagesse des assemblées générales. Mais le premier syndicat de la SNCF (40%) et de la RATP (37%), a donné à ses délégués l’argumentaire pour faire voter la suspension de la grève et éviter l’enlisement.

Dégradations. « Nous n’appelons pas encore à suspendre la grève, mais nous nous attendons à une très nette reprise du travail » expliquait de son côté Jean-Daniel Bigarne, secrétaire général de l’Unsa-cheminots, troisième syndicat à la SNCF (14,5%). La base a dès hier soir montré qu’elle avait compris le message.

Le matin pourtant, l’annonce de dégradations sur quatre lignes à grande vitesse (lire page 4) avait un temps laissé plané le doute sur l’issue de cette journée test. Si le but manifeste de ces actes de « vandalisme » unanimement condamnés par les syndicats était de retarder les trains, ils n’auront pas ralenti le début des négociations.


La CGT affiche un semblant d’espoir, à Sud on se sent floué. La base, résignée ou amère

Radicalisation ? Pourrissement ? Suspension progressive ? Les conditions de sortie du mouvement dépendront de ce que la base la plus radicale de la SNCF et de la RATP fera des premiers retours des négociations engagées avec les directions d’entreprise. A la SNCF

Dans les locaux de syndicats de cheminots flotte un parfum des années Thatcher. « Nicolas Sarkozy a la même stratégie. Comme Margaret Thatcher a fait plier les mineurs anglais, Sarkozy fera plier les cheminots français sur les régimes spéciaux, et c’est la porte ouverte aux pires réformes », estime Stéphane, conducteur, au local CGT de la Gare de Lyon. Deux étages plus bas, dans le local de Sud rail, l’affiche du film The Navigators de Ken Loach donne le ton. A côté, un poster « Rail against privatisation ». Les militants sont unis autour du maintien de leur système de retraites. Et parlent, d’une même voix, d’un « choix de société ». « La privatisation est rampante, explique Norbert, de Sud rail. Les régimes spéciaux sont la dernière case à faire sauter pour mettre la SNCF en concurrence avec des entreprises étrangères, comme en Angleterre il y a une quinzaine d’années. » Unité aussi contre les sabotages annoncés hier par la direction (lire page 4). Au local de Sud, attablés autour d’un poste radio, les cheminots entendent : « Sabotage : les regards se tournent vers Sud rail ». Colère générale. « Quelle enquête !, s’exclame une militante. On est le bouc émissaire idéal ! »

C’est sur la poursuite de la grève que l’unité s’effrite. Farid, 35 ans, équipementier syndiqué Sud rail, voulait tenir trois semaines. « Je m’accroche souvent avec des cégétistes ; ils disent ce qu’on leur dit de dire au niveau de la fédération. » Gare de Lyon, les contrôleurs ont suspendu la grève hier, à l’appel du délégué CGT. Déception à Sud rail. Incompréhension aussi. « Pour nous, pas de négociation sans retrait de la réforme. Donc pas sûr qu’on maintienne l’unité syndicale après la réunion avec la direction », explique Didier, délégué Sud rail, à l’approche de la rencontre au siège de la SNCF.

En revanche, dans le local de la CGT, peu se déclarent hostiles à la ligne défendue par de Bernard Thibault. « On est très mobilisés chez les contrôleurs, avec 77% de grévistes. Il faut comprendre que suspendre le mouvement, à ce niveau, nous met dans un bon rapport de force pour les négociations », explique Jean-Michel, contrôleur qui a voté contre la reconduction de la grève. Hier, tous se disaient prêts à reprendre la grève après « deux ou trois séances de négociation, pour prendre le temps d’observer ce qu’il en ressort ».

A la RATP

Des sifflets. Puis des huées. Dans le hall du siège de la RATP, hier en fin de matinée, le responsable de la CGT redescendu de la négociation tripartite, a du mal à terminer son compte-rendu. « Trahison ! », « Vendu ! », lance une grande partie de l’assemblée, pourtant composée en majorité de cégétistes. L’ambiance est électrique. De petits groupes se forment, s’engueulent. Assis à l’écart, Jean-Pierre a « envie de vomir ». Ce conducteur de bus de 58 ans ne veut rien céder. « Mouton noir » de la CFDT « viré par Notat dans les années 90 », il a atterrit à la CGT après un court passage chez Sud. Mardi, à la manif des fonctionnaires, il reconnaît avoir participé à la bronca contre Chérèque, le patron de la CFDT. Radical, oui, mais à l’image d’un mouvement qui se veut solidaire des autres catégories de salariés. Car à deux mois de la retraite, c’est « pour les autres » que Jean-Paul dit vouloir se battre. « Accepter les 40 ans, c’est faire basculer ensuite tout le monde à 42, puis à 45 ans. Ma femme est dans le privé, je n’ai pas envie qu’elle bosse jusqu’à 70 ans ». La suite du mouvement ? « Il va pourrir, et ça va être très dur ».

Le mouvement, pendant sept jours, a vu la fréquentation de ses assemblées générales grossir à mesure que baissait le nombre de grévistes. A l’AG centrale, mardi, ils étaient encore 300, dont beaucoup de jeunes, très remontés et partisans d’« actions » plutôt que de « rester à attendre devant les barbecues ». Mais hier matin, au siège de la RATP, le groupe de 400 militants venus faire pression sur les négociations était surtout constitué du dernier carré de résistants.

Nazaire en fait partie. Membre de la commission exécutive de la CGT métro-RER, il déclare que la ligne de Thibault, « elle ne passe pas ». Il est accusé aujourd’hui « d’avoir affaibli le mouvement en acceptant des négociations tripartites ». Un processus de « CFDTisation » que ce militant refuse de suivre : « Nous sommes l’honneur de la CGT. Je fais confiance aux adhérents, mais pas à la ligne confédérale ».

Son collègue Abdallah, 37 ans, conducteur de métro, considère que Thibault n’est « pas représentatif de la base ». S’il est syndiqué à la CGT, c’est « parce que ce sont les plus combatifs ». Il vote à gauche mais connaît « des copains qui ont opté pour Sarko et qui aujourd’hui font la grève ». D’ailleurs, son voisin Jean-Claude, 46 ans, agent de maîtrise non syndiqué, avait choisi Bayrou au premier tour : « J’ai bossé toute ma vie, j’estime avoir droit à ce que l’on m’a promis en entrant ». Il n’a jamais fait la grève, « sauf en 1995 », et considère que « toute la classe politique a été lâche dans cette histoire ». Un sentiment d’abandon partagé par de nombreux grévistes, et qui pourrait pousser, craint le futur retraité Jean-Paul, certains agents de la RATP à des « actes de malveillance ».


Les subtilités du cégétisme cheminot

Gérer l’intransigeante section SNCF de son syndicat est une tâche ardue pour Bernard Thibault.

Maintenant, il ne reste plus qu’à convaincre la base cheminote. Après la première journée de négociation tripartite à la SNCF, la tête de la CGT indiquait clairement le chemin de la sortie du conflit, et ce alors que le taux de grévistes s’établissait encore à 23% hier. Didier Le Reste, secrétaire de la fédération cheminote, estime que « des points ont été marqués ». S’il s’est abstenu d’appeller à la reprise ou à la suspension de la grève, Le Reste a repris presque mot pour mot les propos de Bernard Thibault. Mardi, le patron de la confédération avait préparé un atterrissage en douceur, alertant contre un « enlisement du conflit ». Manière d’ appeller entre les lignes à la reprise du travail afin de « garder intacte sa force d’intervention durant le processus de négociation ».

Depuis le début du conflit, certains observateurs avaient suggéré une opposition entre Thibault, tenant d’une CGT modernisée, et Didier Le Reste, caricaturé dans le rôle du jusqu’au boutiste qui « veut se faire Sarkozy ». Une oppostion peu pertinente, selon un cadre cégétiste. « Ils sont sur la même ligne depuis le début. La différence, c’est que Le Reste doit composer avec sa base et qu’il a la frousse de la heurter ». « C’est pour cela qu’il ne peut pas se permettre d’appeller à la reprise », ajoute un autre. Le million. De fait, Le Reste a affaire à une matière instable. D’abord parce que les 30 000 adhérents de la puissante fédération cheminote entretiennent parfois une certaine défiance à l’endroit de la confédération. « L’objectif de Bernard Thibault est de permettre à la CGT d’arriver à un million d’adhérents. Cela passe par une conquête du secteur privé. Cette préoccupation n’est pas forcément celle des cheminots », note un élu CGT de la SNCF.

Didier Le Reste est aussi très bien placé pour savoir que la CGT cheminote sait être malcommode. En 1999, déjà secrétaire de la CGT SNCF, il avait signé un accord capital sur les 35 heures dans l’entreprise. Le paraphe de la CGT (qui s’ajoutait à celui de la CFDT) avait alors été présenté comme une preuve que le syndicat poursuivait le virage, amorcé par le refondateur Bernard Thibault, vers un syndicalisme de proposition. La fédération CGT avait fait un gros travail en interne auprès de sa base, vantant les retombées très positives de l’accord, notamment sur l’emploi. Aux élections professionnelles qui suivirent, la CGT enregistra… un mémorable gadin de 6,5 points, dégringolant de 48,56% à 41,99%. Lors de ces mêmes élections, Sud Rail, opposant forcené de l’accord (parmi d’autres syndicats), fit un bond significatif de 8,67% à 12,73% , devenant la troisième force syndicale de l’entreprise ferroviaire.« Cette gifle des 35 heures est un grand traumatisme pour toute la fédération. C’est quelque chose que nul n’a oublié », assure un cadre cégétiste.

Tampon. Depuis, Didier Le Reste a dû apprendre à composer avec cette base dure. « Le boulot de Le Reste à la fédération cheminote a souvent été de jouer le tampon entre la confédération et une partie de la base de la CGT cheminote parfois très remontée contre la confédération, jugée trop molle », explique un responsable fédéral. Un boulot qu’il va devoir à nouveau faire, pour mener les cheminots vers la reprise du travail, d’ici la fin de la semaine.

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