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SNCM. Le jeu de dupes de Dominique de Villepin

dimanche 2 octobre 2005 par Christophe Deroubaix
Le premier ministre a abandonné le plan initial de « privatisation totale », mais l’application de son « ultime proposition » formulée jeudi aboutirait également au désengagement de l’État, ce que les salariés soucieux d’un projet industriel refusent.

1. La situation réelle de la SNCM

La compagnie maritime publique, créée en 1976 afin d’assurer la continuité territoriale avec la Corse, traverse une grave crise financière : 28 millions d’euros en 2004 pour un endettement de plusieurs dizaines de millions d’euros, plus de cent, estiment certains experts.

L’entreprise a plongé dans le rouge à la fin des années quatre-vingt-dix avant de subir une sorte de coup de grâce en 2002. Cette année-là, le gouvernement se soumet aux directives de Bruxelles et met fin au monopole des aides publiques. La SNCM continue, certes, de percevoir une subvention de l’Assemblée de Corse au titre de la continuité territoriale, mais Corsica Ferries, compagnie privée italienne qui exploite des lignes vers l’île de Beauté depuis Toulon et Nice, touche désormais une « aide sociale » de 15 euros par voyageur. sans avoir les mêmes obligations de service public. « Les textes de loi stipulent que cette aide sociale doit être versée à la personne voyageant entre le continent et la Corse. Dans les faits, c’est la Corsica Ferries qui perçoit l’argent », précise Bernard Marty, secrétaire CGT du comité d’entreprise. Entre la SNCM et la Corsica, les règles sociales différent également, puisque la dernière citée emploie des marins cubains ou panaméens dont les « statuts » sont évidemment différents de ceux de l’entreprise publique. L’ensemble de ces conditions ont instauré une concurrence déloyale et permettent notamment à la compagnie italienne de pratiquer une politique tarifaire presque discount (certaines traversées sont vendues à 5 euros). Une flotte que certains experts estiment surdimensionnée et un accueil souvent critiqué viennent s’ajouter au tableau de crise de la SNCM.

Sur la destination corse, la compagnie basée à Marseille a été doublée par la Corsica Ferries. Pour Bernard Marty, « les compagnies privées n’ont vécu qu’adossées à l’entreprise publique. Un exemple : alors que la Corsica Ferries remplissait un bateau pour Ajaccio, on a demandé à la SNCM d’envoyer le Napoléon-Bonaparte (l’un des derniers bateaux livrés) à Propiano pour un petit "chargement". C’est ça le service public. Évidemment, ce n’est pas le même coût, ni les mêmes recettes. Dès lors, créer un monopole privé ferait courir un risque à l’ensemble du transport maritime ».

2. Le choix de la privatisation totale

En début d’année, le gouvernement avait lancé un appel à des investisseurs privés souhaitant entrer dans le capital de l’entreprise. Avant l’été, l’État n’évoquait qu’une ouverture minoritaire du capital. Le 19 septembre, le préfet a annoncé que le plan de reprise à 100 % de Butler Capital Partner (BCP), fonds d’investissement dirigé par Walter Butler, un Franco-Américain proche de Dominique de Villepin, était choisi. Toute la lumière n’est pas encore faite sur les conditions de cette privatisation totale. Ainsi, Ange Santini, président UMP de l’exécutif corse, juge « obscures » les raisons du retrait dans la dernière ligne droite de la Connex, entreprise spécialisée dans les transports. D’autant plus que la filiale de Veolia Environnement (ex-Vivendi) signe son retour dans le plan présenté par Dominique de Villepin. Toujours est-il que le schéma initial prévoyait de vendre la SNCM et ses 450 millions d’euros d’actifs à BCP pour la somme de 35 millions. Avec, en cadeau, 113 millions d’euros injectés par l’État et la prise en charge du coût du plan social (400 emplois, selon Walter Butler). « Un hold-up, une escroquerie financière », juge le syndicat CGT des marins.

3. Les propositions des syndicats

Les organisations représentatives des 2 400 salariés veulent d’abord parler du projet industriel, du périmètre de l’entreprise et du cahier des charges. « Ensuite, seulement, nous serions enclins à envisager un plan social acceptable, c’est-à-dire qui n’irait pas au-delà des départs en retraite et préretraite », précise Jean-Paul Israël, secrétaire du syndicat CGT des marins. Sans s’opposer à une ouverture du capital « minoritaire et verrouillé », ils veulent que l’État demeure l’actionnaire majoritaire. Ils sont soutenus pas des collectivités locales et territoriales, comme le conseil régional PACA et le conseil général des Bouches-du-Rhône. Le Syndicat des travailleurs corses propose, lui, de transformer la SNCM en compagnie régionale corse, ce que refuse la CGT qui veut préserver le caractère national.

Parmi les moyens financiers pouvant permettre à la compagnie de se relancer, des responsables syndicaux citent la recapitalisation de l’État (113 millions d’euros promis aux repreneurs privés), la vente du siège (12 millions d’euros) et la valorisation des parts détenues (45 %) par la SNCM dans la CMN (Compagnie méridionale de navigation).

4. Le « nouveau » plan de Villepin

Mercredi, le premier ministre a ouvert le débat. Jeudi, il l’a refermé. Entre-temps, il n’y a eu aucune négociation. Dominique Perben, venu à Marseille, a affirmé avant-hier que le nouveau schéma proposé par le premier ministre constituait « l’ultime proposition ». De quoi s’agit-il ? L’État ne garderait que 25 % du capital. BCP en prendrait 40 % et la Connex 30 %. Enfin, 5 % seraient dévolus aux salariés. Les opérateurs privés prendraient le contrôle de la SNCM pour la somme identique de 35 millions d’euros, ce qui ne change rien par rapport au plan initial et entérine le désengagement de l’État. Les modalités annoncées par le gouvernement valent également le détour : la privatisation se ferait en deux temps, BCP reprendrait d’abord 70 % avant de céder 30 % à la Connex ! Les syndicats qui pensaient que la table ronde avec le ministre des Transports signifiait négociations ou, au minimum, discussions ont vivement réagi. La CGT a quitté la réunion. « Cela a tourné un peu court quand on s’est retrouvé face à une arrogance implacable. C’est inacceptable. On a à faire à une démarche intellectuelle malhonnête », a expliqué Jean-Paul Israël, avant d’ajouter : « La CGT conteste les contraintes européennes avancées par le gouvernement. Le coup de la dernière chance, cela fait un an qu’on nous le fait. »

Un sondage exclusif de l’institut CSA pour l’Humanité (voir notre édition du 30 septembre) montre que 37 % des Français souhaitent une SNCM « entièrement publique », contre 31 % qui l’envisagent « partiellement privatisée ». Seulement 15 % des personnes interrogées se déclarent favorables à une privatisation totale.

Bref, l’attitude du gouvernement, double salto arrière pour retomber sur ses pieds, ne devrait pas permettre de décrisper un conflit qui en est, ce samedi, à son treizième jour.

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