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Éloi Martinez | L’Humanité du 28.08.2008

Saisonniers : Ils ne récoltent pas les fruits de leur travail

samedi 30 août 2008 par Eloi Martinez
Saisonniers . À Saint-Gilles, en pays camarguais, un salarié peut cueillir jusqu’à 1 100 kilos de fruits dans la journée. Reportage dans la plus grande exploitation arboricole du Gard.

À une poignée de kilomètres de Saint-Gilles dans le Gard, en pays camarguais, se situe une des plus grandes exploitations arboricoles de la région (600 hectares). Estagel est une entreprise familiale qui produit 10 000 tonnes de fruits par an (pêches, abricots, nectarines, kiwis…) avec un chiffre d’affaires autour de 10 millions d’euros. Une centaine de salariés permanents y travaillent toute l’année, et quatre à cinq cents saisonniers, de mai à septembre, en majorité maghrébins et portugais mais aussi désormais des Polonais. Ils effectuent la taille, l’éclaircissage, le ramassage et le conditionnement des fruits.

La pénibilité au cœur du problème

« Comme pour les autres entreprises agricoles du Gard, nous avons la grille de salaire la plus basse de tout le Languedoc Roussillon », déplorent Victor Vasques Monteiro, de nationalité portugaise, et son camarade Aziz Nasri, « maghrébin deuxième génération », dit-il avec fierté. Ils sont tous deux délégués du personnel CGT et élus du comité d’entreprise. Les revendications salariales et les questions liées à la pénibilité sont au coeur de leur action syndicale, ainsi que la modulation des heures, un système appliqué aux saisonniers dans cette seule entreprise et qui transforme les heures supplémentaires en temps de travail payé au tarif normal. Un accord signé par la CFTC permet de récupérer des heures en fin de contrat ce qui pose le problème du retardement d’autant du versement des allocations chômage.

Vers 17 h 30, après une journée harassante « en plein cagnard », les saisonniers regagnent un mas, au coeur des vergers, qui sert aussi de garage pour les tracteurs. Là, des fourgons déposent par dizaines ces travailleurs qui vont reprendre leur véhicule. Le covoiturage est de rigueur. « J’en ai pour 200 euros par mois de gasoil… et mon salaire c’est 1 100 euros, ces trois-là, ils n’ont pas de voiture, si je ne les amène pas, ils ne travaillent pas ! » Les clés de sa voiture à la main avec ses trois collègues qui l’attendent, Karim, trente-trois ans, veut bien témoigner « rapidement », car il faut récupérer de la fatigue accumulée. Demain il faudra de nouveau tenir. « Il n’y a que le rendement qui compte, la rentabilité… ceux qui veulent être repris pour une prochaine saison ont intérêt à avoir la condition physique. On nous dit que nous ne sommes pas rentables, pour nous faire toujours travailler plus avec moins d’effectifs. J’ai calculé : tout seul dans la journée, je ramasse 1 100 kilos de fruits, c’est ça ou je ne garde pas ma place », confie-t-il. Travailler la saison prochaine ? Pas si sûr, car l’accord signé par les patrons et certains syndicats (voir ci-dessous) limite à trois, depuis 2006, les indemnisations des ASSEDIC entre chaque saison. Dès la saison prochaine de nombreux saisonniers seront exclus du système. Une double peine en quelque sorte.

Fatigué et révolté

Un dispositif, ignoré de la plupart des salariés concernés. Karim, comme ses collègues attentifs à notre conversation, tombe des nues mais n’est pas surpris. « De toute façon, on le sait bien, et il n’y a pas qu’ici, nous avons une des plus mauvaises protections sociales. Regardez avec la pénibilité du travail, la retraite devrait être à 55 ans, c’est loin d’être le cas, je connais un gars, il a repris le travail après sa retraite à 65 ans, parce qu’il ne touchait que 500 euros de pension… », nous lance-t-il, fatigué et révolté juste avant de monter dans sa voiture avec ses copains.


800 000 saisonniers agricoles

En France, le nombre de salariés saisonniers dans l’agriculture est évalué à 800 000, pour 250 000 salariés dits « permanents ». Il s’agit souvent de contrats de très courte durée : en agriculture, plus d’un tiers des offres d’emploi enregistrées à l’ANPE sont d’une durée inférieure à un mois. En Languedoc-Roussillon, le nombre de saisonniers s’élève à environ 80 000 pour la plupart employés dans la viticulture et les cultures spécialisées.

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