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article de JEAN-PIERRE ROBIN paru dans Le Figaro du 2 novembre 2006

Salaires et pouvoir d’achat : les raisons du malaise

jeudi 2 novembre 2006 par Jean-Pierre Robin
La conférence sur l’emploi, qui se tiendra à la mi-décembre, examinera les insuffisances des performances productives en France et l’internationalisation qui avive les inégalités.

UN SPECTRE hante l’Europe, le spectre du déclassement. Que la Chine vienne à doubler la France en termes de PIB (produit intérieur brut) dans les classements internationaux avait suscité une vive émotion à Paris l’hiver dernier. En cet automne 2006, les craintes de régression portent moins sur le rang de la France que sur les revenus de ses citoyens. Une préoccupation concrète.

Curieusement, Dominique de Villepin, lui-même, a lancé le débat il y tout juste deux mois, parlant de « malaise sur les revenus ». Et, dans la foulée, le premier ministre a demandé au Cerc - le Conseil de l’emploi, des revenus et de la cohésion sociale, un organisme d’études qui dépend de Matignon et est présidé par Jacques Delors - de faire le point. Le rapport lui sera remis le 15 novembre et servira de base à une « conférence sur les revenus et l’emploi », réunissant les partenaires sociaux à la mi-décembre.

Le Cerc a décidé de prendre une perspective longue et examinera les évolutions de ces douze dernières années, 1993-2005. Le choix de l’année 1993 n’est pas politique. Il s’agit, comme le fait observer Michel Dollé, le rapporteur du Cerc, d’examiner « un cycle économique complet », en partant de la récession de 1993, qui fut la plus violente pour l’économie française depuis la Seconde Guerre mondiale. Le « malaise » que diagnostique Dominique de Villepin a été mis en évidence par deux études publiées à la rentrée par l’Insee, soulignant un certain nombre de disparités qui tendent à se creuser, au-delà des aléas conjoncturels.

Tout d’abord, le « Rapport 2006 sur les salaires » montre que ces derniers n’ont globalement augmenté que de 0,6 % l’an en valeur réelle entre 1998 et 2004. Et derrière cette moyenne, des catégories entières de salariés, essentiellement les employés et les « professions intermédiaires » (cadres moyens), ont enregistré une perte absolue de leur pouvoir d’achat sur cette période.

Par ailleurs, toujours selon l’Insee, il apparaît que « le niveau de vie individuel médian » a diminué deux années consécutives, en 2003 et 2004. La médiane étant ce qui partage en deux parts égales une grandeur - le côté d’un triangle ou une population -, cela signifie que 50 % des Français ont subi en termes réels un recul de leurs revenus globaux, lesquels incluent l’ensemble des ressources des ménages (salaires, retraites, activités des professions indépendantes, revenus du capital et prestations sociales), voir tableau ci-contre.

Perte de pouvoir d’achat

La France est-elle en train d’être gagnée par le syndrome américain des inégalités croissantes ? Aux États-Unis, « le revenu médian » des Américains a diminué chaque année, de 2000 à 2004, et ce n’est qu’en 2005 où il a commencé à progresser à nouveau. Autrement dit, 50 % des ménages américains ont enregistré une perte sèche de pouvoir d’achat depuis 2000, en dépit d’une croissance économique exceptionnelle. La dernière hausse du salaire minimum remonte à 1997 outre-Atlantique. Les candidats démocrates au renouvellement du Congrès - les élections du 7 novembre - proposent de le porter de 5,15 à 7,25 dollars, et stigmatisent l’Administration Bush avec ce slogan : « Les riches deviennent de plus en plus riches et les pauvres plus pauvres. »

La comparaison France-Amérique peut certes paraître artificielle tant la concentration des richesses est différente. Aux États-Unis, 1 % des plus fortunés accapare 20 % de l’ensemble des revenus, selon les statistiques du fisc, alors qu’en France 10 % des ménages se partagent 24,8 % de leur masse globale, selon l’Insee.

Autre différence de taille, la masse salariale totale évolue beaucoup plus rapidement outre-Atlantique parce que « le déterminant fondamental des hausses de salaires est la productivité horaire de chaque employé ». Laquelle augmente deux à trois fois plus vite aux États-Unis que dans les grands pays d’Europe continentale, souligne Jean-Philippe Cotis, le chef économiste de l’OCDE dans l’entretien accordé au Figaro (lire ci-dessous).

Le prochain rapport du Cerc sur « l’emploi, les revenus et les inégalités sociales » ainsi que la conférence des partenaires sociaux devront tenir les deux bouts de la corde en même temps. D’un côté, la création de richesses qui permet d’abonder les revenus, et dont les performances sont loin d’être satisfaisantes en France, et, de l’autre, la répartition des fruits de la croissance.

Sur ces deux plans, l’exemple américain est instructif : les gains de productivité y sont plus élevés, mais leur répartition tend également à être plus inégale. Car les forces de la mondialisation s’exercent plus librement aux États-Unis qu’en Europe, comme le note Jean-Philippe Cotis. Pour le meilleur et pour le pire.


Jean-Philippe Cotis : "Des évolutions très contrastées selon les catégories sociales"

Le chef économiste de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économique) estime que le partage entre salaires et profits reste stable dans les pays développés, sauf en [Allemagne-> mot 52.

LE FIGARO. - En Europe, comme au Japon et aux États-Unis, les salariés se plaignent que leur pouvoir d’achat progresse bien moins vite que la croissance économique. Le partage entre les salaires et les profits serait-il redevenu durablement défavorable aux ménages des pays développés ?

Jean-Philippe COTIS. - Je ne le crois pas. On observe une assez grande stabilité à long terme, disons sur les vingt dernières années, de la part des salaires et des profits des entreprises dans la richesse produite au niveau national. C’est le cas, par exemple en France, au Royaume-Uni et aux États-Unis. Il existe, en effet, des mécanismes régulateurs qui tendent à stabiliser les évolutions de la masse salariale : lorsque, par exemple, les salaires croissent trop vite alors les créations d’emplois ralentissent et réciproquement. Cette stabilité à long terme n’exclut pas des fluctuations cycliques. Aux États-Unis, par exemple, la part de la masse salariale a fortement augmenté à partir de 1998, quand la reprise était bien engagée. Elle a culminé en 2001 et s’est repliée durant la période de récession. Elle se redresse à nouveau depuis 2005. En réalité, la part de la masse salariale dans les économies développées est relativement inerte. La seule exception notable à cette stabilité de long terme se trouve en Allemagne, où la part de la masse salariale baisse continûment. Depuis le milieu des années 1990, dans un contexte économique longtemps très dégradé.

Les salariés, en France notamment, n’ont-ils pas été pénalisés ces dernières années par la flambée du pétrole ?

Il est exact que le choc pétrolier de 2002 à 2006 s’est répercuté de façon très différente de ceux des années 1975 et 1980. Il y a trente ans les entreprises avaient seules payé la facture, ce qui les avait lourdement pénalisées, entraînant une crise de l’investissement et de la croissance des économies. Cette fois, la charge a été partagée plus équitablement entre les salaires et les profits, ce qui est beaucoup plus sain pour la croissance, dont on constate qu’elle a plutôt bien résisté à l’envolée des prix pétroliers ! Il faut noter, en outre, que les ménages des pays développés ont certes dû payer plus cher les carburants, mais qu’en même temps leur pouvoir d’achat a bénéficié de la baisse des prix des produits manufacturés asiatiques.

Comment expliquer la faible progression des salaires réels en Europe par rapport aux États-Unis ?

Le tableau n’est en effet pas le même de part et d’autre de l’Atlantique, pour une raison très simple : le déterminant fondamental des hausses de salaires, c’est la productivité horaire de chaque employé, laquelle augmente de près de 3 % par an aux États-Unis lorsque la progression s’échelonne entre 1 à 2 % seulement pour les grands pays d’Europe continentale. À long terme, le pouvoir d’achat des salaires individuels ne peut augmenter plus vite que la productivité, c’est une loi incontournable. Maintenant, il s’agit de se demander pourquoi la productivité évolue si faiblement dans certains pays d’Europe en comparaison de ce qui se passe aux États-Unis, mais aussi dans les pays scandinaves. La raison tient, semble-t-il, aux nouvelles technologies de l’information, qui offrent des possibilités d’améliorer la productivité des entreprises et de leurs salariés. Pourquoi les économies de l’Europe du Nord et des États-Unis tirent-elles un si grand profit de la révolution technologique alors que les pays de la zone euro y parviennent moins bien, alors même que ces nouveaux outils leur sont tout autant disponibles ? C’est une question d’ouverture des marchés et d’organisation du travail : face à un changement radical des technologies, il faut accepter de repenser ses modes de travail en étant très flexible. Les pays scandinaves et l’Amérique du Nord ont assumé cette nécessaire flexibilité tout en ayant, faut-il le souligner, des régimes d’État providence radicalement différents.

Une autre tendance se fait jour, l’inégalité des évolutions salariales. Aux États-Unis, le salaire médian a baissé pendant plusieurs années consécutives, ce qui veut dire que la moitié de la population a vu ses revenus annuels diminuer. Quelles en sont les raisons ?

On observe effectivement des évolutions très contrastées entre catégories de salariés. Le professeur Robert Gordon, qui est un grand expert des questions de productivité, a présenté récemment des statistiques frappantes pour les États-Unis. Sur la période 1997-2001 - et il ne semble pas que la tendance se soit nettement inversée depuis -, les 50 % des salaires les plus bas outre-Atlantique se sont partagé 12,7 % du surcroît de pouvoir d’achat global dégagé par l’économie américaine. A contrario, 1 % des revenus salariaux les plus élevés ont reçu 23,9 % de ce même surplus global, ce qui montre l’ampleur des divergences de revenus et la vivacité du débat aux États-Unis.

Est-ce l’effet de la mondialisation qui conduit à d’énormes redistributions de richesse entre les salariés du Nord et du Sud, et peut-être plus encore au sein même de chaque pays ?

Plusieurs pistes sont actuellement envisagées par les économistes. Tout d’abord, l’explication du commerce international : l’offre du travail non qualifié s’est considérablement élargie avec la mondialisation, la pression sur les bas salaires en est d’autant plus forte. Et, à l’inverse, le marché mondialisé offre des possibilités accrues pour les personnes hautement qualifiées, on « s’arrache les cerveaux » et les compétences. Un second type d’explication considère que le progrès technique serait désormais « biaisé », que le surplus de productivité qu’il génère bénéficie surtout aux catégories de gens les plus éduqués. Le rôle des institutions du marché du travail et des règles de rémunération des dirigeants a été mis en avant, enfin, pour expliquer la poussée des hauts revenus aux États-Unis. Dans un registre proche, certains commentateurs ont avancé l’existence d’effets de notoriétés suscités par les nouvelles technologies de communication. Il semble ainsi que dans les métiers du sport et du spectacle, les écarts de revenus entre les grands noms et les autres n’ont jamais été aussi imposants. À l’OCDE, nous étudions enfin les conséquences de l’immigration, qui pourrait avoir des impacts différentiés selon les catégories de salaires. Nous en publierons les résultats prochainement.

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