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Fanny Doumayrou , Thomas Lemahieu | L’Humanité du 1er juin 2007

Salariés sous pression à France Télécom

vendredi 1er juin 2007 par Thomas Le mahieu, Fanny Doumayrou
Mobilisation . Plus d’un tiers des salariés du groupe étaient en grève hier pour dénoncer les départs forcés organisés par la direction, qui vise 22 000 suppressions d’emplois sur trois ans.

Autrefois, France Télécom représentait la - sécurité de l’emploi. Aujourd’hui, la peur de l’avenir s’installe chez les salariés de l’opérateur historique privatisé, face aux objectifs de suppressions d’emplois fixés par la direction. En - février 2006, le PDG, Didier Lombard, a annoncé son - intention de réduire en trois ans les effectifs du groupe en France de 22 000 postes sur un ensemble de 108 000, dégraissage censé être compensé par 6 000 embauches.

essaimage

Théoriquement, ces départs doivent être « volontaires ». Le hic, c’est qu’en parallèle, la direction a mis fin à la principale source de départs choisis, qui avait permis de « dégraisser » en douceur depuis dix ans : trop coûteux, le congé de fin de carrière (CFC), qui permettait aux agents de partir à cinquante-cinq ans avec 70 % du salaire, n’existe plus depuis le 31 décembre dernier. Or, après 10 000 suppressions de postes en 2006, il en reste autant à effectuer. « La pression psychologique, c’est tout ce qui reste à la direction pour atteindre ses - objectifs énormes de suppressions d’emplois », déplorait, hier, Vincent, technicien chez France Télécom, à Paris, en grève dans le cadre de la journée d’action organisée par six syndicats (CFDT, CFTC, CGC, CGT, FO et SUD), pour protester contre les suppressions d’emplois et les pressions au départ exercées sur les salariés. Pour orienter les agents vers la sortie, la direction a créé des « espaces développement », sortes de cellules de reclassement qui proposent des mobilités vers la fonction - publique (pour les fonctionnaires), ou bien une aide - financière équivalant à deux ans de salaire pour une création d’entreprise (essaimage) ou un projet personnel. « À cause des réorganisations permanentes des services, des suppressions de postes à marche forcée, les gens en ont ras-le-bol, ils ont l’impression de ne pas avoir d’avenir dans l’entreprise, déplore Jean-Marc Lasoutanie, vendeur depuis dix ans dans une boutique France Télécom, et délégué CGT. Alors, ils finissent par avoir envie de partir. » « On supprime votre poste puis on vous inscrit d’office à l’espace développement », témoigne Christian, ancien cadre déclassé comme opérateur dans un centre d’appel 1014 à Paris. « Là, on vous incite à vous lancer dans la création d’entreprise, un truc "formidable", selon eux. » La direction joue sur le malaise des agents, entre autre des « anciens » : « Beaucoup sont encore très attachés au service public et vivent mal la privatisation et les nouveaux objectifs orientés uniquement vers la vente », témoigne Geneviève, cadre qui vient de partir en CFC. « L’esprit maison s’est délité petit à petit, et les changements permanents, les regroupements éclatements créent un stress énorme. C’est pourquoi tous ceux qui pouvaient partir en CFC l’ont fait. »

Hier, 26 % des salariés du groupe, selon la direction - 40%, selon SUD - ont répondu à l’appel à la grève, aussi pour dénoncer la dégradation des conditions de travail, et ce dans tous les services. « Dans les boutiques France Télécom, il y a un grand mal-être car on nous en demande toujours plus », témoignent trois vendeuses de l’Essonne, payées un peu au-dessus du SMIC. « Le matin les chefs nous réunissent, nous disent qu’on est mauvais, que l’entreprise va mal. Les objectifs sont sans arrêt revus à la hausse. En deux ans, les primes variables liées aux ventes ont chuté de 800 euros par mois à 300. On a peur d’être virées si on n’est pas assez performantes. Mais on n’a pas envie de forcer les clients à acheter. Avec leurs chiffres, ils nous poussent à la dépression. » Dans les centres d’appel, le constat est le même. « Les salariés sont gonflés à la PVV, la prime de vente », dénonce Christian, du 1014. « Quand on gagne 1 030 euros, on est bien obligé de tout faire pour toucher ces 200 ou 300 euros supplémentaires. Mais les critères sont sans cesse revus à la hausse. L’activité et l’efficacité des salariés sont contrôlées par un logiciel. Les collègues sont à bout. Chaque semaine, des gens tombent dans les pommes ou éclatent en pleurs. »

« on fait du curatif »

L’avenir de ces centres d’appel est menacé, puisque France Télécom a déjà sous-traité la moitié de cette activité, « et on pense que la totalité pourrait l’être d’ici fin 2007 », estime Christian, qui pointe la dégradation du service : « De plus en plus d’appels sont renvoyés d’un service à l’autre car les facturations sont de plus en plus compliquées et les sous-traitants sont peu formés. » L’externalisation massive concerne aussi les services techniques, où « la sous-traitance atteint 70 %, estime Vincent, technicien à Paris. Les équipes de terrain diminuent au fil des départs non remplacés, les agents France Télécom sont recasés dans des fonctions d’études ou d’encadrement de sous-traitants. Concrètement, le réseau n’est plus entretenu. Il n’y a plus d’investissements préventifs, on ne fait plus que du curatif ».


Une lutte globale contre la multinationale

Des syndicalistes polonais et sénégalais dénoncent les pratiques du géant de la télécommunication : suppressions massives d’emplois ou externalisation.

Didier Lombard, PDG de France Télécom, devrait recevoir dans les prochains jours des sacs de cartes postales du monde entier. Le veinard ? Voir. À l’initiative de l’Alliance syndicale mondiale de France Télécom qui rassemble des syndicats de tous les pays où la multinationale est désormais implantée, près de 100 000 salariés, employés par le géant des télécommunications hors de France, sont aujourd’hui invités à l’interpeller vertement, et en trois langues (français, anglais et polonais) : « Hé, monsieur le président ! Si vous arrêtiez un peu de nous licencier ? » Par ailleurs, des délégations de syndicalistes polonais et sénégalais ont, hier, participé au rassemblement parisien des salariés de France Télécom  [1]. « Face aux stratégies mondiales des multinationales, le syndicalisme ne peut pas faire autrement que se mettre à la même échelle », explique le Sénégalais Gabou Gueye, président de l’Alliance mondiale, une émanation de la fédération syndicale internationale UNI qui englobe, entre autres, le secteur des télécoms. « Auparavant, on avait des conventions nationales avec les opérateurs historiques, on traitait les revendications à l’intérieur des frontières, mais comme nos États ont cédé leurs prérogatives à des multinationales, on est bien obligés de s’organiser globalement. »

Suppressions d’emplois en Côte d’Ivoire, au Sénégal et en Pologne, externalisations massives des activités jugées trop peu rentables, recours institutionnalisé aux contrats précaires, manque d’investissements dans les réseaux et gouvernement des dividendes : le groupe pratique dans le monde comme il pratique en France, avec souvent les coudées plus franches encore. Racheté en 2000 par France Télécom, l’opérateur historique polonais a vu ses emplois passer de 70 000 à 30 000.

« Dans les trois prochaines années, 5 000 suppressions d’emplois supplémentaires sont programmées, dénonce Elzbieta Pacula, présidente de la fédération des télécoms de Solidarnosc. Juste après le rachat par France Télécom, on nous avait annoncé des plans sociaux en douceur, mais aucun engagement n’a été tenu. Ils font des listes de salariés et tous les ans, ils licencient, avec toujours la même obsession de réduire les coûts. » Au Sénégal, à l’occasion de l’ouverture du capital en 1997, France Télécom a pris pied dans l’opérateur public Sonatel, avant d’en devenir plus discrètement l’actionnaire majoritaire (42 %). « Il y a eu des dégraissages chez nous aussi, témoigne Mamadou Diop, secrétaire général du Syndicat des travailleurs de Sonatel (SYTS). Mais ça n’est pas tout : le groupe utilise massivement des stagiaires et des employés de sous-traitants... Ce que nous subissons au Sénégal comme dans le monde entier, c’est la politique de France Télécom qui consiste à n’enrichir que la spéculation financière. Le prix des actions a été multiplié par cinq depuis l’arrivée de France Télécom et la multinationale exige des dividendes toujours plus juteux. Or, c’est très grave parce qu’en Afrique, on le sait, il y a des besoins d’investissements énormes et une fois les dividendes prélevés, l’entreprise n’a plus les moyens d’investir ! »


Les actionnaires se portent bien, merci

Les suppressions d’emplois, les restructurations, les réductions des coûts et l’absence d’investissements à long terme dans le groupe France Télécom reflètent l’obsession majeure de la direction : bien rémunérer les actionnaires. En 2006, ceux-ci ont touché au total 3,2 milliards d’euros de dividendes, soit la moitié du « cash flow » opérationnel (flux de trésorerie). Pour 2007, le groupe s’est engagé dès le début de l’année à effectuer la même redistribution, soit au moins 3 milliards d’euros. Au 1er trimestre, le groupe a dégagé 4,6 milliards de marge brute opérationnelle

[1] Un syndicaliste du Cameroun n’a pas obtenu le visa nécessaire pour venir. Une « première » vivement dénoncée par ses camarades de France Télécom.

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