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Un article de Gilles Cohen-Tannoudji paru dans L’Humanité le 29 avril 2006

« Sans catastrophisme »

samedi 29 avril 2006 par Gilles Cohen-Tannoudji

Dans une note de la Fondation Gabriel-Péri, Claude Aufort apporte à la question « Peut-on se passer du nucléaire ? » une réponse que je partage totalement : « Plus de la moitié de la population de la Terre vit dans des villes. La fourniture d’électricité à cette population paraît hors de portée des énergies renouvelables, souvent diffuses à l’exception des grands barrages mais dont les sites encore disponibles deviennent rares. Il ne reste dans ces conditions que deux possibilités d’énergie concentrée : les centrales nucléaires et/ou les centrales thermiques utilisant les combustibles fossiles avec captation du CO2, ce qui est loin d’être acquis. La solution la plus crédible de fourniture d’électricité sans accroissement des désordres climatiques reste l’énergie nucléaire. Elle doit rester un objectif majeur des recherches énergétiques. Les objectifs de ces recherches sont de donner une solution à la gestion des déchets ultimes et d’améliorer la sûreté. Les réacteurs du futur devront prendre en compte l’incinération de leurs propres déchets et le rôle futur de l’hydrogène dans notre civilisation. Ils devront valoriser le potentiel énergétique des matériaux fissiles, ce qui portera les ressources de combustible à l’échelle du millénaire. » À cet égard, je pense que le Parti socialiste s’apprête à commettre, en s’opposant à l’EPR (le réacteur prototype de troisième génération), une faute aussi impardonnable que celle qu’il a commise en 1997 en faisant fermer Superphénix qui justement devait permettre de progresser dans la valorisation des matériaux fissiles. Je pense aussi que s’il veut garder un tant soit peu de crédibilité, le mouvement altermondialiste et antilibéral ferait bien de se mettre au clair sur la question du nucléaire.

Comme chaque année à la même époque, le vingtième anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl a été l’occasion d’un déferlement de propagande antinucléaire. En 2005 étaient publiés les résultats d’une enquête menée sous l’égide de l’ONU dans le cadre du « Forum Tchernobyl ». Sans catastrophisme ni minimalisme, ce document permettait de porter un regard beaucoup plus lucide sur les conséquences de cet accident majeur. C’en était trop pour les tenants du « tout sauf le nucléaire ». D’où les articles du Monde, repris par les médias, concernant un nouveau rapport qui multiplierait par quatre les estimations des rapports précédents du nombre de cancers induits par la catastrophe. Cette « révision à la hausse » des estimations fait les titres des articles, mais quand on prend la peine de lire le rapport, on s’aperçoit que la multiplication par quatre du nombre de cancers estimés n’est due qu’à la multiplication par quatre de la durée sur laquelle porte l’estimation : on passe de 4 000 cancers estimés sur une période qui va de l’accident à aujourd’hui à 16 000 sur une période qui va de 1985 à 2065 !

Comme de nombreux scientifiques de par le monde, j’ai participé et je continue à participer au mouvement en faveur du désarmement nucléaire généralisé qui avait fourni un précieux point d’appui à Gorbatchev pour mettre fin à la guerre froide. Les raisons ne manquent pas pour ne pas maintenant baisser la garde dont les moindres ne sont pas les « bruits de bottes nucléaires » concernant la région hypersensible qu’est le Proche-Orient. Mais il en est une autre tout à fait essentielle : l’utilisation à des fins militaires du nucléaire pèse sur l’acceptabilité par l’opinion publique du recours à l’énergie nucléaire à des fins pacifiques alors que, plus que jamais, on ne pourra se passer de ce recours.

Par Gilles Cohen-Tannoudji, physicien

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