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Sébastien Crépel , Jacqueline Sellem | L’Humanité du 3 septembre 2007

Sarkozy livre Gaz de France au privé

lundi 3 septembre 2007 par Sébastien Crépel, Jacqueline Sellem
Énergie . Négociée par l’Élysée, la fusion-privatisation de l’entreprise publique avec le groupe Suez doit être annoncée aujourd’hui. La CGT invite ses partenaires à se concerter.

La fusion du groupe Suez avec l’entreprise publique Gaz de France devrait être annoncée aujourd’hui. Un projet est bien une privatisation, a confirmé, hier soir, le secrétaire général de l’Élysée, Claude Guéant, sur LCI. Le premier ministre, François Fillon, a prévu de s’exprimer à ce sujet sur France Inter, ce matin. Dimanche soir, les conseils d’administration des deux entreprises se réunissaient, afin de donner leur accord à l’opération. Celles-ci devraient annoncer elles-mêmes si elles fusionnent ou non.

Une procédure bien huilée, pour faire croire à une décision conjointe des deux entreprises, alors que l’accord a été directement négocié entre Nicolas Sarkozy et le PDG de Suez, Gérard Mestrallet, vendredi, sans les représentants des personnels des deux entreprises. Les syndicats n’ont été reçus qu’après par l’Élysée. Dès jeudi, à l’université du MEDEF, le chef de l’État avait « proposé » à Suez de finaliser cette fusion. Nicolas Sarkozy, auteur de la loi d’ouverture du capital d’EDF et de GDF en 2004, renie ainsi son engagement pris devant le Parlement, en tant que ministre de l’Économie et des Finances, de « ne pas privatiser » ces entreprises publiques en conserver 70 % du capital à l’État.

Opposition syndicale

« Nous avons fait savoir que nous sommes en totale opposition avec ce projet, a déclaré le secrétaire général de la CGT énergie, Frédéric Imbrecht. Si ce projet va à son terme, on va vers la fin des tarifs administrés pour le gaz. » La CGT énergie a indiqué qu’elle va, « dès maintenant, prendre les contacts nécessaires avec les autres organisations syndicales pour prolonger la bataille menée unitairement en 2006 contre le projet de fusion ». Une réunion devrait avoir lieu ce matin. De son côté, Force ouvrière a estimé qu’« il s’agit bel et bien d’une privatisation puisque les capitaux publics sont inférieurs à 50 % ». Hier, GDF et Suez devaient « informer » leurs comités d’entreprise, préalablement aux conseils d’administration. Mais des syndicats ont refusé de s’y rendre, réclamant la convocation, dans les délais légaux, des comités d’entreprise.

De 80 % de participation actuelle dans GDF, l’État ne détiendrait plus, à l’issue de la fusion, que 34 % dans le nouveau groupe, correspondant à la minorité de blocage. Une part qui pourrait monter à 40 % en incluant les actions que détiennent la Caisse des dépôts et consignations et Areva dans le capital de GDF. Une participation extrêmement minoritaire, dont la possibilité a été actée par la loi de l’automne 2006 en vue de permettre cette fusion-privatisation.

Dans les cartons depuis février 2006, le projet achoppait jusqu’alors sur les conditions d’« équité » de l’échange d’actions entre GDF et Suez. Pour ne pas « léser » les actionnaires de Suez, dont le cours en Bourse est supérieur de cinq euros par action à celui de GDF, un montage financier complexe a été imaginé. Suez filialisera son pôle environnement, évalué à vingt milliards d’euros, un tiers de son capital revenant à Suez, qui souhaite garder une minorité de blocage, les deux tiers restants étant distribués aux actionnaires de Suez.

Explosion des prix à prévoir

En acceptant la fusion, le président de la République sacrifie la sécurité d’approvisionnement et le service public de l’énergie pour satisfaire les appétits financiers privés. Sans qu’aucun des « avantages » annoncés ne soit au rendez-vous. Dans les faits, il s’agit de mettre en concurrence EDF avec le nouveau groupe, Suez étant producteur d’électricité. Il s’agit aussi, avec la privatisation, de permettre aux actionnaires de réaliser des bénéfices en jouant sur la revente du stock de gaz de GDF au plus offrant dans le monde, au détriment de la gestion prévisionnelle des besoins nationaux.

Les « garanties » avancées sont complètement illusoires. La « minorité de blocage » de l’État ne pourra rien en cas d’augmentation de capital, ni ne protégera d’une OPA d’un concurrent, alors que le statut public de GDF l’en préservait. De plus, les termes de la fusion doivent être acceptés par la Commission européenne. Celle-ci a adressé une « lettre de griefs » l’an dernier aux deux entreprises, pour conformer le nouveau groupe aux règles européennes de la « libre concurrence ». Des cessions d’actifs de GDF très importantes seront à prévoir, selon Bruxelles. La naissance du « géant gazier » tant vanté n’aura pas lieu. GDF pourrait ainsi accepter de céder, selon un courrier confidentiel révélé l’an dernier, 21 % de son approvisionnement en gaz à des concurrents. La fusion devrait conduire aussi GDF à se séparer de son réseau de distribution et de transport, et à céder ses contrats d’approvisionnement à long terme négociés à des conditions avantageuses, pour aligner les prix sur les cours fluctuants du marché. Enfin, Bruxelles met la pression pour que GDF abandonne ses tarifs réglementés, dans le cadre de l’ouverture totale du marché du gaz. Ce qui signifie, à brève échéance, une explosion de la facture des consommateurs comme cela se vérifie avec l’électricité.


La filière nucléaire en ligne de mire

Faisant état d’une note confidentielle émanant du Commissariat à l’énergie atomique (CEA), le journal les Échos indique que plusieurs scénarios sont à l’étude concernant la filière nucléaire et particulièrement l’avenir du groupe public Areva. L’un de ces scénarios « suppose la privatisation pure et simple d’Areva », relève le quotidien économique qui précise que cette option « repose en premier lieu sur une fusion Areva-Alstom, qui permettrait à Bouygues d’occuper une place de tout premier plan dans le nouvel ensemble ».


« Les tarifs seront soumis aux exigences des actionnaires »

Le député communiste Daniel Paul rappelle que Nicolas Sarkozy s’était engagé à ne pas privatiser GDF. Entretien.

Nicolas Sarkozy s’était engagé à ne pas privatiser GDF. Que pensez-vous de la fusion GDF-Suez annoncée ?

Daniel Paul. J’ai encore le souvenir du débat à l’Assemblée nationale, en 2004. Pressé par les députés de l’opposition, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Économie, avait pris cet engagement. Il l’avait pris également devant les syndicats. Les députés communistes étaient alors de ceux qui n’avaient pas pris cette promesse pour argent comptant. Aujourd’hui, derrière l’artifice qui consiste pour le groupe Suez à faire semblant de se séparer de son pôle environnement, ce qui est en train de se passer, c’est bien la privatisation de GDF. Plus personne n’est dupe.

Si cette opération se confirmait, quelles en seraient les conséquences ?

Daniel Paul. On peut craindre qu’elles soient très lourdes. Les tarifs réglementés de ce nouveau groupe risquent d’être mis à mal. J’entendais ce matin une publicité de GDF à la radio. Cela semblait surréaliste. Qu’est-ce qui prouve que les belles paroles, les engagements de GDF sur les tarifs seront tenus dans ce nouveau cadre ? Absolument rien. Même si l’État conserve entre 30 % et 40 % du capital du nouveau groupe et même si on ajoute la part des salariés dans le capital, les actionnaires disposeront d’une majorité écrasante. Et les tarifs seront soumis à leurs exigences. On peut avoir également des craintes pour tout ce qui concerne les services communs qui existent toujours entre GDF et EDF. Et lorsque le seul objectif qui prévaudra sera l’amélioration de la rentabilité, qu’en sera-t-il de l’implantation de GDF, de cet aménagement du territoire réalisé depuis la création de l’entreprise publique ? À l’évidence, à la suite de lois votées en 2004 et en 2005, nous entrons dans une période de remise en cause des entreprises publiques. Pour le moment EDF est à peu près préservé mais la logique qui est à l’oeuvre va conduire à une concurrence ruineuse pour EDF et GDF. Et lorsque chacune des deux entreprises fournira du gaz et de l’électricité, des voix ne manqueront pas de s’élever pour contester le statut public d’EDF. C’est très inquiétant et c’est conforme à toutes les orientations prises depuis l’élection de Nicolas Sarkozy.

Une autre issue était-elle envisageable ?

Daniel Paul. Bien sûr. On nous a seriné pendant des mois l’argument qui consistait à dire que GDF était menacée d’une OPA, or c’est faux. Le capital de GDF étant détenu par l’État, il appartenait à l’État de refuser toute opération de ce type. Nous ne sommes pas du tout dans le cadre d’une entreprise privée cotée en Bourse, soumise, au gré des jeux boursiers, à des pressions. C’est l’État qui vend ou qui ne vend pas. C’est une décision politique. Il était donc possible de conserver l’entreprise GDF telle qu’elle était, il était possible aussi de réunifier EDF et GDF dans le cadre d’un grand pôle public de l’énergie à constituer avec d’autres, mais dont ce groupe aurait été le noyau dur. Certes cela revenait à bousculer un certain nombre d’orientations européennes, mais aussi d’orientations nationales. Tout n’est pas imposé de l’extérieur. Mais nous avons affaire à des gouvernements qui ne font pas grand-chose pour résister. Qui, dans certains cas, et pas uniquement dans le secteur de l’énergie, précèdent ou accélèrent le mouvement. Choisir une autre issue pour GDF revenait, c’est vrai, à lutter pour une autre conception de l’Europe, de l’Europe de l’énergie en particulier dont on sent bien qu’elle est un des noeuds du développement de nos pays dans les années qui viennent et un des enjeux majeurs du XXIe siècle. Commencer par privatiser des fleurons comme GDF, et éventuellement EDF plus tard, c’est montrer dans quel sens on veut entrer dans ce siècle. Il était possible de faire autrement mais à l’évidence ce n’est pas les orientations appliquées actuellement. Cela ne veut pas dire qu’il faut renoncer. Il faut continuer à expliquer les enjeux énergétiques, à se battre dans le pays et dans chacune des entreprises, qu’il s’agisse d’EDF ou de GDF-Suez si la fusion se fait, pour que l’énergie demeure un bien sur lequel on ne puisse pas spéculer au détriment du développement du pays et des populations.

Entretien réalisé par Jacqueline Sellem

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