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Philippe Askenazy | Le Monde le 23.01.2008

Smic : la France à contre-courant, par Philippe Askenazy

mercredi 23 janvier 2008 par Philippe Askenazy

Une série d’ouvrages sur les bas salaires en Europe va être publiée dans quelques jours par la prestigieuse Russell Sage Foundation, basée à New York. Les volumes consacrés au Royaume-Uni et à l’Allemagnedécrivent un chassé-croisé frappant pour la dernière décennie.

Outre-Rhin, malgré l’absence de salaire minimum, le modèle social a longtemps été caractérisé par des salaires élevés. Mais, depuis la seconde moitié des années 1990, il s’effrite : la part des travailleurs à bas salaires a augmenté de 25 %. Les secteurs concernés, comme les services aux particuliers, sont pourtant protégés de la concurrence internationale. Le développement de mini-jobs mal payés et la pression sur les rémunérations touchent particulièrement les femmes. En Grande-Bretagne, dans le même temps, l’introduction en 1999 d’un salaire minimum, aujourd’hui supérieur au smic français, a participé d’une baisse de 10 % de la part des bas salaires dans l’emploi. Les femmes en sont cette fois les grandes bénéficiaires. Le salaire minimum britannique a pourtant suscité d’importantes craintes lors de sa création par Tony Blair. La plupart des experts avaient la conviction qu’un salaire minimum ne pouvait que jouer contre l’emploi ; leurs homologues français ont aujourd’hui la même vision pour le smic. Simple conviction, car les travaux empiriques sont sophistiqués mais fragiles. Aux Etats-Unis, le débat scientifique sur l’impact délétère du salaire minimum reste d’ailleurs ouvert. Le patronat américain est également divisé : le PDG de Wal-Mart, par exemple, s’offre le luxe de soutenir les propositions démocrates d’une augmentation du salaire minimum fédéral.

Au Royaume-Uni, le salaire minimum est fixé sur proposition (systématiquement suivie) d’une "commission bas salaire" composée de six responsables patronaux et syndicaux (ne représentant pas leurs organisations), de deux universitaires et d’un président. Neuf ans après, les effets du salaire minimum britannique sur l’emploi sont indécelables, malgré les efforts des chercheurs ! Cette expérience a convaincu une Allemagne pourtant réfractaire à cet outil. L’introduction de minima salariaux est désormais au coeur de la stratégie antidumping social et de moralisation du capitalisme moderne de la grande coalition d’Angela Merkel. Elle en a déjà instauré un de plus de 1 500 euros dans le secteur postal à l’Ouest. D’autres branches vont suivre. Pour le Parti social-démocrate, le mouvement vers un salaire minimum interprofessionnel est lancé.

Paradoxalement, le gouvernement Fillon va inscrire la France dans une trajectoire inverse : une fragilisation du smic. Créé en 1970, le smic avait vocation à faire profiter chacun des fruits de la croissance. Il augmente annuellement au minimum de l’inflation plus la moitié du gain d’un ouvrier. Mais, contrairement à une idée reçue, il n’est pas particulièrement généreux. Malgré les coups de pouce et la convergence des smic 35 heures par le haut, le pouvoir d’achat net d’une heure de travail au smic n’a progressé en vingt-cinq ans que de 20 %. Ce qui est en deçà des gains de productivité résultant d’organisations du travail de plus en plus exigeantes.

Pourtant, l’évolution du smic est désormais une urgence politique. L’inflation dépasse 2,5 %. Les tensions persistantes sur les matières premières, la saturation de l’effet déflationniste des importations asiatiques et les politiques gouvernementales (des franchises médicales à la taxe sur le poisson) risquent de la maintenir durablement à un tel niveau. Avec cette hausse des prix - même modeste -, le smic pourrait croître mécaniquement de 3,2 % en nominal chaque année, le portant à... 1 500 euros pour 35 heures en 2012. Sans réforme, Nicolas Sarkozy réaliserait la promesse de campagne du PS ! Il doit donc assurer sa propre proposition : remettre en cause la mécanique du smic, pour revenir à un salaire minimum non automatiquement indexé sur la croissance. Le Conseil d’orientation de l’emploi a été saisi pour avis sur les projets gouvernementaux. Ils devraient se traduire en loi après les municipales. Le projet prévoit qu’une commission d’experts indépendante émettra tous les ans des recommandations publiques sur la hausse du salaire minimum..., ce qui est en fait bien inquiétant pour les millions de smicards. Séparément, les partenaires sociaux au sein de la commission nationale de la négociation collective continueront de donner leur avis. La décision finale reviendra au gouvernement.

Le plan politique pour rassurer les salariés est aussi en forme. L’Etat conditionnerait l’octroi des allégements de charges sociales à une négociation salariale au sein de l’entreprise. Cette mesure risque d’être un leurre : son contrôle sera difficile ; les salariés n’ont souvent que peu de pouvoir de négociation, notamment dans les petites entreprises où les syndicats sont absents ; enfin, comme pour l’octroi des heures supplémentaires ou des jours de RTT payés, l’employeur n’aura aucune obligation d’augmenter les salaires à l’issue de la négociation.

Les syndicats sont désorientés par le maelström des réformes sociales ou les diversions comme la suppression de toute référence pour le temps de travail. Mais le plus navrant reste l’attitude des socialistes : ils semblent avoir jeté aux oubliettes l’idée phare d’un smic à 1 500 euros alors qu’elle est plus que jamais réaliste. Preuve que le défaitisme social dépasse les clivages politiques.

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