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Entretien réalisé par Sébastien Ganet publié dans L’Humanité du 7 octobre 2006

« Sortir l’État du regard des marchés »

samedi 7 octobre 2006 par Sébastien Ganet

Est-il sain d’encadrer le débat budgétaire systématiquement par le niveau de la dette publique ?

Denis Durand. Absolument pas. S’il n’est pas bon de laisser filer l’endettement, n’oublions pas qu’au contraire les limites maximales de la dette publique à 60 % du PIB et des déficits à 3 % sont imposées par Maastricht. Il ne s’agit pas de gérer sainement mais d’assurer la crédibilité de la politique monétaire unique vis-à-vis des marchés financiers. À ce titre, la qualité de la dette des États est évaluée par de grandes agences de notation internationales. Selon la note qu’elles leur attribuent, elle signifie, à l’adresse des créanciers internationaux : « Méfiez-vous, cet État est un mauvais payeur... » Auquel cas les taux d’intérêt appliqués à ce dernier augmentent. C’est arrivé il n’y a pas très longtemps à l’Italie. L’État en question supporte alors, dans son budget annuel, des charges financières (les intérêts) plus lourdes. Comme les budgets dans la zone euro sont cadenassés, les intérêts supplémentaires dus aux marchés sont compensés par la baisse des - dépenses publiques (santé, éducation, recherche, etc.). Pour la France, la charge annuelle d’intérêt est de 40 milliards d’euros. Elle est devenue, au fil du temps, le deuxième poste budgétaire. Par comparaison, le budget de la Recherche et de l’Enseignement supérieur dans le projet de loi de - finances 2007 est de 21 milliards !

La façon dont la droite gère la dette publique vous paraît-elle saine ?

Denis Durand. À l’évidence, non. Que l’État emprunte de l’argent pour financer ses dépenses n’a rien de scandaleux en soi. Ce qui compte, c’est à quoi vont servir ces fonds, dans quelles conditions ils sont levés, et auprès de qui. Les emprunts d’État vont-ils favoriser l’élévation du potentiel de développement du pays, la croissance, la création massive d’emplois ? L’endettement est malsain quand on ne crée pas les conditions qui permettront de le rembourser. Au contraire des coupes budgétaires drastiques, seule une politique favorisant le développement humain (santé, culture, retraite, formation, etc.) peut juguler l’endettement actuel. De ce point de vue, la politique économique et budgétaire de la droite est un fiasco.

Pourtant la droite se targue d’être la meilleure gestionnaire...

Denis Durand. Si tel était le cas, on le saurait ! La preuve est faite des énormes gâchis d’argent public provoqués par ses choix sociaux et fiscaux. La Cour des comptes a épinglé ces politiques d’exonérations de cotisations sociales patronales. 20 milliards d’euros y sont consacrés sur le budget de l’État. Que dit la Cour des comptes ? Qu’il n’y a aucune évaluation sérieuse et fiable de l’efficacité des allégements devenus le mode principal de financement des politiques d’emplois. Leur montant était de 1 milliard en 1993 sous Juppé. Il a été porté à 21 milliards d’euros par Martine Aubry en 2001. Il est aujourd’hui de 23 milliards et il n’y a toujours pas de création massive d’emplois malgré les sommes engagées. C’est un tel gâchis qui alimente la dette publique et non les lits d’hôpitaux ou les postes d’enseignants. De plus, ils ruinent la croissance. Et je ne parle même pas de la vingtaine de milliards dilapidées depuis six ans dans les baisses d’impôts. La réforme de l’impôt sur le revenu va coûter 4 milliards d’euros en 2007. La progressivité est attaquée. Les nombreuses niches fiscales engraissent les 10 % des ménages les plus riches, c’est-à-dire cette France rentière. Pendant ce temps, la droite et le MEDEF appellent les Français à se serrer la ceinture, à travailler plus pour gagner plus, tout ça au nom de la réduction de la dette publique.

Quelle serait une politique vertueuse ?

Denis Durand. Il faut développer les dépenses publiques et donc les financer. Les besoins s’expriment à tous les niveaux, de l’État, des collectivités territoriales, de la Sécurité sociale. Les services publics doivent être développés et de nouveaux créés pour répondre aux défis de civilisation qui émergent (vieillissement démographique, migrations, écologie, etc.). La droite y répond de manière archaïque en coupant les budgets. Au contraire, il faut arbitrer dans le budget, de façon à réorienter efficacement les grandes masses d’argent public en fonction des besoins.

Au vu des défis que vous mentionnez, même une réaffectation budgétaire n’y suffirait pas...

Denis Durand. Exactement. Une politique de réallocation budgétaire efficace enclencherait néanmoins un processus vertueux d’efficacité sociale et écologique du système productif, à l’opposé du cercle dépressif, de cette croissance molle et polluante dans laquelle on nous enferme depuis cinq ans. Une plus forte croissance et une réduction drastique du chômage signifieraient plus de recettes fiscales et une amélioration des comptes publics. Mais effectivement, pour être à la hauteur des enjeux, il faudrait aller au-delà. C’est là que l’on reparle de l’emprunt.

Donc à qui emprunter, dans quelles conditions ?

Denis Durand. Il faut faire sauter le verrou monétaire. L’indépendance de la Banque centrale européenne vis-à-vis des parlements est contrebalancée par sa dépendance aux marchés financiers. C’est intolérable ! La question est politique avant d’être technique. L’énorme masse monétaire créée en Europe doit-elle soutenir les marchés, ou l’emploi et la croissance ? C’est la vraie question. Il faut briser ce tabou imposé par le traité de Maastricht. Le 29 mai, les Français ont dit « non » à une constitution qui justement entérinait ce tabou. Les Hollandais aussi. Il faut aller plus loin maintenant. La création monétaire doit soutenir la croissance et l’emploi, et doit aider au bouclage budgétaire. Dans un cadre aussi différent, les dépenses budgétaires jugées efficaces pourraient être financées par émissions de nouveaux titres d’État. Avec des conditions de taux d’intérêt bas, ces nouveaux titres pourraient être souscrits par un puissant pôle public et semi-public financier emmené par la Caisse des dépôts (CDC) et des banques mutualistes renouvelées. Ces organismes, par la masse considérable d’épargne populaire qu’ils collectent aujourd’hui, seraient capables d’acheter ces nouveaux titres à buts sociaux.

Comment intervient alors la BCE ?

Denis Durand. La BCE, comme toute banque centrale, est un prêteur en dernier ressort. Elle rachète les titres des banques dans le cadre du refinancement et boucle ainsi le système monétaire. Aujourd’hui, plutôt que de racheter aux banques leurs titres financiers disons spéculatifs, elle pourrait, sous le contrôle des parlements, racheter aux banques une partie des nouveaux titres d’État qu’elles ont elles-mêmes souscrits. Tout le système bancaire et monétaire serait ainsi impliqué.

C’est plutôt utopique...

Denis Durand. Le 29 mai a prouvé que ça ne l’était pas tant que ça. C’est une question politique avant d’être technique.

(1) Auteur de Un autre crédit est possible. Éditions Le Temps des Cerises.

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